‹ L'Aérophile (volume 2)Chapitre 51 sur 145 · NÉCROLOGIE · texte numérisé non relu

NÉCROLOGIE

Mort du colonel Charles Renard

La mort du colonel Charles Renard survenve subitement le 13 avril 1905, «1 son domicile, au Laboratoire des recherches relatives à l’aérostation militaire, à Chalais-Meudon (S.et-O.), est une perle immense, pour la science française. Elle a causé la plus douloureuse émotion à l'Aéro-Club de France, dont l'illustre savant était membre d'honneur et où il présidait avec sa haute compétence deux des plus importantes commissions : la Commission technique de locomotion aérienne et la Sous-Commission des expériences d'aviation.

Né à Damblain (Vosges), le vingt-trois novembre 1847, Louis-Charles-Clément Renard entrait en 1866 à l'Ecole Polytechnique et en sortait en 1868 comme sous-lieutenant, élève du génie à l'Ecole d'application de Metz. Lieutenant, le 1” octobre 1870, capitaine, le 27 octobre 1873, il avait servi à l’armée de Versailles, puis à Belfort. En 1874, il fut adjoint au directeur du dépôt des colonies. Revenu au dépôt des fortifications à Paris, il fut attaché à la Commission dite des communications par voie aérienne, instiluée auprès du Ministère de la Guerre et présidée par le colonel Laussedat. En mai 1877, le capitaine Renard sinstalle à Chalais-Meudon ; il a comme collaborateur le lieutenant Krebs. Son frère, le capitaine Paul Renard, lui est adjoint en 1880.

C'est alors que commencent les admirables travaux qui conduisirent Charles Renard d'une part, à la première solution démoustrative de la direction des ballons, d'autre part, à la création de l’aérostation militaire francaise.

Il nous est impossible de rappeler ici, dans leurs détails, les retentissantes expériences du ballon La France de Renard et Krebs en 1884-1885, au cours desquelles le ballon put revenir cinq fois sur sept à son point de départ et le frisson de fierté qui parcourut à ce moment notre pays, heureux de devoir au savant officier l'honneur de ce progrès immense, dans une science francaise par excellence.

En même temps, Charles Renard créait ef organisait l'adinirable corps des sapeurs aérostiers et le dotait d'un malériel incomparable dont presque tous les organes tels que les ballons spéciaux, la soupape, l'ancre, la suspension, les voitures-tubes, les voilures-treuils sont dûs à son génie inventif et réalisent la perfection. Parmi ses autres inventions, notons son nouveau type de chaudières, expérimentées dans la marine et le train automobile sur routes, connu sous le nom de train Renard.

Quant à ses travaux théoriques, ses mémoires à l’Académie des Sciences, ses notes aiverses sur les questions les plus ardues d’aérostation, de dirigeabilité des ballons et d’aviation, elles avaient fait de l’illustre savant, la plus haute compétence en la matière et son autorité était renommée dans le monde entier.

Ces brèves notes ne sauraient donner une idée même imparfaite de l’œuvre admirable de Charles Renard. Disons seulement que si la mort du grand ingénieur a plus particulièrement été péniblement ressentie à l'Aéro-Club de France, où ce collègue illustre était aussi aimé qu'admiré, l’armée qui perdait en lui un de ses membres les plus glorieux et le pays tout entier déplorent amèrement la disparition d’un homme qui leur faisait tant d'honneur.

Le corps du colonel Renard avait été transporté le 16 avril, dans la matinée, de Chalais à Paris, au domicile du commandant Paul Renard, son frère, 1, avenue de l'Observatoire.

C'est là qu'a eu lieu, le 17 avril, à 10 h. du matin, la levée du corps.

Une foule considérable assistait aux obsèques, composée de représentants de l’armée, des corps savants, des sociétés aéronautiques et de nombreux amis qui avaient tenu à rendre à l’illustre ingénieur militaire un dernier hommage. .

Le char funèbre était couvert de fleurs et de nombreuses couronnes, parmi lesquelles celles du personnel du Parc aérostatique, des officiers du 1” génie, des officiers du bataillon des sapeurs aérostiers, de l'Atro-Club de France, du Syndicat d'Exploitation du Train Renard, de M. Edouard Surcouf, de la ville de Meudon, de l'Association Vosgienne, de la Croix Verte, etc.

É Les cordons du poêle étaient tenus par MM. le colonel Gatschy, jiieutenant-colonel Krüger, Amagat, Ed. Surcouf, le comte Henry de La Vaulx, Méline, Saunière et Marbeaux.

Un bataillon du 54° de ligne avee le drapeau et la musique rendait les honneurs. Le deuil était conduit par le commandant Paul Renard et l'abbé Emile Renard, frère et neveu du défunt. À

Reconnu dans l'assistance : MM. Fallières, président du Sénat ; Doumer, président de la Chambre des députés ; le capitaine Riberpray, représentant le ministre de la Guerre ;

Guyot, Darbot, Parizot, Guyot, sénateurs ; lieutenant-colonel du Halgouët, Lemoine, Maurer, Gerville-Réache, députés ; les généraux Dessirier, gouverneur de Paris ; Dubois, chef du secrétariat particulier du président de la République ; Brugère, Pendezec, Demay, Boyer, Hagron, Penel, Dugommicr, Berthiès, Niox, Jolly, Plagnol, Sibert, Prévost, Brémeno, Le Brun, Capel, Carbier ; le vice-amiral Fournier : les contrôleurs généraux Forot et de Feydeau ; Janssen, Maurice Lévy, Becquerel, d'Arsonval, Troost, Berthelot, de l'Institut ; le colonel Monteil, le commandant Mangin, Enjalbert, Deutsch de la Meurthe, Camille Flammarion, Ernest Archdeacon, Santos-Dumont, Georges Besancon, V. Tatin, le comte de Castillon de Saint-Victor, Jacques Faure, Paul Tissandier, Soreau, Paul Rousseau, le commandant Hirschauer, le capitaine Ferber, Louis Godard, Guffroy, Hervé, Maurice Mallet, R. Esnault-Pelterie, Eugène Godard fils, Corot, Wagner, Armengaud, Nicolleau, Alfred Leblanc, Carton, Patrick Alexander, Janets, Edouard Boulenger, Detable, Levée, Zens, Bordé, E. Barbotte, C. et P. Dartois, Bachelard, L. Pillet, Triboulet, L. Maison, ‘Georges Bans, Blanchet, A. de Masfrand, Piétri, Moucheraud, Gass, etc.

A l'issue de la cérémonie religieuse qui a eu lieu à Saint-Sulpice, le corps a élé placé au milieu du parvis et des discours ont élé prononcés par MM. le général Jolly, commandant le génie du gouvernement militaire de Paris ; le général Boyer, au nom des amis du colonel Renard ; Guillaume, au nom de la commission permanente d’aéronautique ; d’Arsonval, au nom de la Société Française de Physique ; le comte de La Vaulx, au nom de l’Aéro-Club de France et des sociétés françaises d’aércstation ; Méline, au nom de l’Association Vosgienne ; Marbeaux, maire de Meudon, où le colonel Renard a laissé d'impérissables souvenirs.

Voici l’allocution prononcée par le comte Ilenry de La Vaulx, vice-président de l'Aéro- Club de France :

« Au nom de toutes les sociétés françaises d'aérostation, je tiens à dire ici la perte irréparable, le vide immense, que la mort inopinée du colonel Charles Renard cause à la science aéronautique.

Le nom des Renard marque, en effet, une étape grandiose dans l'histoire de la navigation aérienne ; après les Montgolfier, les inventeurs de la première machine aérostatique, après Pilâtre de Rozier et le marquis d’Arlandes, les premiers navigateurs aériens, le colonel Charles Renard, aidé de son frère, le commandant Paul Renard et du commandant Krebs fut le premier à démontrer pratiquement la possibilité du ballon dirigeable.

« En 1881-1885, l'aéronat La France, s'élevait plusieurs fois du Pare d'aérostation de Chalais, allait évoluer au loin et jusque au-dessus de Paris et pour la première fois depuis l'invention des ballons, le navire aérien revenait atterrir, à son point de départ, grâce à son propulseur acfionné par un moteur électrique.

« À partir de ce jour, on pouvait entrevoir dans un temps plus ou moins éloigné, la réalisation complète de la conquête des airs.

« Donc, quoi que l'avenir nous réserve, quoi que les découvertes scientifiques nous a pportent par la suite, le nom du colonel Charles Renard restera éternellement attaché à l'histoire de la locomotion aéricnne, hien plus, à l'histoire des merveilles conçues par le génie humain.

«Je ne rappellerai pas ici les autres nombreux services rendus par le colonel Charles Renard à la cause aéronautique et dont l'un des plus importants fut la création de cette admirable organisation d'aérostation militaire, organisation bien vite copiée par toutes les nations du monde.

« C'est en raison de ces services, c’est en raison de la place importante que le colonel ‘Charles Renard avait su créer à l'aéronautique, tant au point de vue scientifique qu'au point de vue militaire, que toutes les sociétés françaises d’aérostation étaient heureuses et fières de compter dans leur sein un collègue aussi éminent : et c’est pourquoi aujourd’hui, elles m'ont fait l'honneur de me déléguer pour adresser un dernier adieu au savant illustre que la mort nous a cruellement ravi.

« Que Mme Paul Renard, que M. le commandant Renard, et que toute sa famille me permettent de leur adresser, au nom de tous les aéronautes français, l'expression de nos immenses regrets et de notre douloureuse sympathie. » ;

A une heure, le corps a été conduit à la gare de l'Est, d'où il a été transporté à Lamarche (Vosges), dans le pays natal du colonel Renard où l'inhumation a eu lieu.

RRPAPARARRR à

LES ASCENSIONS AU PARC DE L'AÉRO-CLUB DE FRANCE

18 mars. — 11 h. 45 du m. Aéro-Club 11 1.500 m°) ; MM. M. Guffroy, capitaine Albert Durand, lieutenant André Durand. Atterrissage à 4 h. à Piley, près Troyes.

(ce O2]

19 mars. — 2 h. 25 du s. Le Sylphe (1.600 m°) ; MM. de La Vaulx, Paul Tissandier. Atterrissage le 20 mars, à 5 h. 27 du s., près d'Ostende. Durée de l'ascension : 26 h. 42. Distance : 270 kilomètres environ.

Ce voyage aérien est digne, par sa durée, de figurer parmi les grandes ascensions. Peu de voyages aériens ont, en effet, dépassé 24 heures de séjour en l'air sans escales. MM. de La Vaulx et P. Tissandier ont droit à de vives félicitations pour leur endurance et leur énergie.

88 mars. — 1 h. 45 du s. Le Centaure (1.600 m’) ; MM. Broët, de Castillon, de Contades, Couston-Lemaistre, Mme X. Atterrissage à 5 h., près Neuchâtel (Seine-Inférieure). Distance parcourue : 117 kil. environ. Les aéronautes ont été rejoints en automobile, à la descente, par M. Louis Auriau, qui leur donnait la chasse depuis le départ. Nous ne connaissons pas d'exemple d'une poursuite de ballon aussi prolongée et terminée par un succès.

23 mars. — 10 h. 45 du m. Aéro-Club 111 (1.200 m.°); MM. M. Farman, Lyonel-Marie. Atterrissage à 2 h. 45, à Rassous:sur-Matz, près Compiègne.

24 mars. — 3 h. 15 du s. La Belgique (1.650 m°); MM. d'Oultremont, de La Vaulx. Atterrissage à Bourg-la-Reine.

26 mars. — Midi 35, Aéro-Club IV (530 m'); MM. Bachelard, Gasnier. Atterrissage à 3 h. 5, à Rozoy-en-Brie.

30 mars. — 2 h. du s. Le Djinn (1.650 m'); MM. de Castillon, L. Auriau, B. d'Ilendecourt, de Kergariou, F. Avrain, A. Legrand. Atterrissage à 5 h., près Soissons.

1* avril. — 1 h. 39 du s. Le Centaure (1.600 m') ; MM. de Castillon, de Kergariou, Levée, de Saisy, Zens. Atterrissage à 4 h. 50, près Corbeil.

1® avril. — 5 h. du s. Le Sylphe (1.600 m°) ; MM. de La Vaulx, P. Tissandier. Atterrissage le 2 avril, à 1 h. du s., à Pretzsch-sur-Elbe (Allemagne). Durée : 20 heures. Distance : 830 kilomètres.

Le comte de La Vaulx préalablement inscrit pour la Coupe du Gaulois en devient détenteur. (Voir dans le corps du journal le compte rendu détaillé du voyage.

e avril. — 2 h. 45 du s. Le Nuage (1.000 m') ; MM. Jacques Balsan, de Berckheim. Atterrissage à 6 h. à Crécy-en-Brie.

5 avril. — 10 h. 30 du s. Le Centaure (1.600 m°) ; MM. d'Oultremont, de La Vaulx et Besson. Atlerrissage à 1 h. 30, à Saint-Usage, près Bar-sur-Seine.

Cette ascension scientifique de l'AE. C. F. qui comptait pour les ascensions internationales mensuelles a été féconde en résultats intéressants. L’altitude maxima fut de 4.180 m. La température minima de — 9°,2 à 3.750 m. Deux couches de nuages s'étageaient : la première à partir de 850 m., la seconde à partir de 2.500 m. Au-dessus le ciel était pur avec quelques cirrus épars qui dominaient les aéronautes. M. Besson a pu observer l’auréole des aéronautes, les couronnes solaires au nombre de quatre et l'anneau de Bishop. A partir de 1.840 m. bourrasque de neige ; à la descente, pluie.

Erralum. — Dans notre dernier bulletin des Ascensions au Parc, paru dans notre numéro de mars, une erreur typographique nous a fait réunir en un seul les comptes rendus de deux ascensions rendus ainsi incompréhensibles. Ci-dessous le texte rétabli.

81 février. — 11 h. du m. Phœbé (800 m°) ; MM. J. Faure, de Brissac, A. Merle. Aîtterrissage à 4 h. au delà de Chartres.

26 février. — Midi 55, Phæbé (800 m') ; MM. A. Nicolleau, A. Leblanc, H. Martin. Atterrissage à 2 h. 15, à Villers-Faucon, au N. de Péronne. Partis malgré la tempête, les aéronautes ont parcouru 140 kilomètres en 1 h. 30, ce qui donne une vitesse moyenne de plus de 93 kil. à l'heure. L'atterrissage a eu lieu sans incident.

Doxs POUR LA BIBLIOTHÈQUE, LE MUSÉE ET LES ARCHIVES

Ilisloire des ballons et des ascensions célèbres, par A. Sircos et Th. Pallier, 1 vol., don de M. Auguste Nicolleau.

Physique du globe el méléorologie, par Alphonse Berget, docteur ès sciences, 1 vol. don de l’auteur.

L'AÉRODHILE

A Co

Le colonel Charles Renard

Après deux mois d'une grippe mal définie, le colonel Renard avait eu enfin la joie fant désirée de pouvoir profiter des premiers rayons du soleil printanier et s'était empressé de se rendre à Chalais où le devoir l'appelait. C'était sa deuxième visite au Parc d'aérostation et, malgré l’amertume de nombreux souvenirs, sa gaieté des premiers jours était revenue en se retrouvant au milieu de sos dévoués collaborateurs et du véritable musée scientifique que son admirable génie créateur a rassemblé à Chalais. Au début de l'après-midi, il avait dit au capitaine Borschneck, l'un de ses aides les plus aimés, qu'il se sentait mieux depuis qu'avait commencé la convalescence de sa trop longue maladie, et que son cerveau, dispos comme au premicr jour, allait lui permettre, il le sentait, de travailler encore, de travailler toujours, pour le plus grand bien de la science et de l'humanité.

Fatigué, plus peut-être par la joie de ce 1enouveau intellectuel et physique, que par le travail qui lui était si léger, il monte à sa chambre, queîques minutes avant l'heure fixée pour son départ; là, seul, loin des yeux affectueux des siens qui le surveillaient avec tendresse, et malgré la défense éclairée d'un ancien ami, le D° Burlureaux, il fume avec délices une pipe, la dernière, hélas ! celle que l’on trouve à terre, à côté de lui ; il est étendu, frappé stupidement par un arrêt du cœur, provoqué, soit par cette enfaniine imprudence, soit plus probablement par un décret :

fatal qui avait décidé sans doute que le plus grand génie du siècle peut-être, devait nous être ravi avec celte atroce brutalité.

Un coup de téléphone in'avait averti que mon vénéré maître et ami était au plus mal, seul à Chalaïs ; le premier moment de stupeur passé, je songeai à son frère Paul, accomplissant un voyage d'affaires dans les Vosges, parti avec la quiétude que-lui donnait la convalescence du grand frère aimé, à la belle-sæur, la femme du commandant et à la nièce, Mile Marie Renard : toutes deux, seules, à Paris, devaient être affolées à l'idée de la lenteur des moyens de transport qui n’allaient peut-être pas leur permettre d'aller arracher à la mort celui qu'elles avaient l'habitude d’'entourer de soins affectueux, à toutes les minutes de sa vie...

Quelques instants plus tard, nous entrions tous trois à Chalais, après une course folle dans mon automobile et nous ne tardions pas à pénétrer dans la chambre du colonel où se trouvait déjà son vieil et bon ami, le général Boyer, entouré de sa femme et de ses enfants, tous terrorisés par la douleur.

Ah ! l’atroce vision, et comment dire les sentiments qui bouleversèrent mon âme. Le colonel Renard, la figure calme, presque souriante, étendu sur son lit, foudroyé alcrs que nul de ceux qui l’aimaient n'était là pour recueillir son dernier soupir.

Ces deux femmes écroulées plutôt qu'agenouillées, sans un sanglot, sans un cri, sans un gesle, ce sont pourtant, il a été facile de le constater au cours des jours douloureux qui viennent de s'écouler, ce sont bien les deux plus belles énergies féminines qu'il soit possible de rencontrer : pour comprendre l'atrocité de cette douleur muette, il faut savoir

Le colonel Charles Renard

En = — a —— LE ——

comme nous le savions, nous les intimes, ce qu'était le colonel Renard, non pas seulement le génie incomparable, l'intelligence lumineuse, le cerveau créateur entre tous que ses travaux, trop modestement répandus, ont fait connaitre à l'humanité entière et que son absence fera connaître encore bien davantage, mais l'homme privé, affectueux et bon, compatissant et charitable, aimé de tout le monde parce qu'aimant tout le monde, sachant se mettre à la portée de tous ceux qui l'entouraient, distingué, intéressant et spirituel dans la demeure ues grands, indulgent et modeste au milieu des simples, il savait auprès de tous, trouver le chemin du cœur et quiconque l'avait vu, ne füt-ce qu'un instant, devenait, pour toujours, un ami.

Comment concevoir qu'un tel homme, ait pu succomber, abreuvé de douleur, de chagrins et de désillusions, alors que l'imagination se refuse à admettre qu'il pût compter un seul ennemi, que dis-je, un seul être humain qui ne füt pas fier de se dire son ami. C'est pourtant là l'exacte et triste vérité, et l'on peut, je crois, pour ce paradoxe, trouver une plausible explication. C'est que. si l'admiration était le tribut que chacun devait, bon gré ou mal gré, payer à ses hautes qualités, il n'avait pas le don, et cest peut-être le seul qui lui manquait, de supprimer d'un geste, les défauts de l'humanité, défauts auxquels, d'ailleurs, sa grandeur d'âme l'empêchait de croire. Ce grand génie avait des jaloux, au moins des envieux, et c'est la coalition des médiocres qui à eu raison de ce cœur si vulnérable, au service d’un cerveau si puissant. Qui pourra jamais dire toutes les souffrances du colonel Renard devant les mesquineries, devant les tracasseries administratives, à la lecture des décrets qui, en le couvrant de fleurs, amputaient l'œuvre à laquelle il avait donné le plus pur et le plus cher de sa vie, à la lecture des circulaires, qui, sous le prétexte de le laisser tout à ses inventions, lui retiraient tout moyen d'y travailler, devant les embarras que lui créait une bureaucratie malveillante, démolissant en quelques minutes ce qu'elle avait mis des années à ne pas comprendre.

Cette coalition des médiocrités jalouses, sans se rendre compte peut-être du mal qu'elle faisait, poursuivit son œuvre injuste et finit par avoir le dessus, malgré la bienveillance réelle des ministres de la Guerre qui tous, ou presque tous, ont admiré et aimé le colonel Renard, mais dont la religion a pu être mal.éclairée, la bonne foi surprise et les intentions dénaturées.

Et il fallait que tout cela fût bien évident pour que celte âme généreuse et bonne, qui n'a nié qu'une chose au cours de son existence : le mal, me dit un jour, je m'en souviens si bien : « Mon pauvre ami, ces gens-là me tueront et pourtant, que leur ai-je donc fait ? »

Jamais il ne voulut démissionner, malgré les conseils de ceux qui l'entouraient ; c’est que, fils de notre Alsace-Lorraine, par conséquent, patriote ardent et convaincu, c'est pour son pays, mais surtout pour son armée qu'il voulait travailler, et tombant en brave, à son poste, au milieu de ce splendide établissement de Chalais, unique au monde, qu'il avait créé, il eut bien la mort qu'il aurait choisie, j'en suis convaincu !

C'est là, à Chalais, qu'il eut les grandes joies de sa vie, mais, et c'était une fatalité, à chacune d'elles s'accrochait une mesquinerie dont le souvenir pour lui, était toujours si poignant.

Pour n’en citer qu'un exemple entre mille, rappelons que le 8 août 188%, veille du premier voyage fermé accompli par un aérostat dirigeable, le capitaine Ch. Renard eut à subir les réproches d'un chef qui, voulant récompenser les succès scolaires de son fils par le spectacle d’une” découverte nouvelle, se heurta au refus formel de l'inventeur ; celui-ci trouvant qu'il manquait encore quelque chose à son appareil et que les circonstances atmosphériques n'étaient pas favorables, ne voulut pas, pour satisfaire un caprice, compromettre le succès d’une première expérience. Aussi, le lendemaïn, au retour de cette ascension historique du 9 août, le capitaine Ch. Renard reçut pour tout compliment à l’atterrissage cette phrase invraisemblable : « C’est hier qu'il eût fallu faire cette expérience. »

Toute la carrière du colonel Renard est là. Créateur de grandes choses, il fut harcelé par les petites. Que dis-je ! Ce fut ainsi jusqu’à la dernière minute ; quelques instants après sa mort, au moment d’un deuil mondial, on vit un brave fonctionnaire s'en aller de Chalais. où il était immédiatement accouru, en emportant, après l'avoir saisie gravement, la pipe

trouvée à côté du corps de notre malheureux ami : cet homme, après tout, est peut-être un collectionneur.

.Le commandant Renard a pu être rejoint télégraphiquement dans l'une des gares de son parcours ; le vendredi matin, il était à Paris et quelques instants après, à Chalaïs, où le corps du colonel était resté, à la demande ces officiers des établissements militaires qui voulaient avoir l'honneur de monter une dernière garde en armes, auprès du chef regretté.

Pour avoir une idée de la douleur du commandant Paul Renard, il suffit de savoir que jamais deux frères ne se sont plus aimés et plus justement estimés que ces deux-là.

Le lendemain matin, avait lieu la levée du corps, qui devait être ramené à Paris ; la famille et quelques intimes assistaient à cette cérémonie, qui fut bien la plus touchante de ce long calvaire. Le bataillon d’aérostiers, en marche militaire, avait fait halte sur la route qui longe l'établissement, au moment même où un rayon de soleil venait éclairer ce paysage resplendissant, dont le colonel, avec son âme si délicate d'artiste, était si passionnément épris : lorsque le cercueil, entouré de tous les ouvriers et collaborateurs de Chalais, franchit le seuil de l'établissement, les troupes rendirent les honneurs et tous, nous fûmes profondément impressionnés par l’admirable salut de l'officier qui les commandait : le commandant Hirschauer avait, on le sentait, fait passer toute son âme de soldat et tout son cœur d'ami dans ce salut digne et majestueux.

Puis, ce furent les funérailles solennelles à Paris, où tout ce que la science, l'armée, les arts, le monde intellectuel enfin compte de dignitaires, s'était donné rendez-vous. Que ne puis-je, helas ! analyser en détail, les discours qui furent prononcés par le général Joly d'abord, qui retraça toute la carrière du colonel Renard, et dit en termes affectueux, les servives immenses que ce patriote de génie a rendus à l'armée ; le général Boyer, qu'une affection de quarante ans liait au cher défunt, a fait le plus impressionnant des discours, retraçant la vie privée de celui que tous les enfants de ses amis appelaient l « Oncle Charles », et je verrai longtemps le regard de ce général, héros de Lang-Son, tourné vers moi et qui semblait me dire : Pourrai-je aller jusqu'au bout ? Tous ceux qui connaissent ce cœur généreux, savent l’énergique effort qu'il lui a fallu pour dire sans défaillance, les paroles qui arrachèrent les larmes de tous les assistants‘: Ch. Ed. Guillaume, au nom de la C. P. I. A. qui, pour être sûr de ne pas s'arrêter, brisé par la douleur, retraca l’œuvre du colonel en un discours où il évita de parler de l’ami qu'il admirait, pour que son émotion lui permette de dire tout ce qu'il pensait de son œuvre ; le savant d’Arsonval, dit les regrets de la Société de Physique, qui s’honorait de compter le colonel Renard parmi les militants qui considèrent que cette helle science doit faire plus qu'éludier les secrets de la nature, mais bien l’asservir à la volonté de l'homme tout-puissant par la science et par l'étude. Le comte de La Vaulx, avec un tact et une délicatesse parfaits, au nom de toutes les Sociétés Aéronautiques Françaises, présenta d'affectueuses condoléances à la famille désolée. Le sénateur Méline, au nom de lAssociation Vosgienne de Paris, dit que parmi les fils de cette terre, où l’ardent patriotisme est la règle, le colonel Renard trouva pourtant le moyen ue briller encore dans un milieu où il semble que nul ne peut faire mieux que son voisin, quand il s’agit d'amour de la patrie. M. Marbeaux remercie le colonel Renard de la splendeur qu'il à fait rejaillir sur la commune de Meudon, où il a passé la moitié de son existence, et adresse un dernier adieu à celui qui, par sa famille ou par lui, a, pendant près de trente années, secouru toutes les infortunes dont il eut connaissance.

C'est à La Marche, dans les Vosges, que devait se terminer la funèbre cérémonie. C'est là, à quelques pas de Damblaïin, où il naquit, que le colonel Renard dormira son dernier sommeil.

Le comte d'Alsace, député de Neufchâteau, le sous-préfet de l'arrondissement, de nombreux officiers des garnisons avoisinantes, une délégation d'officiers aérostiers, et la population tout entière, avaient tenu à rendre un dernier hommage à l'illustre compatriote. Des discours furent prononcés par le comte d'Alsace, par le maire de La Marche, par M. de Bourgogne, ami d'enfance du colonel, et enfin par le commandant Hirschauer, qui a tracé rapidement le portrait du colonel Renard, comme soldat, comme savant, comme homme de cœur, et qui à fait allusion, en terminant, au monument que lui élèveront, certainement sous peu, ses amis ct ses disciples. Après une oraison funèbre prononcée à l'église par le chanoine Gravier, délégué spécialement par l'évêque de Saint-Dié empêché, Mer Herrscher, évêque de Langres, ami de la famille, a prononcé une touchante allocution et donné ensuite l'absoute. Et là-bas, près de la frontière qu'il eut tant voulu voir reculer avant de mourir, dort l’un des plus grands cerveaux du siècle, le plus grand, peut-être !

Dors en paix, vénéré et cher ami, si nous ne devons plus recueillir tes délicates pensées de poète et d'artiste, les effets de {a bonté rayonnante et les douces paroles de ton âme élevée, pour la Science et pour le Monde, ta mémoire est impérissable !

Et vous, ceux qui restez, dont la douleur ne peut être qu'adoucie, acceptez, au nom ce l'Aérophile, l'expression de ses condoléances émues et de l'écrivain de ces lignes, l'hommage de la respectueuse et inaltérable affection qu'il portait au cher disparu !

18 avril 1905 ErotaArp SURCOUF

VPN NN LR NEA SARA D UE NUS

L'observatoire de Blue-Hill

Si la France, grâce à l'initiative de MM. Hermite et Besançon et à l'intelligente persévérance de M. Teisserenc de Bort, est parvenu à imposer au monde entier, un mode d'exploration de la haute atmosphère par l'emploi des ballonssondes, nous devons à un Américain, à M. Lawrence Rotch, l'application pratique des cerfs-volants, à la météorologie.

C'est, en effet, au mois d'août 1894, à Blue Hill, près de Boston, que, pour la première fois, des cerfs-volants munis d'instruments enregistreurs,furent lancés dans l'atmosphère, par les soins de M. Rotch.

Cette nouvelle méthode permettait d'obtenir les tracés graphiques des éléments

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