LES BALLONS ET LA MONTAGNE
Une ascension au pays d'Henri IV
La coupe des Pyrénées
Bien qu'il permette de gagner de hautes altitudes et de s'y maintenir sans fatigue. le ballon à rarement été employé à franchir, dans leur totalité, d'épais massifs mon-
tagneux tels que, par exemple, l'énorme système orographique des Alpes ou celui des Pyrénées, nlus
modeste, mais néanmoins imposant. Cela tient aux conditions atmosphériques des pays montagneux, à la multiplicité des courants locaux et des remous imprévus, causés par le relief du sol; cela tient aussi aux dangers que présente pour les aéronautes l'atterrissage possible dans des régions désolées, peu accessibles aux secours, où ils sont exposés à périr de froid ou de faim et où ils risquent, tout au moins, de perdre leur matériel.
Pourtant, quelques pilotes tels que M. Spelterini, se sont fait une spécialité des ascensions aérostatiques en pays de montagnes. Mais en ce qui concerne les traversées aériennes totales des grandes chaînes indiquées tout à l'heure, les exemples en sont fort rares.
Pour les Alpes, on cite le voyage de l’aéronaute Francisque Arban qui, parti du Château des si Ho Fleurs, à Marseille. le Pendant lescale, les paysans béaruais mai.tienuent le Ludion 2 septembre 1849, à 6 h. 30 par son guiderope. du soir, atterrit le lende- à main à 2 h. du matin. à 6 kil. de Turin. Distance : 270 kil. : durée 8 heures.
En ce qui concerne les Pyrénées, on ne peut rappeler que l'ascension d'Eugène Godard père, le 29 mars 1875. Il s’éleva de Bayonne à bord du Salurne, à 5 h. 22 du soir, avec trois passagers, MM. Sénamaud, Vinson et H. Julien. L'atterrissage s'opéra dans la soirée, aux environs de Pampelune, à 500 m. du village de Sizur-Mayor, et fut assez pénible. Eugène Godard et Sénamaud étaient blessés à la tête, Vinson, à la hanche et H. Julien, à l'épaule. Distance parcourue à vol d'oiseau : 80 kil. environ. Huit jours après, l'équipage rentrait en France, non sans difficulté, le pays étant, à cette époque, le théâtre de la guerre carliste.
Cette unique et méritoire traversée de la chaîne franco-espagnole s’est faite dans sa partie la plus basse. Avec le développement sportif de l’aérostation, l'idée devait venir aux pilotes actuels de la renouveler en essayant même de franchir les points culminants du système montagneux. En effet, au mois de mars de cette année, un pilote, bien connu, M. J. F. Duro, fondateur du Real Aero-Cluh de España et membre de l’Aéro-Club de France, commença à s’en préoccuper. Il aurait voulu franchir les Pyrénées, d'Espagne en France ; malheureusement, aucune des villes espagnoles situées aux abords de la montagne, ne put lui fournir le gaz de gonflement. Il vint donc en France pour étudier les conditions météorologiques et fit même à Pau, dans son ballon El Alcotan, une ascension d’études qui se termina à Muret (27 mars 1905).
Nous avons également rapporté (voir Aérophile de mai 1905, page 118) que MM. Paul Tissandier et Henry de La Vaulx, après le Concours de Bordeaux, étaient allés, le 29 avril, se renseigner à l'Observatoire du Pie du Midi, sur le régime des vents dans la région. Ils en rapportèrent la conviction que le meilleur moment pour une traversée de France en Espagne par-dessus les Pyrénées était l'hiver, où les courants du nord dominent.
En villégiature à Pau, M. Paul Tissandier a tenu, néanmoins, à faire une première ascension d'essai pour se familiariser avec la topographie du pays, embrassée du regard en ballon. Son ascension peut donner une idée de la diversité des courants locaux et en même temps, elle ne manque point de pittoresque en cette région béarnaise, où les départs en ballon sont plutôt rares.
M. Paul Tissandier s'éleva ie 9 août 1905, à 11 heures, de l’usine à gaz de Pau, seul dans son ballon le Ludion (530 m'). Un brouillard épais régnait de 700 m. à 1.100 m. d'altitude. Le ballon prit d'abord la direction de Lourdes jusqu'aux environs de Coarraze. M. ‘lissandier qui n'avait pu réussir à dépasser les nuages, se mit alors au guiderope. La direction du vent avait totalement changé et le ballon commença à refaire le chemin déjà parcouru. Bientôt, le vent cessa complètement et le Ludion s’immobilisa. Impatienté de ce temps d'arrêt, M. Tissandier se décida à faire escale à Lée, à midi 30 et en profita pour déjeuner avec les provisions apportées par son mécanicien qui avait suivi en automobile. Les paysans répandus dans les champs n'avaient pas tardé à s'attrouper autour du ballon ; l'aéronaute leur offrit le rare régal de plusieurs ascensions captives. C’est pendant une de ces ascensions, très goutées des invités, que fut prise la pittoresque photographie que nous reproduisons. À une heure 30, salué des vivats des assitants qui agitaient frénétiquement leur traditionnel béret, le Ludion repartit ; à 1.700 m., la vue sur la chaîne était admirable. A cette altitude se faisait sentir un courant très faible, qui conduisit néanmoins l'aéronaute à Uzos, où l'atterrissage définitif s’effectua doucement, par vent à peu près nul. Le Ludion avait décrit un circuit sinueux presque entièrement fermé et se trouvait à 2 kil. environ de son point de départ.
M. Tissandier n'avait jamais espéré réussir à franchir la chaîne dans cette ascension préliminaire. Mais ce voyage aérien avait néanmoins attiré l'attention et achevé de rendre populaire en Béarn l'audacieuse tentative qu'il était destiné à préparer.
Aussi, apprenons-nous que, grâce à la générosité de plusieurs sportsmen. en tête desquels nous retrouvons, comme toujours, celui que l’on à pu si justement appeler le Mécène de l’Aéronautique, M. Henry Deutsch de la Meurthe, une coupe aérostatique de la traversée des Pyrénées vient d’êtie fondée. Elle consiste en un superbe bas-relief en argent représentant un Béarnais qui montre un ballon au-dessus des montagnes. Ce bas-relief est encadré de porphyre vert. De plus. le Conseil municipal de Pau a voté une somme de 3.000 francs pour cette épreuve, dont le départ aurait lieu de l’usine à gaz de Pau, qui peut fournir 500 m° à l'heure.
Parmi ceux qui tenteront la fortune, on peut citer déjà MM. Paul Tissandier, accompagné probablement du comte de Ta Vaulx, J. F. Duro., le comte Hadelin d'Outremont, René Gasnier. D’autres noms s’ajouteront sans doute à cette liste et nous pouvons esperer que l'hiver prochain ne s'achèvera pas sans qu'ait élé accompli ce gigantesque bond pardessus les neiges éternelles.
Gustave Herire