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JOURNÉE HISTORIQUE

De Calais à Douvres Klériot s'envole triomphalement

La glorieuse entreprise qui tenta le courage malheureux d'Hubert Latham, un autre aviateur, un Français lui aussi, vient de la réussir.

Le dimanche ?5 juillet 1909, Louis Blériot, parti à l'aube de son campement des Baraques, près Calais, dans son monoplan n° X1, n’a terminé qu'à Douvres, el volontairement, sa triomphale trajectoire aérienne pardessus le Pas de Calais.

La soudaineté de la tentative, l’admirable énergie et l'héroïque vaillance dont elle témoigne, le brio et laisance absolus avec lesquels elle fut conduite, ses conséquences immédiates ou plus lointaines, tout concourt à rehausser l'éclat de ce grand événement historique, à assurer au nom déjà justement glorieux de Blériot, le prestige immortel.

Non pas que la traversée, en elle-même, dépassât les possibilités de l’aéroplane à son état actuel de perfectionnement, ni que le vol au-dessus des flots, même dans ce grand carrefour maritime du Pas de Calais, présentât des difficultés techniques particulières. Plusieurs aviateurs, et notamment Blériot lui-même, ont réussi des vols beaucoup plus prolongés. Il est merveilleux, néanmoins, de voir le pilote rectifier sa route, s'orienter sur les repères improvisés des navires, manœuvrer dans la houle atmosphérique qui déferle à la crète des falaises et gagner, à travers 35 kilomètres de mer, le point qu'il a désigné.

Mais la traversée du détroit apparaît dans toute sa grandeur lorsqu'on l’envisage en sportsman ou qu’on essaie d'apprécier son importance historique.

Malade, souffrant d'une profonde brûlure au pied, qui le fait boiter, surexcité par l’altente du temps propice et la crainte énervante d’être devancé, Blériot conserve néanmoins son admirable sang-froid plus indispensable aux navigateurs de l'air qu'à tous autres sportsmen. Voici une accalmie de quelques quarts d'heure dans cette atmosphère perpétuellement démontée depuis de longues semaines... Sa décision est prise aussitôt et le geste la suit. immédiat et vainqueur. Devancant le torpilleur qui devait le secourir, cet homme, qui ne sail pas nager, qui s’est à peine préoccupé d'assurer à son appareil une flotlabililté bien précaire, s’élance sur l'infini des flots, perdu dans l’espace sans bornes. 3ientôt effacé de l'horizon, il vole éperdument vers le but invisible que s’est assigné son courage, el où, coïncidence heureuse, il devait trouver la croix des braves.

Oui, Blériot est vraiment de ces homme honneur à l'homme, un de ces héros modern soldats de la science et du progrès, vainqueurs des forces hosliles de la nature, chez lesquels se confond la double supériorité du caractère et de l'intelligence.

s qui font

Quant aux conséquences politiques, économiques et sociales de la traversée du « channel » en aéroplane, on pouvait les prévoir à l'avance ; tous ceux qui sont au courant de l’avialion les savaient imminentes. Le succès de Blériot les rapproche.

Dès aujourd'hui, les horizons s’élendent. Où seront les frontières qui limiteront nos libres randonnées par l'espace, les douanes qui les rançonneraient ? Les barrières naturelles fléchissent. La plus redoutable, ce long ruban argenté de lames déferlantes qui étreint l’archipel britannique et formait, jusqu'à présent, l’infranchissable et mouvant rempart de la sécurité et de la Pros] de tout un peuple, est aujourd'hui franchie. Sa protection deviendra bientôt illusoire. Aux politiques et aux sociologues de prévoir et d'orienter la révolution universelle qui se prépare, la plus grandiose, la plus profonde et, espérons-le, la plus bienfaisante qu'ait encore connue l'humanité, Voilà ce que nous annonce la prouesse de Blériot, où certains n'auraient voulu voir qu'une grande performance sportive. II nous plait qu'un Français ait eu l'honneur de donner à ces vérités de demain toute la splendeur de l'évidence, grâce à un

appareil dont il a été l'inventeur, le constructeur et le vaillant pilote.

Exemple direct et palpable de ce que peut déjà faire l'aviation, le succès de Blériot, en frappant l'opinion publique, a plus fait pour la vulgarisation de la locomotion nouvelle que des années d'expériences sur un aérodrome.

A. DE MASFRAND

Les préparatifs et le départ. — [Le ?5 juillet, à 3 h. du malin, la tempête de la veille ayant cessé, Blériot se lève anxieux. Ii constate le calme de luütmosphère : à peine une petite brise du Sud-Ouest plitôt favorable d'ailleurs, il décide le départ. Alfred Lebiane et Anzani, constructeur du moteur, pressent les préparatifs au campement des Baraques à 4 kilom. de Calais. Mme Blériot et MM. A. Fournier et A. Guyot, amis de l’aviateur, s’'embarquent sur l’Escopelte, contre-torpilleur qui doit convoyer l'appareil.

Avant le départ. De gauche à droite: Blériot, M"< Blériot, A. Fournier, A. Leblanc, A. Guyot. (Photo Branger.)

Blériot jette ses deux béquilles et se hisse à bord. Il fait un premier ai de 10 minutes en plein vol. Toul inarche admirablement. cu:

i.eblanc monte au sommet de la dune pour indiquer à Blériot la direction de Douvres que lui masque là tertre sablonneux. À 4 h. 41, Blériot repart, il est à l'essor en quelques mètres. Il s'élève à 50 m. de hauteur, franchit la dune et, délibérément, fonce au-dessus de la mer, salué par les acclamations des rares assistants émus et enthousiasmés : les correspondants des journaux et quelques habitants des environs.

Ce que fut l'émouvante et splendide traversée nous laisserons à Blériot lui-même le soin de nous le raconter.

La traversée

Voici comment Blériot a fait à notre excellent confrère, Frantz Reichel, du Figaro, le récit de sa lraversée :

« Aussitôt après avoir quitté ma femme el le groupe des amis qui montaient à bord de l'Escopelle, je me suis, conduit par mon ami et collaborateur Leblanc, que je ne saurais trop remercier pour son dévouement, rendu aux Baraques. Mon appareil fut immédiatement amené de la ferme Grignon où il dormail, dans la plaine de l'artillerie, au-dessus de laquelle j'avais décidé de faire au préalable un essai de contrôle, Le plein d'huile et d'essence fut fait et, tout ayant été vérifié, j'exécutai mon vol d'essai. Il fvt remarquablement satisfaisant.

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