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LE GRAND PRIX DE L'AËRO-CLUB DE FRANCE

15 octobre 1905

Certes, nous pensions bien que le succès ne pouvait manquer de récompenser l'initiative heureuse et hardie, prise par l'Aéro-Club de France, en créant le Grand Prix aérostatique qui porte son nom et dont le départ eut lieu le dimanche 15 octobre, au jardin des Tuileries. Nous n’aurions jamais osé, cependant, espérer un triomphe aussi éclatant, aussi grandiose ; les organisateurs eux-mêmes partageront peut-être ce sentiment de surprise satisfaite et réconfortante.

A la réflexion, cet étonnement s’atténue. La grande Société d'Encouragement à la locomotion aérienne a simplement récolté ce qu'elle avait semé et recueilli, le 15 octobre, le fruit de l’admirable effort qu'elle poursuit depuis six ans. Grâce à elle, l’Idée aérienne s'est vulgarisée chez nous, avec une rapidilé étonnante. Le nombre des pilotes et de leurs voyageurs s’est accru dans des proportions inouïes, suivi, dans sa progression, par l’effectif des ballons disponibles. De son côté, le grand public s'intéresse passionnément aux choses de l’atmosphère et aux exploits de ses champions. Tout le monde aujourd'hui est aéronaute ou en a l'âme. À ce mouvement profond, il n'avait manqué qu'une occasion de se manifester dans toute son ampleur. Cette occasion, le Grand Prix de l'Aéro-Club l’a fournie le 15 octobre. Les dernières préventions sont dissipées, l'aéronautique a conquis les sympathies universelles. Au point de vue sportif, comme au point de vue scientilique, dans les masses populaires comme auprès de l'élite, notre cause est enfin définitivement gagnée.

On sait sur quelles bases avait été organisé ce premier Grand Pxix de l'Aero-Club de France, qui constituera, en France, la grande épreuve classique annuelle, ouverte aux compétitions aéronautiques internationales. Il consistait en une course de distance pour sphériques libres, ouverte à vingt concurrents de toutes nations.

L’importance de cette superbe manifestation aérostatique ne peut se comparer, dans le passé, qu'à certains concours de l'Exposition Universelle de 1900. Encore, ces derniers avaient-ils pour point de départ l’annexe, un peu éloignée, de Vincennes. Le 15 octobre, au contraire, c'est au cœur de leur bonne ville, dans un cadre grandiose de nobles jardins &t de somplueuses architectures que les Parisiens pouvaient assister à l’envolée silencieuse et tant de fois répétée des sphères légères, vers l'infini de l'océan atmosphérique.

Le Grand Prix coïncidait avec la clôture des travaux de la Conférence internationale d’aéronautique, dont les membres avaient été spécialement invités. L’Aéro-Club de France avait eu la bonne pensée de réserver aux sinistrés de la Calabre, les profits de cette fête qui devenait ainsi une belle œuvre de charité fraternelle, tout en demeurant une grande manifestation sportive.

Le registre d'inscription pour le Grand Prix de l’Aéro-Club de France, ouvert le 5 octobre 1905, à S heures du matin, s’est clos le 10 octobre à 6 heures du soir. Il fut aussitôt procédé, par voie de tirage au sort entre les 20 premiers pilotes inscrits, à l'établissement de l'ordre de départ qui s’est trouvé fixé de la facon suivante :

1. Le comte Hadelin d'Oultremont (Belge), La Belgique (1.600 m'). — 2. M. Edouard Boulenger (Français), l’'Eden (800 m‘’). — 3. M. Paul Bordé (Français), le Radio-Solaire {700 m°). — 4. M. Georges Blanchet (Français), l’Archimède (900 m°). — 5. M. Jacques Faure (Français), La Kabylie (1.188 m°). — 6. M. Léon Maison (Français), La Concorde (1.550 m°). 7. M. J. Fernando Duro (Espagnol), El Cierzo (1.600 m°). — 8. M. Edouard Bachelard (Français), Phæbé! (800 m’). — 9. M. Alfred Duprat (Français), La Belle Hélène (1.600 m°’). — 10. M. Frank S. Lahm (Américain), Kalherine-Hamillon (860 m'). — 11. Le comte Arnold de Contades-Gizeux (Français), Moriciana (500 m°). — 12. M. René Gasnier (Français), Eole (1.200 m‘). — 13. M. Ernest Barbotte (Français), Le Mistral (800 m‘). —14. M. Erik Tollander de Balsch (Russe), La Finlande (1.600 m‘). — 15. M. Alfred Leblanc (Français), L’Albatros (800 m'i. — 16. M. Leslie Bucknall (Anglais), Vivienne-I1 (1.50 m'). — 17. M. Alfred Vonwiller (Italien), Le Centaure (1.6C0 m°). — 18. M. Justin Balzon (Français), Académie aéronautique (900 m‘). — 19. M. Edmond David (Francais), Le Cambronne (809 m'). — 20. M. Auguste Nicolleau (Français), L’Aéro-Club 11 (1.200 mr).

Les deux pilotes suivants, inscrits les 21° et 22° par ordre de date, avaient été désignés comme suppléants en cas de forfaits déclarés 48 heures avant le départ : MM. André Legrand (Français), Le Djinn (1.650 m°) et Adhémar de La Hault (Belge), Le Radium 11 (850 m°;.

MM. Georges Besancon, le comte de La Vaulx et Edouard Surcouf, avaient été nommés commissaires sportifs. Les délégués du gonflement des ballons étaient MM. Emile Carton, Georges Dubois, le capitaine Ferber et Maurice Mallet. Le chronométreur officiel était M. Paul Rousseau.

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Dès le 14 octobre, dans l'après-midi, les vingt ballons des concurrents étaient transportés au Jardin des Tuileries et placés autour du bassin, dans l’ordre des départs. À la fin de la journée, ils étaient étalés et prêts pour le gonflement. On s’occupait, d'autre part, de remplir les milliers de sacs de lest nécessaires. Il ne fallul pas moins de 24 mètres cubes de sable pour cette opération. Les ouvriers du gaz achèvent d'installer près du portail de la place de la Concorde l'énorme prise de gaz qui pourra fournir, à raison de 3.500 m° à l'heure, les 23.000 m° d'hydrogène carboné, nécessaires au gonflement. Des cercles de curieux se forment autour des aérostats étalés en épervier sur le sol, les concurrents du lendemain viennent aussi jeter un coup d'œil sur les préparatifs ; les pilotes étrangers sont déjà arrivés «et des colloques panachés s'engagent dans les idiomes les plus variés. On discute les chances, on les appuie même de paris et pour la première fois. peut-être, dans les courses de ballons, il circule une cote, des cotes ; les vieux pilotes bénélicient, naturellement du prestige de leurs exploits anciens, mais il y a, parmi les jeunes aéronautes, des outsiders très demandés.

Le dimanche, 15 octobre, le gonflemrent commença au jour, vers 7? heures, sous la direction de MM. Mallet, chef du gonilement, Emile Carton, Gecrges Dubois, le capitaine Ferber, délégués aux ballons, ayant sous leurs ordres des équipes d'ouvriers civils et un détachement d’une centaine d'aérostiers du 1” génie. Cette opération fut rendue extrêmement difficile par une série presque ininterrompue de violentes bourrasques qui secouaient terriblement les ballons, les faisait chasser sur leurs sacs de lest. Cependant, grâce au dévouement et à la-compétence des organisateurs bien secondés par les capacités et l’esprit sportif des concurrents, les ballons purent, sans encombre, mais avec un retard appréciable sur l'heure prévue, achever de recevoir le gaz nécessaire.

Dans l'après-midi, le temps ne s'améliora pas ; au contraire, le vent redoubla et des averses glacialés et cinglantes se succédaient rapidement. Comment expliquer, dans ces conditions si peu favorables à la réussite d’une fête en plein air, la ruée formidable de la foule assiégeant toutes les portes d'entrée, battant de ses flots pressés les murs et les grilles de l'enceinte, stoïque sous les bourrasques glacées, couvrant la place de la Concorde sous l'abri ilusoire des parapluies en dômes pressés ? À l'intérieur du jardin, l’affluence est énorme également et le service d'ordre est manifestement débordé. Lies barrières qui séparent l'enceinte réservée, des places populaires, cédèrent sous une formidable poussée ; avant qu’elles ne fussent rétablies et malgré les efforts des agents, le pesage, déjà encombré, se trouvait envahi, ce qui rendait plus difficiles encore les manœuvres de départ.

Ileureusement, prévoyant la lenteur inévilable des appareillages sous les rafales, les commissaires sportifs, qui se montrèrent à la hauteur de leur tâche dans des circonstances délicates, avaient décidé d'avancer l'heure du départ et, tout en respectant le plus possible l’ordre fixé, de mettre les concurrents en route à partir de 3 heures, selon les facilités du moment ou de leur emplacement de gonflement.

Les aéronautes prévenus, hâfent leurs préparatifs. Ils installent les instruments de bord, les cartes, enfouissent au fond des soutes les provisions indispensables, se munissent de chauds vêtements ei recoivent la cordiale poignée de main, les encouragements et les souhaits de leurs amis.

L'Eden (800 m°, N° 2), s'élève le premier à 3 h. 1%, piloté par M. Edcuard Boulenger : il file à grande allure vers le N.-E., paraît s’infiéchir ensuite vers le N. et en quelques instants disparaît dans les nuages.

À 3 h. 38, c’est le tour de l’Archimède (900 m°, N° 4), monté par M. Georges Blanchel.

Le Radio-Solaire (706 m°, N° 3), dont l'enveloppe métallisée éveilla vivement l'attention, part à 3 h. 48. Son propriétaire, M. Louis Godard a pris place à bord, remplaçant au pi2d levé M. Paul Bordé, concurrent inscrit, qui a déclaré forfait.

Viennent ensuite, malgré les rafales et au milieu de difficultés inouïes : à 4 h. 4, la Belgique (1.600 m°, N° 1), pilote : le comte Hadelin d'Oultremont ; aide-pilote : M. Ernest Zens. — À 4 h. 20, la Concorde (1.550 m°, N° 6), pilote : M. Léon Maison ; aide-pilote : M. Bérim-

ser. — À 4 h. 24, la Kabylie (1.488 m *, N° 5), pilote : M. Jacques Faure ; aïide-pilote : Le comic Antoine Rozan. — À 4 h. 34, El Cierzo (1.600 m°, N° ?\, pilote : M. LL. Fe Duro ; aidepilote : le lieutenant Herrera, des aérostiers espagnols. — A 4 h. 50, Phœbé (800 n°, N° ÿ.

pilote : M. Ernest Loé. — À G h. 4, l'Albatros (800 m°, N° 15), pilote : M. Alfred Leblanc : (1.600 m°, N° 12), pilote : M. René Gasnier ; aide-pilote : M. Métayer. — À 5 h. 41, l’Académie aéronautique (900 m°, N° 18), pilote : M. Justin Balzon : aides-piloles : MM. Gauchy el Rouvray. — À 5 h. 43, la Belle Hélène (1.600 m°, N° 9), pilote : M. Alfred Duprat : aidepilote : M. Ernest Loé. — A 6 h. 4, l'Albatros (800 m°, N° 15), pilote : M. Alfred Leblanc ; aide-pilote : M. Henri Martin. — A 6 h. 18, le Centaure (1.600 m°, N° 17), pilote : M. Alfred Vonvwiller : aide-pilote : M. Charles Levée. — A 6 h. 38, la Finlande (1.600 m°, N° 14), pilote : M. Erik Tollander de Balsch ; aide-pilote : M. Waldemar Tollander de Balsch. — À Ÿ h. 4, le Cambronne (800 m°, N° 19), pilote : M. Edmond David.

MM. Paul Bordé, Frank S. Lahm, le comte Arnold de Contades-Gizeux, Ernest Barbotte,

Leslie Bucknall, Auguste Nicolleau, concurrents inscrits sous les numéros 3, 10, 11, 13, 16,

20, avaient déclaré forfait au moment du départ. De 2 k

Nous renoncons à énumérer les innombrables personnalités qui linrent à assister à cette belle fête sportive et charitable. Citons cependant, parmi les personnages officiels reçus par M. !. D. Cailletèt, présidént de I AE. C. F., le comte de La Vaulx, vice-président de l'AE. C° EF. et les membres du Comité : ie 7

MM. le premier secrétaire de l'Ambassade d'Italie, représentant S. E. M. Le comte Lornielli ; l'othcier d'ordonnance représentant M. le Président de la Republique ; 5. E. M. l’amnbassadeur d'Allemagne, la princesse Radolin et leur fils ; M. le Chargé d'alfaires de Bavière : M. Bayet, directeur de l'Enseignement supérieur, représentant M: le ministre de lIntruction publique ; les représentants de M. le Préfet de la Seine, de M. le Préfet de Folice ; MM. Fonteneau, chef de cabinet de M. le minisire du Conumerce ; Dumonthier, conservateur des Tuileries ; Redon, azchilecte du Louvre ; MM. les délégués de l’'Etranser à la Conférence internationale d'aéronautique, spécialement invités, etc. Vers 5 heures, S. M. Ranavalo, arrive en automobile, accompagnée de sa tante et de M. Baloil, délégué de M. le ministre des Colonies. Le comte de La Vaulx, vice-président Ge AE. C. F. et M. Dumonthier, conservateur du Jardin, lui font les honneurs de la fête. Après s'êlre promenée avec le plus vif intérêt autour des ballons en partance, la Reine exprima ie désir d'ascensionner quelque jour. Le comte de La Vaulx se mit avec empressement à sa disposition.

Nous avons déjà dit quelle foule énorme se pressait autour des aérostlats et en dehors de

Cliché d'Armes et S,orts Les ballons gonflés attendant le départ

l'enceinte. Au monrent des derniers làchers, tes candélabres électriques -du Jardin avaient été allumés depuis longtemps et cependant de nombreux curieux demeurèrent jusqu'à la dernière minute, tenant à ne pas manquer l’impressionnant spectacle de ces départs aux lambeaux, sous un ciel d'encre, traversé par de tumullueuses rafales.

Si le mauvais lenips ne mit guère en valeur l’heureuse décoration de l'enceinte et des ballons pavoisés d'oriflamimes aux couleurs de leur Club et de leur nation, l'assistance put s'intéresser cependant aux autres attractions portées au programme.

Un lâcher monstre de 3.000 pigeons fut exéculé, avec une habileté et une précision vraiment admirables, par les soins de la Fédération Colombophile de la Seine, que l’on ne saurait top remercier de son précieux concours. A l'ouverture des cages, les gracieux oiseaux s'élancent par centaines, décrivent des orbes rapides cherchant à s'orienter, puis s’enfuient à tire-d’ailes dans la direction de leurs colombiers respectifs.

La musique du 103° de ligne (chef M. A. Fouquet), l'Harmonie du Chemin de fer de l'Ouest (directeur : M. Reingurd}, l'Harmonie du Journal (directeur : M. Cavaillé-Massenet). qui avaient bien voulu contribuer si efficacement au succès de la lêle, ont vivement fait applaudir leurs programmes de concert, et salué, comme il convenait, l’arrivée des personnages officiels et les départs des concurrents. al

À peine le dernier ballon parti et la lumière électrique du Jardin éteinte, le dégonflement des ballons restés au sol s'acheva sous la surveillance de M. Mallet, qui faisait en outre

enlever dans la nuit, les milliers de sacs de lest, les centaines de imètres carrés de bâches et les centaines de mètres de manches de gonflement encombrant les allées. De ce matériel colossal, le lendemain, à l'aube, il ne restait plus trace.

nu

Avec quelle impatience étaient attendus le 16 octobre et les jours suivants, les nouvelles des atterrissages ! Etant donnée la violence du vent, le succès sportif de cette épreuve de distance semblait assuré. En réalité, il dépassa toules les espérances, ainsi qu'on en jugera tout dabord par la simple lecture du classement des concurrents, tel qu'il a été homologué par la Commission sportive de l’Aéro-Club de France, en sa séance du 27 octobre 1905

1* M. Jacques Faure (La Kabylie, 1.488 m'), descendu le 16 octobre, à 10 h. 30 du matin, à Kirchdrauf (Hongrie). Distance :

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