DES DIVERS PROJETS D'EXPLORATION AÉROSTATIQUE DU POLE NORD
L'attention publique reste toujours attirée vers l'expédition polaire d'Andrée. Tout en souhaitant plein succès à cette téméraire expédition, — dont le problématique résultat, négatif jusqu'à ce jour, ne doit pas encore être considéré comme définitif, — nous allons exposer, aussi brièvement aue possible, un historique des différents projets d'exploration polaire par la voie aérienne pour qu'ils puissent servir ce guide aux explorateurs de l'avenir.
Comme l'a dit M. Berthelot, l'illustre secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, avec cette justesse et cette profondeur de pensée qui le caractérisent : « En toutes choses, c'est en remontant aux origines que l'on arrive à mieux comprendre l’état présent (1). »
L'idée d’aller au pôle par la voie aérienne doit être plus ancienne que l'invention des aérostats puisque les adeptes de l'aviation sont de beaucoup antérieurs à l’aérostation proprement dite. Toutefois, les premiers projets connus, scientifiquement étudiés, par des hommes compétents, ne remontent guère qu'à la première moitié de ce siècle.
En 1845, Dupuis-Delcourt avait signalé, dans un rapport adressé au ministre des Travaux publics, la possibilité d'atteindre les pôles à l'aide d'un aérostat.
Mareschal était entré dans le même ordre d'idées dans un livre publié par lui en 1863.
Silberman, le savant physicien, avait présenté en 1870, à la Société météorologique de France, un mémoire sur un projet d'exploration au pôle Nord au moyen d’une montgolfière, projet qu'il a développé de nouveau devant le Congrès géographique tenu à Anvers en 1871, ainsi que dans une séance de la Société de géographie.
Gustave Lambert avait, en mars 1870, reconnu la possibilité de passer au-dessus du pôle en ballon. Il a déclaré avoir choisi le navire pour faire son exploration parce qu'il pensait que le public accepterait plus facilement l'idée d'un esquif flottant que celle d'un aérostat dont l'habitation était considérée, à tort, comme plus périlleuse.
Dans un article de l’Acronaute (numéro de septembre 1871), M. Tridon a également indiqué, d'une manière incidente, la possibilité d'atteindre les pôles à l'aide d'une nacelle close de son invention ; mais le plus remarquable de tous ces projets est sans contredit celui de Sivel, le glorieux martvr de la navigation aérienne, car il a cherché à répondre à toutes les difficultés que peuvent rencontrer les explorateurs aériens, à résoudre les nombreux et délicats problèmes que soulève la réalisation d'une telle idée.
Le projet de Sivel (2), soumis à la Société française de navigation aérienne
(1) Science et Morale, par E. Berthelot, Calmann-Lévy, Paris, 1897.
(2) Voir l'Aéronaute, numéro de septembre 1872, auquel nous empruntons texte et figure,
en 1872, a été discuté par une commission de sept membres spécialement composée à cet effet, et le rapport en a été rédigé par deux célèbres aéronautes : Saco et Crocé-Spinelli, ce dernier également victime de son dévouement à la Science lors de la mémorable ascension du & Zénith », en 1875, dans laquelle il trouva la mort avec son collaborateur Sivel.
L'idée d'explorer le pôle Nord au moyen d'un aérostat, disent-ils en commençant, n’est pas nouvelle, comme toutes les idées simples dont l'expression est à la portée de tout le monde. Il est probable que très peu de temps après la découverte des aérostats, des esprits hardis et pleins d'imagination ont indiqué, d’une façon sérieuse ou badine, les aérostats comme moyen d'aborder les pôles.
M. Sivel ne peut évidemment revendiquer la priorité de cette idée de l’exploration du pôle Nord au moyen d’un aérostat. Mais autre chose est d'arriver à la réalisation d'une telle idée, autre chose même est de présenter un projet sérieux résumant un ensemble d’études et d'observations. Il faut pour cela du temps, de la science, de l'intelligence et de la persévérance. Or, si M. Sivel ne peut prétendre à la priorité de l’idée, s’il ne peut même affirmer être l’auteur du projet, il lui est possible de croire qu'il a produit une étude réellement détaillée et sérieuse.
M. Sivel veut passer non loin du pôle Nord, faire de nombreuses observations scientifiques et si cela est en son pouvoir, étendre ses recherches et ses observations aux domaines si vastes de la physique, de la chimie, de la physiologie, de l’astronomie et de la météorologie. Accompagné d’un certain nombre de savants, choisis dans les différentes branches des sciences, il s'embarquera avec eux, ainsi que l'aérostat et les appareils destinés au gonflement, sur un navire qui l'amènera le plus près possible du pôle, où il arrivera en été, époque où le soleil est pendant six mois constamment sur l'horizon. Là, il procèdera au gonflement, qui s'opèrera sous l'influence du gaz hydrogène produit dans des appareils ad hoc.
Cet aérostat a été étudié par M. Sivel dans ce but spécial. Il doit être susceptible äe rester plusieurs mois en l'air, pouvoir emporter tout ce qui est nécessaire à un long voyage exécuté par plusiéurs personnes et être en mesure de surmonter les obstacles et accidents qui pourraient se présenter. Il se compose (Fig. 1) d'un ballon sphérique de 15,000 à 18,000 mètres cubes, soutenant, à l’aide d'un système de cordages, une nacelle pontée en forme de chaloupe et armée de deux quilles pouvant servir de patins. Sur le col du ballon se trouve placée une couronne, ou tore à section circulaire, en étoffe imperméable et très résistante, contenant de l'air qui ne peut sortir, par des soupapes réglées, que quand il atteint une pression s'approchant de celle qui produirait la rupture de l'enveloppe.
Le gros anneau qui possède, à peu près comme volume, le tiers de celui de l'aérostat, a été appelé, par M. Sivel, compensateur. En effet, il empêche l’aérostat de s'élever au-deià d'une certaine hauteur, car l’anneau pèse toujours le même poids, puisque l'air intérieur ne peut s'en échapper, tandis que le poids du volume d'air déplacé diminue avec la hauteur. La force ascensionnelle diminue donc, et elle doit théoriquement devenir nulle à une certaine hauteur, ce qui correspond à l'équilibre vertical de l'appareil.
Préférablement au système qui consistait à disposer tout autour de l'équateur un certain nombre de petits ballons, la couronne entourant le col de l’aérostat a semblé préférable comme disposition. Il en résulte commodité et économie de poids.
M. Sivel affirme que ce compensateur a l'immense avantage d’empécher l’aérostat de dépasser une certaine limite de hauteur, qu'il fixe à 800 mètres. De cette manière, on ne sera pas obligé de perdre du gaz pour se maintenir à une hauteur déterminée. Le compensateur à air n'est pas, d’ailleurs, seulement un
on
organe arrêtant l’ascension dans les limites supérieures, il sert encore
à modérer la descente.