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UN PEINTRE CHEZ LES AVIATEURS

Une Journée avec Wright

Au Champ d'aviation de Pont-Long

J'arrive de Pau. Plusieurs amis de l’Aéro-Club de France m’avaient engagé à y aller faire des études dans le cadre merveilleux qu'est la lande de Pont-Long, bordée au sud par l'immense muraille des Pyrénées.

Inutile de dire que j'en reviens enthousiasmé, comme tous ceux qui ont vu ce spectacle, que je n'avais pas trop de mes quatre-z-yeux pour regarder. Plus inutile à coup sûr de raconter mes sensations : une armée de chroniqueurs, à la plume alerte et colorée, l'ont fait. Un peu partout, on a entendu des conférences aussi savantes que littéraires. Il serait donc, de ma part, aussi superflu que prétentieux d'ajouter un mot sur la question « aéroplane ». Mais en revanche il peul

Pau les indigènes sont bruyants, ici on n'entend pas d'éclals de voix.

Prenons donc un jour au hasard : Il est 6 heures du matin. Le rendez-vous est à l'hôtel Gassion. La voiture de Tissandier est là. Nous nous entassons au petit bonheur. Je dis « entassons », car de par son amabilité, Tissandier ne sail pas refuser un voyageur supplémentaire. Il y a cinq places, nous sommes huit. On y à bien été dix, reprend-il ! Pauvre chauffeur. Obligé à faire de l’acrobalic et à se cramponner dur aux nombreux tournants de la roule, sous peine d’être débarqué. D'autant que s1 Tissandier mène bien, il conduit à quelle allure ! Ah ! mes aïeux ! — Nous voilà donc parlis. Arrêt chez le boulanger. Deuxième arrêt chez l’épicier. Troisième chez le marchand d'eaux minérales. Tous les matins on commence par la tournée des fournisseurs, on approvisionne la cuisine du camp. C’est vite fait, car le célèbre aviateur est d’une frugalité monastique. Nous voici au camp : le hangar se découpe seul, en marron foncé, sur l'horizon, comme perdu au milieu d'un désert, d'un paysage agrandi de notre basse Bretagne. Seulement il y à au fond une longue bande

La délégition parlementaire à Pont-Long. — M. Breton, député du Cher, vole avec Wilbur Wright (Croquis humoristique de A. de Broca).

être amusant pour quelques-uns de savoir quelle est la vie qu'on mène là-bas, et puisque je viens de passer près de huit jours dans l'intimité de cette séduisante famille d’aviateurs composée du maître Wilbur Wright et des trois disciples : le comte de Lambert, Paul Tissandier et le capitaine Gérardville, je me risque à essayer un croquis d'une journée, prise au hasard, passée au champ d'aviation, rendez-vous des sportsmen, des riches hiverneurs, des grands personnages et des souverains. Les journées. elles se ressemblent toutes ou peu s’en faut. On travaille, on étudie, on confectionne des pièces, on expérimente et on manœuvre. Le sangfroid est la note dominantc de cette famille d'hommesoiseaux. Le flegme de Wright est en harmonie avec le caractère calme et réfléchi des trois élèves pilotes. Cependant, son invraisemblable mutisme contribue à accentuer la note, et je vous prie de croire que si à

d'un bleu délicat, et les cimes de la chaîne, couvertes de neige, font une frange rose et dorée par les rayons d’un soleil invisible encore pour nous. Au premier plan une chose verticale, seule dans ce paysage tout en largeur, le pylone. avec son petit pavillon. Sémaphore pour les navigateurs de l'air, indicateur du moment propice au départ, indicateur aussi de l'orientation à prendre pour s'envoler.

On entend des coups de marteau à l'intérieur du bâtiment. C'est Wright qui travaille avec ses mécaniciens. Ces jours-ci il a démonté un appareil tout neuf, l'a mis en caisse en trois morceaux, l’a emballé, et maintenant il cloue la caisse, qui va partir en Italie. :

Les élèves vont lui donner le bonjour. « Good morning ». Et il reprend sa besogne. Eux vont à l'atelier, moi je m'éclipse pour aller peindre. Il faut croire que

j'ai travaillé longtemps, car voici Tissandier qui arrive,

172 ,15 Avril 1909

puis les deux autres, puis le maître en personne. Il reuarde ma pochade, non par politesse, mais parce qu il

aime la nature. J'en suis sûr, je l’ai observé un jour en arrêt devant un nuage rose, un majestueux cumulus ; sa figure sévère était détendue, ses yeux bleus contemplaient la nuée dans le soir, tandis qu'en quelques mots il disait son admiration.

Il l'a tellement contemplée, la nature, pendant ces années où seul il faisait, sans moteur, des vols planés,

en Amérique !

Wilbur Wright et ses élèves Paul Tissandier et le comte de Lambert (Croquis de A. de Brocu)

— Monsieur Wright vous invite à déjeuner, me dit Tissandier.

J'esquisse un geste de refus.

— Acceptez, vous le froisseriez.

— Tank-you. Et nous voilà à table.

Il y a deux tables : la nôtre avec cinq couverts ; une autre, dans la même pièce, pour les mécaniciens et le chauffeur. Le plat passe à la première, puis à la seconde. Wright nous sert comme un papa ses enfants. Le comte de Lambert traduit les paroles quand il suppose qu’elles peuvent intéresser Wright. Lui, il mange, ne dit mot, finit avant nous, attend un peu, puis se lève et sans plus se soucier de ses convives, retourne à ses occupations. 11 ne fume pas, ne boit que de l'eau et mange peu. Tous les invités sont au régime de l’eau fraiche. C'est.sain et bon pour les nerfs, mais je ne puis m'empêcher de couler un regard vers Ja table à côté, celle des chauffeurs.

Hum ! voilà un régime qui ne doit guère leur sourire. Je parierai gros qu'ils ont dans quelque coin, cachées, quelques bouteilles de jurançon.

Il est deux heures. Au loin, sur la route qui traverse la lande, les voitures, les autos commencent à arriver. C'est une vraie procession. Les palissades qui nous entourent se garnissent de spectateurs. Les femmes meltent des taches gaies et élégantes dans le sombre de l'ensemble ; des appareils photographiques sont dans toutes les mains. L

Ah! voici le photographe des grands jours ! C'est vrai. Aujourd'hui, visite de la Commission parlementaire. Elle arrive en auto. Les députés sont bien noirs dans leurs redingotes et sous leurs chapeaux de soie, mais leurs visages sont rayonnants : on les sent en partie de plaisir. Présentations à Wright, puis explication de l'appareil par M. Bernheim. Wright s'assied à côté du moteur; bien gentiment il actionne les gouvernails, pendant que l'ingénieur de Dunkerque donne le pourquoi des mouvements. L'aviateur estime qu'il a été assez sage ; il retourne à ses marteaux, sans s'occuper davantage des députés ; pourtant il avait fait des frais, et colleté de blanc glacé, il avait arboré un pardessus ultra chic.

4 heures. — Le vent est fort. L'appareil est sorti, placé sur le rail, prêt à partir. Wright jette un coup d'œil sur le flamme blanche du pylone. il déclare qu'il partira sans le poids. Sa figure est joviale. Attendons-

nous à des prouesses pour épater les parlementaires. Sous l'impulsion des hélices, il glisse ; rendu au bout du rail, il donne un coup de barre de profondeur, et tel un pur-sang fougueux qui dans son impatience se cabre gracieusement, l’'aéroplane s’enlève, prend possession du fluide et fuit dans le ciel à 60 kilomètres à l'heure. Bien entendu, on a comparé l'appareil à un oiseau : ce n'est pas mon avis. À le voir se profiler sur les montagnes, sur le vert sombre des bois, on a plutôt l'impression d’un gigantesque insecte, quelque formidable libellule dont la ressemblance est encore augmentée du ronflement du moteur et de la vibration des hélices.

C'est du reste merveilleux. Grâce au gauchissement des ailes, Wright peut attaquer des virages extraordinaires. Mais c’est à l'atterrissage qu'il faut le voir. Il est si maître de son appareil qu'il arrive au sol tangentiellement ; ce n’est plus une chute, un dépôt, un appui léger, c'est une glissade. Il semble que l’aéroplane s'est amalgamé à l’atmosphere et qu’il n’a plus aucune pesanteur.

Parmi les députés, à gauche, à droite, au centre, bravos prolongés. M. Tarel vient dire aux parlementaires que laviateur va enlever l’un d'eux. Seconde unanimité pour voler. Que faire, alors ? On tire au sort entre deux des plus enragés : un nationaliste et un socialiste unifié ; « alea jacta est ». c’est le nationaliste qui volera ; l'unifié est refait. Désespoir. Six poils de barbe blonde sont arrachés au fer à cheval, et voilà le premier voyage terminé. Le pauvre monsieur Breton est désolé ; il s'adresse à tout le monde, fait appel à tous les concours.

— Jamais, lui dit un de ses confrères, vous n'avez fait tant de démarches rour obtenir un vote.

W. Wright el le comte de Lambert vérifient une hélice (Croquis de A. de Broca).

Le chiendent, c'est qu'on connaît le maître ; il n'aime pas les raseurs. Nouvelle unanimité pour refuser d'’intercéder. Alors le petit député blond se précipite vers Wright et lui fait un long discours auquel celui-ci ne comprend rien : il comprend que les yeux brillent de convoitise et, bon diable, il a pitié et répond très bas: «€ Al rightl!1»

Voila comment monsieur Brelon S’est envolé à Pont-Long.

La nuit arrive. Nous allons serrer la main à Wilbur Wright et nous rentrons à Pau, à la toujours folle allure qui nous amène chaque jour, mais nous vaut, grâce à cette douche d'air, un appétit d'enfer.

Le soir, on se retrouve au café. Le capitaine Gérardville, délégué du ministre de la Guerre, savant technicien, je devrais dire polytechnicien, veut bien me donner des explications : c’est un fervent admirateur de Wright, de son appareil, de sa méthode de travail, de son labeur.

— Voyez-vous, me disait-il, les frères Wright ont iravaillé dans le calme pendant dix ans. Cela ne se remplace par rien.

l'Aérophile du 15 Avril 1909

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Ah ! ils ont des projets, ces aviateurs ! ils en ont de merveilleux qui me font rêver plus qu'au temps où je me délectais de « Cinq Semaines en ballon ! » Ah ! les heureux mortels ! Mais nous sommes de revue, et j'espère bien qu'un jour, moi aussi, je ferai mon petit Breton.

Wilbur Wright avee le capitaine Gérardville et le comte de Lambert (Croquis de A. de Broca)

Une anecdote pour finir : À un banquet, ces temps derniers, on insistait pour que Wright prenne la parole. Alors il se leva et on raconte qu'il dit ces mots : :

« Dans la création, je ne connais qu'un oiseau qui parle. C’est le perroquet. et j'ai observé qu'il volait très mal. Moi je ne parle pas, mais je vole. »

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