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CHAPITRE V

Des Agissements de M. de Bleutz

Malgré la défiance, qui était le point dominant du caractère de M. de Bleuiz, il ne se doutait pas, un seul instant, que, de par le monde, il y eût quelqu'un qu'il n'eût pas trompé.

Il ne pouvait se figurer non plus qu'on eût deviné, sous le mari trompé, ie trompeur dépouillé de l'intérêt que, parfois, ces jeunes gens-là inspirent, pour ne plus voir en lui que l'imposteur et le traître.

Il avait une telle confiance en son savoir-faire et en son habileté que, après avoir été un moment profondément eifrayé par la disparition des papiers à la poursuite desquels il s'était mis, il ne tarda pas à se rassurer et à se dire :

— Je les retrouverai !

Quelques jours s'étaient écoulés sans qu'on les eût employés à lui nuire ; \[ pensait donc qu'on ne s'en servirait pas davantage, pour le moment du moins j/)

LADULTKIIK KT l/AMOUIl

cl cela parce que Mme Hélcne s'appelait aussi Mme de Itleiilz et que si on l'avait Iralia^ lui, le mari, dans la bouc de ses infamies ainsi qu'il le méritait, Mme Hélène aurait pu en rire éclaboussée presque autant que lui.

Il ne tarda pas à reconquérir le calme indispensable pour mener à bonne fin l'enlrcprise commencée |)ar lui.

il voulait d'abord obtenir une condamnation contre sa femme pour cause d'adultère ; cette condamnation devait lui donner la gérance de la fortune de Mme (le IMeulz.

On sait que, pour beaucoup de gens, le mol de gérance est d'une élasticité redoutable.

Pour obtenir cette condamnation, il lui fallait mettre la main sur le contenu de la fameuse cassette.

l'endant que son imagination, féconde en expédients de toutes sortes, était employée à trouver un moyen pour atteindre, il était suivi, épié, et pas une des démarcbes qu'il faisait ne passait inaperçue.

Quelques jours aprrs celui qui avait été marqué par l'arrestation de Mme Hélène, un jeudi, jour de grande réce|)lion chez M. Kicliard Derock, le cercle des intimes et des relations se trouvait être au grand complet ; il y avait des plumes en renom, des |)inceaux illustres, des ciseaux fameux, sans compter les virtuoses, les maestri et une fouie de talents en tous genres.

Les salons de réception de M. Uicliard Derock s'arrêtaient, d'un côté, au cabinet de travail du maître de la maison, de l'autre, au boudoir de la jeune femme ; ces salons formaient une longue galerie meublée avec cet irréprochable talent de décoration que possèdent certains artistes et quelques écrivains ; les lustres, soutenus par de longues torsades frangées d'or, éclairaient des tableaux de maître et les t^t.ilucs, toutes signées de grands noms, qui s'adossaient aux lourdes tapisseries, rcssortaient, élégantes et blanches, sur le velours sombre, faisant une concurrence heureuse, dans leur pudique nudité, dans leur draperie savante, aux toilettes que les jeunes femmes promenaient d'un salon à l'autre, frôlant, de leurs dentelles et de la soie de leurs robes, les socles où reposaient les pieds superbes des divines créations de marbre.

Des lleurs empruntées à la llore de tous les pays encombraient les escaliers et les antichambres. L'art et la fortune s'étaient donné la main pour faire de l'hôtel de Richard Derock le plus élégant des nids parisiens.

Pourtant, ce soir-là, Mme Derock faisait les honneurs de son salon avec une aménité tourmentée, avec une inquiétude et une préoccupation qu'elle dissimulait fort mal.

Son regard, si calme, si souriant d'ordinaire, était tiévreux ; sa lèvre, fraîche et toujours prêle au sourire, avait perdu son pli joyeux, et le malaise de la jeune femme restait visible, malgré tous les efforts qu'elle tentait pour le dissimuler.

Vers les onze heures du soir, une femme jeune et belle, qui avait été présentée par une des très-intimes relations de Mme Derock, faisait son entrée dans les salons de la jeune femme avec un éclat sans précédent.

C'était une noble étrangère, disait-on, riche à faire pâlir toutes nos fortunes françaises.

Par exemple, ce que l'on ne pouvait contester, c'est qu'elle était belle à faire mourir de dépit toutes les autres femmes ; ce qu'on voyait aussi, c'est qu'elle avait des dentelles qui eussent été dignes d'une princesse et des diamants d'une (J^ beauté, d'une grosseur insolentes, et qu'elle en était couverte absolument comme

La Fauvette se précipita sur elle, (page 3b)»

s'en chargent les étrangères lorsqu'elles en ont à profusion et qu'elles ne veulent pas qu'on l'ignore.

Lia Rhinland, la nouvelle présentée, était une jeune veuve de vingt-trois ans tout au plus ; elle arrivait directement de la Hollande avec l'immense fortune qu'un vieux mari venait de lui laisser en mourant.

Jeune, belle, riche et libre : c'était beaucoup de choses pour une seule femme.

Le bruit courait que Lia Rhinland avait, à côté d'elle, une grand'tante tellement âgée et infirme qu'il lui était impossible de servir de chaperon à sa nièCe pourtant, tenait à aller dans le monde, son âge la faisant l'amie de tous Icg

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)^ 74 i/AULi/ri-:ni; i;i i/am(»uii - s^

plaisirs ; h'S colTivs pleins que lui avait laissés le nalial» liollaiidais lu fais;iirnl aussi rort'éineiU uionduinc.

l.ia lUiinland se proincllait de pmlilcr amplement de sa liberté et de s'innuMM le plus qu'elle [)uurrait : voilà pijurquoi elle élait venue à Paris, la seule ville du monde où l'on saelie réellement se distraire.

La lanle de Lia, tout en se reeonnaissant incapable de suivre sa nièce dans le monde, avait eu le bon esprit de retrouver, dans les anciennes relations de leur r.imillc, une femme dont la naissance et la position de lorlune faisaient, pour la jeune femme, une amie précieuse, capable de lui ouvrir toutes les portes de ce qu'on appelle le vrai monde.

iMnij de Saulieu fut vraiment ravie à l'idée qu'elle allait de nouveau tenir sa place «lans le l*aris élégant.

Quand Lia lUiinland tit son entrée dans le salon de Mme Derock, il s'éleva comme un murmure d'admiration ; on l'entoura, on lui lit fête. Ses yeux et ses diamants avaient fuit impression.

Lia était une grande, svelte et blanche personne avec des yeux bleus, frangés . de longs cils noirs, dont le regard, d'une pénétrante douceur, , avait une étrange fascination.

Sa paupière, presque toujours à demi baissée, laissait deviner un monde d'éclairs qui semblaient dormir, semblables à un feu ardent sous la cendre.

Lorsque, de temps à autre, une étincelle brûlante s'échappait, avec un regard furlif, de cet œil bleu, dont la paupière rosée se hâtait de recouvrir tout ce myslèie, il y avait, parmi ceux qui entouraient la jeune femme, un étonnement altrac if.

Cetc belle veuve possédait un regard étrange !...

Lia avait une abondante chevelure de ce blond aux reflets ardents et dorés que les peintres italiens ont donné à leurs madones.

Dans les tresses de ses cheveux, qui faisaient un lourd lardeau à sa tète délicate et fine, se mêlant aux torsades, aux boucles et jusque dans les bandeaux, une masse de diamants scintillaient comme une pluie d'étoiles.

La bouche de Lia Rhinland avait, tout pareillement à son regard, un caractère qui lui était particulier et qui était extraordinaire ; ses lèvres étaient tout à la fois pudiques et sensuelles; quand elle parlait, quand elle souriait, la jeune fille la plus innocente et la plus pure aurait envié leur expression naïve et originale, l^uis, brusquement, sans transition d'aucune sorte et comme si la bouche eût obéi à un sentiment intérieur, elle devenait frémissante, humide et, se colorant d'un incarnat plus vif, elle se relevait aux deux coins, s'entr'ouvrant pour laisser voir des dents blanches et délicates qui la faisaient paraître plus rouge encore. Depuis les fameuses courtisanes de l'antiquité dont les noms sont restés, semblables à des adjectifs d'entraînement et d'amoureuses autorités, jusqu'à nos Laïs modernes en renom, pas une d'elles, même Cléopâlre à la bouche divine, n'eût pu montrer deux lèvres mieux faites pour appeler et pour reposer la volupté, la sensualité, la luxure même, d.<ns leur îorme la plus idéalement attrayante.

Lorsque Mme de Saulieu eut présenté sa pupille à Mme Derock, elle laissa Richard faire ses compliments à la jeune étrangère, qui l'écoutait avec une religieuse attention et suivait, si l'on peut s'exprimer ainsi, de son regard fascinaleur, la parole qui courait, vivante, imagée, sur les lèvres de l'écrivain.

— Ah ! dit-elle tout à coup avec un sourire d'ange, je vous connais depuis bien longtemps, Monsieur ; c'est vous qui, tout le premier, avez fait battre mon

cœur ; j'ai vécu de la vie que vous avez donnée à vos héros ; j'ai partagé toutes leurs passions, j'ai subi leurs douleurs ; leurs joies ont été aussi les miennes, et, jusqu'au moment où je suis venue en France, il y a quelques jours à peine, j'ai vécu, ainsi que je vous le disais tout à l'heure, de l'existence dont vous avez fait largesse à toutes vos créations.

Vous le voyez, Monsieur, je ne fais que renouveler connaissance avec une illustration qui m'est chère; car, je vous l'affirme une fois encore, je vous connaissais beaucoup, beaucoup !

Le cœur et l'esprit valent toujours mieux que les yeux pour nous faire voir, même à distance, ceux qui doivent être nos amis... les meilleurs et les plus intimes puisqu'ils sont ceux de notre pensée.

Tout cela était dit avec cette expression naïve, ce regard d'enfant qui ignore toutes choses ; avec ce charme de bambinette que possédait, au suprême degré, Lia Rhinland.

Richard fut donc saisi, en plein cœur de sa vanité, de cette vanité qui dort dans l'âme du moins fat et du plus sérieux de tous les hommes ; si Lia disaitvrai, et tout portait à le croire, c'était, à coup sûr, l'éloge le plus flatteur qu'une femme jeune et belle put adresser à un écrivain : avoir vécu de la vie, de sa pensée, s'être entièrement identifiée à ses créations, n'était-ce pas lui dire qu'il avait le don de remuer les âmes et d'éveiller les cœurs? Mais si ce n'était qu'une comédie, jouée par la jeune femme, c'était, à la fois, bien hardi et bien habile.

En effet, à dater de ce moment et saas disparaître entièrement, les pli? soucieux qui assombrissaient le front de Richard s'effacèrent et Lia Rhinlan J prit, presque instantanément, dans son esprit, au meilleur coin de sa pensée, une place tout particulièrement privilégiée.

S'il arrivait que la causerie de Lia Rhinland rassérénât le front du ma'tre de maison, elle n'avait pas le même empire sur Mme Derock, qui continuait à rester fiévreuse, inquiète.

Elle jetait, vers son mari, de longs regards d'une tendresse effrayée, comme si elle avait redouté, pour elle et pour lui, quelque catastrophe.

La veille même, il était rentré à une heure assez avancée de la nuit.

Blanche avait une nature excessivement délicate et fière ; aussi n'avait-eile pas osé demander à son mari ce qui l'avait retenu dehors, à pareille heure. Blanche sentait que quelque chose de l'existence de Richard lui échappait, elle en était profondément affligée.

Aussi la fêle qu'elle donnait, ce soir-là, pouvait être brillante; ses hôtes aussi être joyeux et le lui dire, avec toutes sortes de flatteries à son endroit, rien ne déridait son front, rien n'amenait un sourire à ses lèvres.

Blanclie Derock avait une entière confiance dans l'amour que lui portait son mari, aussi était-ce plutôt du dépit que de la jalousie qu'elle éprouvait, à le voir si entièrement absorbé par Lia; mais ce qu'elle redoutait et craignait avant tout, c'est qu'il ne lui cachât quelque danger, un malheur peut-être !...

Dans un angle du grand salon, Mme de Saulieu était assise, fort entourée et pressée d'un cercle de questionneurs qui s'appliquaient à travestir leurs phrases, espérant arrivera défigurer leurs pensées.

Tous voulaient savoir quelque chose ; les uns si la belle étrangère était réellement veuve, ainsi qu'on l'affirmait; elle en avait si peu l'air! les autres si l'histoire de sa fortune n'était pas un conte ; il leur semblait impossible qu'une femme si jeune pût être aussi riche qu'on le disait.

i/ADUi/rKiii: in lamolii

Tout h coup lin jnino liommo, ronnii dnns; les clubs ^oiis In nom et sons le li(re de: .Marcpiis de Timor, deiiiaiida :"i (îeiix qui renlouraieiiL :

— Connaissez-vous la nouvelle du jour ?

— Non, lui répondirent plusieurs perNonnes.

— Un homme du monde, dont je lais le nom par respect pour nous qui le connaissons, a suivi sa femme, ces jours derniers, sa femme qui est jeune, élégante et belle, quoique parfois léf^t'-remenl excentrique; il l'a suivie jusque dans une maison de imeurs pas douteuses du tout, située dans un «luarlier jierdu, dont le nom doit exister, quelque part, au royaume des choses extraordinaires, comme qui dirait les barrières où les centres sans noms.

— Oirallail faire celle jolie femme dans celle galère ? questionnait un des auditeurs.

— Vous m'en demandez beaucoup, répondit vivement le marquis de Timor ; tout ce que je sais, c'est que le mari ne s'est pas arrangé de celte promenade nocturne faite par sa femme, en des endroits si peu convenables, puisqu'il l'a fait arrêter par monsieur le commissaire!

Cette histoire était racontée d'une étrange fa^on ; elle était accompagnée de sourires et de mouvemeUs de lète qui disaient tout ce que la parole aurait été impuissante à faire comprendre, surtout dans un ordre de choses aussi scabreux.

— Et vous êtes persuadé que cette femme est du monde ? dit encore une autre personne.

— Et du meilleur, je puis vous en donner ma parole, conclut le marquis.

— Mais c'est alTreux ! s'écria-t-on autour de lui ; s'afficher de la sorte, se perdre d'une façon aussi ridicule qu'irréparable, ce n'est vraiment pas admissible, surtout de la part d'une personne du monde.

— Hélas! soupirait aigrement Mme de Saiilieu, à quelles gens esl-on donc exposé de se heurter dans la vie ! nous vivons à une époque bien extraordinaire ; savez-vous, marquis, que vos raconlages doivent nous rendre d'une prudence extrême; on doit témoigner d'une méfiance sans pareille dans le clioix de ses relations : je suis même d'avis qu'une femme, soupçonnée seulement de légèreté, ne devrait plus être accueillie dans aucun des salons qui se respectent un peu.

Vn jeune homme qui, dans sa moustache blonde et hardiment retroussée, souriait en cachette de la sainte iadignalioa de Mme de Saulieu, reprit aussitôt :

— Hélas ! Madame, c'est déplorable à dire (et il prenait son air narquois), mais, de tout temps, il y a eu des maris trompés qui ont cru se venger de leurs femmes en faisant beaucoup de tapage autour d'une chose qui, me semble-t-il, demanderait au contraire à être enveloppée de beaucoup de silence. Ce qui va, je le crains, m'atlirer votre grande colère, c'est que j'ose ajouter, en étant entièrement persuadé, qu'il y en aura beaucoup encore de ces raaris-là ; et, ce que je redoute par-dessus tout, c'est que les rieurs ne seront pas de leur côté, surtout quand ils feront du scandale autour de leurs mésaventures et s'en iront crier leurs malheurs cocasses sur tous les toits.

— Mais, enfin, demanda Mme de Saulieu en s'adressant au marquis de Timor, comment appelez-vous les héros de voire histoire ? Du moment où ils sont des gens de notre monde, il me semble que nous sommes tous intéressés à connaître le dessous des cartes et les visages qui se cachent sous les masques, ne fût-ce que pour ne plus prononcer leur nom.

Le marquis de Timor regardait autour de lui, comme s'il avait cherché quelqu'un qui pût lui donner tout à la fois la réplique et dévoiler, en son lieu et

place, les noms des personnes qu'il avait mises en avant, sans avoir dit encore comment elles s'appelaient.

Un moment, on aurait pu croire qu'il ne voulait pas se compromettre davantage en répétant tout au long ce qu'il savait parfaitement ; un peu d'aide de la part de quelque méchante langue lui aurait fort agréé, et c'était ce qu'il cherchait autour de lui.

— Je puis, Madame, satisfaire votre vertueuse curiosité, dit aussitôt Benjamin Jacob en se faisant faire une place au milieu de la cour de gens aimables et curieux qui entouraient Mme de Saulieu.

En disant ces quelques mots, Benjamin portait la tête haute et promenait sur tout le monde un regard provocateur.

Sans trop se rendre compte du sentiment auquel il obéissait, chacun se tut en voyant le jeune homme faire quelques pas encore pour se trouver bien en face du marquis de Timor, auquel il semblait s'adresser tout particul-ièrement.

On sentait que le terrain de la moquerie, de la chronique scandaleuse et plaisante, de même que celui de la médisance, venait d'être abandonné ; on pressentait qu'il allait se passer quelque chose de terrible entre ces deux hommes, entre celui qui venait de parler tout à l'heure et celui qui offrait de parachever des renseignements que la galerie trouvait incomplets.

— Je puis satisfaire votre vertueuse et louable curiosité, Madame, avait dit Benjamin Jacob, en s'adressant plus directement à Mme de Saulieu qu'à toute autre.

La vénérable dame restait, en face du jeune homme, beaucoup plus interdite que son âge et sa grande habitude du monde ne le comportaient.

— Prenez garde, dit un officieux en s'approchant de Benjamin Jacob, puisque le mari est un des nôtres, ainsi que l'affirme de Timor, il serait peu charitable de jeter son nom à la curiosité de tous, surtout à la suite de l'histoire qui vient de nous être dite à son propos.

— Un des nôtres ! vous faites erreur, Monsieur, permettez-moi de l'affirmer très-haut, répliqua vivement Benjamin Jacob ; M. de Bleuiz a pu se faufiler, à l'aide de procédés connus de lui, dans un monde où on ne le rencontre que trop souvent, mais il n'en est pas et, qui plus est, il n'en sera jamais !...

— Ah ! mon Dieu ! serait-ce cette petite Hélène de Bleutz dont vous voulez parler ? demanda Mme de Saulieu en regardant le marquis, qui lui faisait un signe affirmatif. Et que pense Richard Derock de tout cela ? Il me semble, autant que mes souvenirs peuvent être fidèles, qu'on accueillait parfaitement Mme Hélène dans la maison où nous sommes.

— Puisque je vous dis les noms, reprit aussitôt Benjamin, dont l'œil rempli d'éclairs aurait volontiers foudroyé ceux qui parlaient ainsi de sa chère Hélène et qui portaient contre elle l'infâme accusation dont son mari avait été le premier auteur; puisque je vous ai dit les noms des héros de ce scandale intime, je puis vous faire connaître aussi quel était le but que poursuivais Mme de Bleutz en se rendant dans le quartier perdu dont il a été question tout à l'heure.

— Le but n'est pas douteux, ce me semble, reprit le marquis de Timor entre deux mauvais sourires; le mari, à son grand désespoir, ne l'a que trop dévoilé à l'aide de sa légitime indignation et de l'arrestation qui s'en est suivie.

— Vous vous trompez, Monsieur, ajouta vivement Benjamin, à moins que vous ne fassiez une erreur volontaire !... Et, cette fois-ci, tout en regardant le

(kj marquis bien dans les yeux, il parut avoir abandonné toute provocation pour

r/ADiîi.TKHi-: KT i;amoiih

prendre rallure ol lo Ion d'un hoinine du innnde fjui parlo lé^MVcment de choses It'^ôres cl dont l'ospril déga^'é do loule préoccupation sérieuse ne pense qu'à rester beau causeur et à amuser la galerie. Je vous assure que Mme de Bleutz allait tout siin[>lcnicnt faire une (puvre pie : elle avait été assister son frère, qui était si Iticn à l'agonie qu'il en est mort..

Malheureusement ce frère était tomhé, de dégringolade en dégringolade, jusque dans un milieu inavoii.ihle ; il haliitait un étrange quartier et, qui plus est. une maison perdue. Lorsque Mme de Bleutz est .^orlie de ce repaire, (iartan de ïremples, son frère, venait d'y trépasser.

— Ah ! la bonne histoire, en vérité ! s'écria le marquis ; l'invention est étrange, mais elle est habile ; est-ce que le mari se repentirait déjà ? Serait-ce lui qui ferait courir ce palliatif ? Pauvre homme !

— N'est-ce pas ? dit Benjamin Jacob en partageant l'hilarité du marquis, pendant qu'il passait son bras sous celui du jeune iiomme et qu'il l'attirait, toujours en souriant, jusqu'au cabinet de Richard Derock, dont il poussa immédiatement la porte.

La physionomie de Benjamin Jacob se transforma brusquement : elle venait de revcliV une expression de sévérité menaçante, pendant ffu'il demandait à M. de Timor :

— Où avez-vous appris. Monsieur, l'anecdote piquante dont vous régaliez la galerie tout à l'heure ?

Le marquis de Timor se redressa, semblable à un ambassadeur dont on vient de violer les privilèges.

— Savez-vous, s'écria-t-il, s'il me plaira de répondre à une question ainsi posée ?

— Je désire que cela vous plaise ! parce que, dans le cas contraire, je me verrais forcé de répéter cette même question d'une manière qui, je le crains pour vous, ne vous agréerait pas davantage.

— De quelle façon qu'il vous convienne m'interroger, répliqua le marquis, soyez persuadé qu'il ne me conviendra pas de vous répondre.

* — Alors, Monsieur, mes témoins s'empresseront demain matin de demander, à ceux qu'il vous plaira de choisir, en quel lieu il me sera possible de vous rencontrer.

— Au but, vous .trouverez n qui parler, répondit le marquis de Timor.

— Je le désire, fit Benjamin, en toisant M. de Timor d'un air de mépris, mais je n'ose encore trop l'espérer.

— Votre doute est une insulte pour moi !... s'écria le marquis.

— Vous croyez ? demanda le peintre d'un air de plus en plus insolent ; cela pourrait bien être ; apprenez ceci, Monsieur : chaque fois que je rencontrerai un homme insultant une femme j'affirmerai, tout haut , que cet homme est un lâche !

A demain ! .Monsieur, ajouta Benjamin, en tournant sur ses talons.

— Richard, dit-il, en rentrant dans le premier salon et en emmenant le maître de la maison à quelques pas des groupes joyeux au milieu desquels il était ; j'ai besoin de vous, demain matin, à sept heures; vous serez exact, n'est-ce pas?

— Je suis toujours et tout à vous, répondit M. Derock.

— Je n'ai jamais douté de votre amitié, répondit Benjamin en serrant les mains de Richard ; immédiatement après, il prenait congé de la maîtresse de la maison.

.^ Tout à coup, un domestique s'approcha du jeune peintre et lui dit : ^

SX .^

— On demande Monsieur, tout de suite.

— Qui peut bien venir me relancer jusqu'ici ? fit Benjamin. Le domestique s'empressa d'ajouter :

— C'est une grande personne qui est en bas ; elle a tellement insisté pour que je vienne trouver Monsieur que je n'ai pas osé refuser, d'autant qu'elle nous menaçait de venir elle-même faire sa commission, si on ne s'empressait pas de l'accomplir.

— Comment s'appelle cette personne ? demanda Benjamin qui ne comprenait rien du tout à ce qui lui arrivait.

— Je ne sais pas. Monsieur, répondait le valet ; c'est une grande personne très-mince, dont la tête et le visage sont entièrement cachés par le capuchon de sa mante ; elle voulait monter pour chercher Monsieur jusqu'ici, en voyant le peu d'empressement que nous mettions à venir, l'un ou l'autre.

Un des valets, de service dans la première antichambre, a eu la prétention de lui barrer le passage; mais elle n'a fait qu'étendre la main et, aussitôt, il a été rouler sous les banquettes. j

Le domestique ajoutait : Ayant vu que cette demoiselle arriverait facilement jusqu'à Monsieur, que nous le voulions ou que nous ne le voulions pas, j'ai pensé ) qu'il était préférable que je vinsse moi-même dire à Monsieur ce qui se passait, j

— C'est bien, fit Benjamin, pendant qu'il se retournait vers Mme Derock, à j laquelle il disait, en souriant : Je sais maintenant quelle est la personne qui me demande, c'est Poigne-d' Acier, dont je vous ai déjà parlé ; il faut qu'il soit arrivé j quelque chose d'extraordinaire pour qu'elle vienne me chercher, à pareille heure j et chez vous. '

— Faites entrer dans mon oratoire la personne qui demande M. Jacob, dit ! alors Mme Derock au domestique. )

— Allez rejoindre cette étrange fille, mon ami, ajouta la jeune femme, en ^ tendant la main au peintre ; vous savez, n'est-ce pas ? que nous sommes entiè- > rement, de cœur et d'esprit, avec Mme de Bleutz ; pauvre chère Hélène, que je j voudrais pouvoir lui être utile comme elle le mérite !

Quand Benjamin pénétra dans le réduit charmant qui servait d'oratoire à la ) jeune créole, il vit, assise dans un grand fauteuil de chêne sculpté, Poigne-d'Acier { dont l'œil lançait des éclairs d'impatience. j

— Enfin ! s'écria-t-elle, un moment j'ai craint de ne pas vous voir arriver ; mon Dieu, qu'on perd donc de temps à chercher et à attendre les gens du monde quand on a besoin d'eux !

— Qu'y a-t-il ? demanda Benjamin.

— Il y a, dit-elle, qu'il me faut de l'argent ; j'ai, en bas/ dans la voiture qui m'a conduite jusqu'ici, une horrible vieille qui possède une lettre, adressée par M. de Bleutz à je ne sais plus qui: j'ai perdu le nom en route ; mais cela n'y fait rien, la vieille me le dira une fois encore pour une pièce de monnaie, que j'ajouterai au prix de la lettre que nous allons lui acheter.

— Acheter une lettre qui ne nous appartient pas? qui ne nous est pas adressée? murmurait Benjamin que cette façon de procéder blessait dans toutes ses délicatesses, vous n'y pensez pas ?

— Cette femme, poursuivait Poigne-d'Acier sans attacher la moindre importance aux paroles du jeune homme, cette femme serre bien précieusement, dans ses deux vieilles mains, le chiffon de papier qu'elle va me vendre. Pauvre folle !

se figure que, avec le bout du doigt/je ne le lui aurais pas arraché déjà, si.

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l/ADn.TkHK HT I. ANHH II

dans l'avenir, nojis ne pouvions pas encore avoir hesoin d'elle et de ses hideux services. De rarj^'cnl ! Itieii vile, rrpriail Pitif,Mie-(l'A''i('r ; le lenips est précieux.

Voilà ! lil Bcnjuiniii en vidant le coiUenii dr son porte-monnaie dans la

belle main que la jeune lillc lenàil lonl ouverte devant lui.

— .\ll(Mule/-moi ici, lui dil-ellc, je reviens aussilôl.

lOt, disparaissant sous les tentures de la porte par la(|nelle elle était entrée tout h riieurc, elle fut rejoindre la vieille femme.

Oiu'lquos inslanls après, elle rentrait, tenant une lettre qu'elle invitait le jeune homme à lire tout de suite.

— iMais celle lettre porlc un autre nom que le mien ! rcplir|ua-t-il, et je ne sais vraiment pas...

— Je sais, moi !... lit Poignc-d'Acicr, pendant que d'un doigt hardi elle faisait sauter le cachet et retirait la lettre de son enveloppe ; puis, la dépliant, elle ajoutait :

Je ne me fais pas un cas de conscience de dépoiiiller les voleurs de leurs moyens de nuire ; je donnerais, de même et bravement, un coup de couteau à un assassin, pour me débarrasser de lui et pour en débarrasser aussi les autres.

La lettre était ouverte, elle se mit à la lire elle-même et tout haut.

(« Mon cher Timor,

» l\etardez le récit de l'histoire qui ne peut manquer d'amener une pro" vocation.

» Il est urgent d'ajourner tout cela ; j'ai trouvé deux beaux yeux qui se sont chargés de nous tenir au courant de toutes les démarches qui pourraient être faites à mon encontre.

» Ils sont, depuis ce soir, introduits chez nos ennemis, et si les pièces que nous cherchons arrivent à la maison de la place Vinlimillc, les beaux yeux dont il est question ci-dessus se seront mis en assez bons termes avec le maître du logis pour qu'il n'ait rien de caché pour eux.

» La main blanche et fine de la dame aux beaux yeux s'en emparerait alors plus facilement que nous ne saurions le faire ; elle a tout ce qu'il faut pour cela : habileté, jeunesse et cette autorité que donne une grande volonté de réussir, surtout quand on est bien décidé à donner beaucoup et davantage

encore.

» Avant de rentrer chez vous, mon cher marquis, venez donc prendre une tasse de thé chez notre amie, où je vous attendrai ; nous causerons utilement de ce que vous aurez entendu, deviné, et de ce qu'il y aurait à faire à la suite de tout cela. »

Aussitôt que Poigne-d'Acier eut achevé la lecture de la lettre qu'elle avait si prestement ouverte, elle demanda à Benjamin en le regardant bien en face :

Eh bien! maintenant, que faut-il faire ? J'ai dans l'idée que toutes ces choses ne sont pas étrangères à Mme Hélène, et, comme vous devez en savoir plus que moi à ce propos, je demande et j'attends vos ordres.

— Il faut recacheler cette lettre tout de suite, dit Benjamin : vous la remettrez ensuite à la Fauvette ; c'est bien ainsi, n'est-ce pas, que s'appelle la vieille femme qui vous a vendu ceci ?

— Parfaitement, c'est bien la Fauvette, et je vais lui rapporter sa missivç. mais après ?

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— Qu'elle la fasse tenir aussitôt à la personne à laquelle elle est adressée. Cet homme est ici, continua Benjamin ; il faut donc que la vieille femme attende sa sortie pour la lui faire tenir.

Poigne-d'Acier s'en allait, pendant que Rijliard Derock entrait dans l'oratoire de sa femme, Benjamin Derock l'ayant fait prier de venir l'y rejoindre.

— Connaissez-vous toutes les personnes qui sont ce soir chez vous ? lui demanda-t-il vivement.

— Oui, autant qu'il est possible de connaître les gens que l'on rencontre dans le monde.

— Qui vous a présenté le maquis de Timor ?

— Je ne sais pas au juste, répondait Richard. C'est un homme fort bien vu et reçu partout. Mais, au fait, pourquoi m'avez-vous fait une semblable question ?

Le jeune homme s'assit plus près encore de Richard et lui raconta l'histoire de la lettre que lui avait communiquée Poigne-d'Acier.

— Mais c'est impossible ! s'écria Richard, après avoir écouté jusqu'au bout ce qu'on venait de lui dire ; jamais le marquis de Timor ne recevrait une pareille lettre d'un misérable comme de Bleulz; elle ne tendrait à rien moins qu'à en faire le complice de cet homme; il y a erreur de nom, je le crois, j'en suis pour ainsi dire persuadé ; à moins que ce ne soit un coup monté pour tenter de nuire au marquis dans l'estime des honnêtes gens.

— Dans quel but ? demanda Benjamin.

— Je ne sais pas, répondit Richard, visiblement ému et agité par ce nouveau sphinx qui se dressait inopinément en face de lui; je ne sais vraiment pas tout j ce que cela veut dire. "

— Cela ne dit pas non plus, reprit Benjamin, que nous soyons obligés de \ marcher au milieu d'eux sans nous méfier de leurs agissements, et, en dépit de la haute estime dans laquelle le club tout entier veut bien tenir M. de Timor, je crois qu'il sera loin d'avoir l'œil sur lui. De plus, je vous prie, mon cher Richard, de me servir de témoin contre lui.

— Et à propos de quoi ? s'écria Richard Derock.

— Je puis tout vous dire à vous, reprit Benjamin ; seulement je liens à ce que vous n'en laissiez rien deviner à celui de mes amis que je vous adjoindrai en cette occasion.

— C'est une chose entendue, répondit Richard.

— Voici le fait, continuait Benjamin : M. de Timor racontait, ce soir, chez vous et avec une certaine insistance l'aventure soi-disant scandaleuse qui est arrivée à notre pauvre amie Mme Hélène; il mettait une telle malveillance cà développer certains faits, sa physionomie était tellement narquoise, son allure tout entière me blessait si profondément que je lui ai demandé, non sans une certaine vivacité, qui lui avait raconté cette étrange histoire.

Il n'a pas répondu à ma question ainsi que je l'aurais désiré. Les choses en sont arrivées à un tel point que je n'ai pas cru devoir me refuser la satisfaction de lui dire ce que je pensais de lui et de prendre l'heure la plus matinale possible pour que nous nous expliquions sur le terrain, n'ayant pu le faire ailleurs.

Benjamin Jacob ajoutait un instant après :

— Ou mes pressentiments me trompent fort, ou M. de Timor est entièrement à la disposition de M. de Bleutz, et il aura trouvé le moyen, d'ici au moment où

ej vous irez lui faire visite, de s'absenter, pour une cause ou pour une autre, afin

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de relardor notre roiu-onlre, pour peu que la chose soit utile .'i la cause qu'ils servent, (.le llieul/ et lui.

Je vous l'allirme : (h'niain, vous ne le Ironvere/ pas chez lui !...

— Ce serait par trop lort ! s'écria Uichard, et si le cas se présentait, je nie rangerais aussitôt de votre avis, abandonnant l'opinion que je viens d'émettre à pnqios de Timor.

— Je n'en ditule pas, répondit Benjamin; maintenant, passons à une autre question.

— Laquelle? demanda Richard.

— Aidez-moi. je vous prie, à trouver quels sont les beaux yeux que la volonté de M. de Hieutz peut bien avoir fait accepter dans le salon de Mme Derock ; ceci est une menace de plus, au milieu de tous les points noirs qui sont en face de nous.

— Je ne m'en doute pas du tout, répondit Hichard.

— Cherchez encore un peu, insistait Benjamin, c'est une cli')se qu'il faut que j nous sachions très-vite,

) — Mon cher ami. continuait Michard avec un certain empressement, c'est ( surtout cette partie de la lettre dont vous m'avez parlé qui me fait douter de sa j véracité ; il me semblerait bien étrange que de Timor...

/ — Que la chose vous semble extraordinaire ou non, je crains que nous n'ayons ( de ce côté-là maille à partir avec des gens d'autant plus redoutables que ce sont i des gredins.

\ Hichard continuait :

j — Vous savez pourtant que ma femme, tout en étant aussi accueillante qu'il \ convient de l'être à la femme d'un artiste, n'en n'est pas moins restée fière comme j une créole ; je crois donc qu'il aurait été dilTicile de surprendre sa religion ; elle ) accueille avec peine les nouveaux venus et, surtout quand il s'agit de femmes, ! elle y regarde dix fois plutôt qu'une.

j — Rentrez au salon, dit alors Benjamin et regardez, avec l'idée préconçue de j vous méfier de quelqu'un, les visages des nouveaux présentés chez vous ; enquérez-vous, après cela, auprès de Mme Derock ; à la suite de cette enquête intime j'espère que nous arriverons à trouver les beaux yeux désignés dans la lettre , ces yeux qui ont des projets, à rencontre des nôtres.

Je vous verrai dans la journée, demain ; pour le moment, je me rends chez M. Ambroise Beaupuy ; c'est l'heure où les gens du monde se couchent pour commencer leur nuit ; mais le vieux légiste a d'autres habitudes que les nôtres : il se lève assez tôt pour être debout maintenant ; donc, au revoir, et veillez aux choses dont nous venons de nous entretenir.

Benjamin Jacob serra la main de Richard et gagna vivement la porte.

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