‹ L'Aérophile (volume 4)Chapitre 54 sur 81 · DE MM. HERMITE ET BESANÇON · texte numérisé non relu

DE MM. HERMITE ET BESANÇON

Par un décret en date du 29 juillet 1899, contresigné par M. Caillaux, ministre des finances et de M. Leygues, ministre de l'instruction publique, M. Loubet, président de la République française a bien voulu mettre à la disposition de M. Hermite et de moi, à titre d'encouragement pour nos expériences avec les ballons-sondes, une somme prélevée sur l’'émolument des fonds Giffard.

La meilleure manière de reconnaître cette distinction, d'autant plus flatteuse que nous sommes les seuls aéronautes civils ayant été l’objet d’une mesure analogue, nous a paru être de profiter de cette libéralité et à exécuter à nosfrais un lancer d’aérophile devant le Congrès organisé par l'Association française pour l'avancement des sciences à Boulogne-sur-Mer. Nous avons manifesté notre désir à l'honorable M. Gariel, secrétaire général de l'Association, qui s’est empressé d'accepter patriotiquement notre proposition et nous a assigné la matinée du 19 septembre, à 8 heures. Le départ doit avoir lieu du jardin des Tintelleries, en présence du monument élevé par une souscription publique à la mémoire de Lhoste et Mangot, deux aéronautes victimes de leur zèle pour le progrès du plus français de tous les arts. Noussaisirons cette occasion pour remercier lessavants et les amis des sciences qui nous ont appuyés dans nos travaux.

Nous ne pouvons citer tous ceux qui possèdent des droits à notre reconnaissance, mais nous ne pourrions, sans être taxés d’ingratitude, oublier ni les deux illustres

secrétaires perpétuels de l'Académie des sciences, ni son A. R. le prince de Monaco, ni le prince Roland Bonaparte, ni le baron Edmond de Rotschild, ni M. de Balaschoff, ni M. Mascart, ni le président et les membres du Comité des ascensions internationales et de la Commission française. Nous citerons en particulier le général Rykatchew, le colonel de Kovanko, MM. Assmann, Berson, Hergesell, Caïlletet et Teisserenc de Bort qui, par des expériences répétées, ont constitué une branche nouvelle de 1a physique aérienne.

L'objet des études que nous avons eu l’audace d’entreprendre est immense; les difficultés que nous rencontrons pour interpréter les résultats que nous obtenons sont prodigieuses; il n'est donc point étonnant qu'aucune des innombrables questions que soulève l'analyse des propriétés physiques et chimiques de la haute atmosphère n’ait reçu de solution définitive, et que nous ignorions encore si l’air conserve indéfiniment son pouvoir élastique, sous l'influence combinée de la raréfaction et du froid, si la température du milieu céleste est celle du zéro absolu, si la composition de l'air des hautes régions est la même que celle des basses, si la tension du fluide électrique est positive ou négative, si elle va en croissant ou en décroissant suivant l'altitude et quel est l'aspect de la terre vu à vingt ou vingt-cinq kilomètres de la surface des mers.

Mais il est quelques questions sur lesquelles nous avons recueilli des lumières beaucoup plus complètes que nous n'avions le droit de l’espérer. Nous nous restreindrons autant que possible et si vous désirez sur ces détails quelques renseignements supplémentaires, vous les trouverez dans l’opuscule que M. de Fonvielle a publié sur les ballons-sondes à la librairie Gauthier-Villars. Nous nous bornerons donc à dire ici qu'ilest établi par une série de plusieurs centaines d'expériences, grâce surtout au zèle avec lequel M. Teisserenc de Bort les a multipliées dans ces derniers temps, qu'on est à peu près certain de récupérer le ballon-sonde et les instruments qu'on lui confie.

C'est la crainte de les perdre, pour ainsi dire à tout coup, qui a empêché pendant très longtemps d'employer des enregistreurs à cet ordre de recherches, comme la proposition en avait été faite par M. Claude Jaubert.

Ce sentiment nous a fait hésiter nous autres pendant plus d’un an, et nous ne nous en sommes guéris que d'une façon progressive.

Mais il est démontré qu'il suffit d'enlever avec un ballon du plus petit diamètre une banderolle d’une longueur et d’une largeur assez grande pour attirer les regards des passants. En prenant cette précaution rudimentaire on récupérera même des ballons en caoutchouc ayant fait explosion, et par conséquent ayant un volume presque nul, comme ceux que nous allons employer pour la première fois devant l'Association française et qui, quoique d’un prix insignifiant, sont parfaitement suffisants pour l'exploration de l'atmosphère en vue de la rédaction des avis quotidiens en prévision du temps. Une autre découverte vint augmenter le prix de cette première.

Les ballons-sondes sont invariablement retrouvés à l’orient du point de départ, tantôt au nord-est et tantôt au sud-est, mais jamais à l’ouest.

Cette constatation prouve que la haute atmosphère obéit invariablement à un courant aérien provenant de la rotation de la terre.

La théorie de Copernic et de Galilée reçoit donc la plus brillante de toutes les confirmations.

Les conséquences météorologiques de cette découverte ne sont pas moins considérables.

Il faudrait un volume dont nous préparons la rédaction pour les “évelopper comme elles le méritent.

L'AÉROPHILE IOI

En effet, les modificateurs permanents agissant sur la masse de l'Océan aérien a plus de dix kilomètres de la surface des mers ne peuvent être que la lune et le soleil? C'est donc uniquement dans leur mouvement en latitude qu'il faut chercher la cause de la déviation des couches d'air, soit au nord soit au sud.

Suivant quelles lois doivent s'exercer ces actions, encore mystérieuses? c'est le problème que les ballons-sondes posent d’une façon inopinée, impérieuse à la météorologie positive et qu'ils sont aptes à résoudre comme nous le démontrerons au congrès de l'Exposition universelle.

Nous trouvons jusque dans le beau travail présenté par M. Teisserenc de Bort à l’Académie des sciences, dans la séance du 21 août, des traces nombreuses d’une erreur trop commune aux météorologistes, qui sans avoir fait assez d’ascensions cherchent à interpréter les résultats obtenus avec les ballons-sondes.

Ce savant s'efforce de déterminer la loi de la variation des températures moyennes.

Il oublie que la température varie à chaque hauteur avec l'azimut du vent, de sorte que pour trouver cette loi, il faut additionner ensemble les températures prises par vent nord et les températures prises par vent sud.

La différence est tellement grande qu’un habile aéronaute peut, en regardant son thermomètre, se rendre compte de la direction de son ballon. Si le mercure monte pendant que le ballon monte c’est qu'il pénètre de plus en plus dans un vent n.-e. le poussant vers le s.-o. Si au contraire il descend en même temps que le ballon, c'estque le ballon marche de plusen plus dans un vent s.-0. le menantaun.-e.

Mélanger les azimuts des routes et chercher une température moyenne variant suivant les altitudes, est la plus chimérique de toutes les entreprises.

C'est la nécessité d'associer les observations d'azimut du ballon avec les indications des enregistreurs, qui nous a conduit à rejeter tous les délesteurs et à donner à notre ballon-sonde toute la vitesse possible, sans nous laisser effrayer par les oscillations qu'éprouve le panier-parasoleil. En effet, celles-ci n’exercent qu’une influence secondaire sur lesindications instrumentales pourvu que le panier-parasoleil soit suspendu d’une façon convenable, et que le lancer ait lieu avec les précautions multiples que nous avons été conduits à adopter.

Pour la description de ces manœuvres, nous prendrons la liberté de renvoyer encore à la brochure de M. de Fonvielle. Malgré le désir d’être bref, nous ajoutons cependant que nous avons trouvé un moyen simple d’arriver à peu près au même résultat que si nous gonflions tout notre ballon-sonde avec du gaz hydrogène. C'est de commencer le gonflement avec du gaz hydrogène mais de lecontinuer avec dugaz d'éclairage ; les deux gaz se mélangeant très peu, le gaz d'éclairage quireste dans la partie inférieure du ballon est à peu près le seul chassé par la dilatation, le ballon finit par n'être rempli que de gaz hydrogène presque pur.

La quantité d'hydrogène dont on a besoin en employant cette méthode, étant très petite, rien n'empêche d’avoir recours à l'hydrogène chimique pur comprimé à 110 atmosphères dans les tubes de la compagnie de Lucerne.

Nous ne pouvons approuver l'emploi fait par M. Teisserenc de Bort de la formule de Laplace pour les cinquante trois ascensions qui ont atteint l’altitude de 9,000 m. et par conséquent attribuer une valeurréelle à ladétermination qu’il fait de la position des isothermes de — 250, — 400 et surtout de — 50° en hauteurs métriques. Car il est évident que la loi invoquée n’a plus de valeur à partir de 6,000 mètres. Pourquoi, adoptant l'excellent exemple donné par M. Hergesell, n'a-t-il pasrapporté simplement les isothermes à la pression barométrique. Il n'aurait plus à se garantir que de l’histeresis. Ce qu’on peut faire d'une façon très simple comme nous l'avons indiqué en exécutant une ascension montée pour les basses hauteurs et en lançant simultané-

102 SEPTEMBRE 1899 ee

ment deux ballons-sondes, l’un pour les hauteurs moyennes et l’autre pour les hauteurs extrêmes.

Nous avons eu le plaisir de constater que ce procédé a été adopté avec beaucoup de succès par les aéronautes russes dans leur ascension internationale du

12 mai 1897.

Georges BESANÇON.

De Munich à Vienne en ballon

Ce sont les vents d'ouest qui dominent à Munich. Quelquefois par les beaux jours c’est le vent d’est qui règne.

Les vents du sud et du nord y soufflent très rarement.

C'est pour cette raison que les aérostats libres se dirigent ordinairement vers la frontière autrichienne, comme nous le démontrent la plupart des dessins des voyages (trajets) faits en ballon depuis 1889 à 1898 par la Société aérostatique de Munich et par la compagnie aéronautique militaire bavaroise.

Cependant, ce n’est que le 22 septembre 1898 qu’on a réussi à traverser une partie considérable de l’état voisin. Ce voyage, entrepris par la Société aérostatique, fut effectué par les lieutenants de l’armée bavaroïse : baron de Feïlitsch, Schilling et l’auteur de cet article, ce dernier figurait comme guide. L'Académie, c'est ainsi que s'appelle le ballon dont on s'est servi dans ce voyage, contient 1,302 mètres cubes, il était rempli de gaz.

Il a été lesté de 13 sacs de 12 kilos.

Presque immédiatement après le lâchez-tout, il a fallu se débarrasser d’un de ces sacs afin de déterminer l’ascension du ballon.

Pendant tout le trajet, c'est la direction vers l'est qui dominait (à l'exception d’une légère déviation vers le sud) et c’est ainsi que nous passâmes par les endroits suivants : Wasseburg, Tittmoning,

Le départ. Voklabnuck, Sheyer, Hohenburg. Nous descendimes à Léobersdorf situé à 35 kilomètres au sud de Vienne.

Bientôt après le départ, la chaleur du soleil avait fait monter le ballon à une altitude de 1,500 mètres, mouvement qui allait toujours en augmentant jusqu’à ce que nous ayons atteint à Sheyer une altitude de 2,500 mètres.

À partir de ce moment, des forêts immenses nous ont fait tomber subitement à à 1,200 mètres. Ce n'est qu'en dépensant 5 sacs de lest que nous sommes parvenus à enrayer cette chute pour une demi-heure. Ce temps écoulé, nous avions la chance de pouvoir faire monter notre ballon encore à une hauteur de 2,500 mètres et d’arriver ainsi sans difficulté à notre point de destination.

La vitesse de l’aérostat n'était au commencement que de 30 kilomètres à l'heure, mais plus tard, surtout vers midi, elle atteignait parfois 90 kilomètres, de sorte que la vitesse moyenne de ce trajet de 360 kilomètres peut être évaluée à 45 kilomètres à l'heure. La descente s'est passée dans de bonnes conditions, Leobersdorf se trouvant dans une excellente situation, protégé à l’ouest par les montagnes.

om

Un ciel sans nuages a favorisé notre voyage. Ce n’est que vers midi que de légers nuages se sont montré à l’ouest.

Leur influence jointe à celle de la proximité d'une chaîne de montagnes boisées a probablement causé la chute ressentie dans la dernière partie du trajet.

Grâce à ce temps clair, nous avons pu rester en l’air de 9 heures du matin jusqu'à 5 heures du soir, pour effectuer ce trajet, tout en ne dépensant seulement que 12 sacs de lest dont trois ont servi à effectuer la descente.

Nous avons dépensé un kilo de lest en quatre minutes 44 secondes (9 sacs de 12 kilos — 108 kilos de lest, 8 heures de voyage — 480 minutes. 480 minutes : 108 kilos — 1 kilo en 4 minutes 44 secondes).

Dans aucune ascension jusqu’à ce jour il n’a été dépensé une si petite quantité de

lest.

Nous avons jouis pendant ce trajet d’une magnifique vue vers le nord et vers l'est; les montagnes qui s'étendent vers le sud étaient couvertes d’une légère brume.

Le deuxième voyage fut fait avec un ballon de la compagnie aérostatique bavaroise; le lieu de destination fut le même. Jusqu'au commencement de l’année il était interdit à cette compagnie de passer la frontière.

L’ascension eut lieu le 27 mai.

Trois officiers de la compagnie aérostatique y prirent part : les lieutenants Liémmer, Blanc et Cusellu (guide).

C'était le ballon Môwe, le plus grand des ballons de la compagnie (contenant 1,550 mètres cubes), qui fut employé. :

Le ballon Môwe fit son départ, avec 17 sacs de lest de 12 kilogs, de la place d’Armes de la compagnie aérostatique, à 8 h. 15 du matin. Il a suivi dans la première partie de son trajet le même chemin que l’Académie (22 septembre 1898), ensuite il a pris une direction un peu plus septentrionale, en passant par Ried, Wels, ‘Enus, Amstetten, St-Polten. La descente eut lieu à 15 kilomètres au sud de Vienne, près de 7 Hirten.

Le maximum de l'altitude atteinte fut 3,500 mètres.

Le ballon }owe subit également une chute prês des montagnes boisées de Wiénerwald.

Après cet incident il remonta au maximum de l'altitude.

La vitesse fut de 30 kilomètres à l'heure au commencement du trajet, vitesse qui augmenta bientôt jusqu’à 50 kilomètres pour rester stationnaire.

La descente eut lieu par un vent fort, à 3 h. 45. Quoiqu'on ait déchiré le ballon, il remonta encore à deux reprises à l'altitude de 30 mètres et ne toucha terre définitivement qu'après avoir été traîné sur une distance de 300 mètres.

We Pendant ce trajet il y eut constam- L'atterrissage. ment des nuages, ce qui nous obligeait à dépenser notre lest tout en nous forçant à monter. Nous avions malgré cela une

vue magnifique. Par moments nous perdimes la direction, mais des éclaircies nous permirent bientôt de voir les Alpes au sud et le cours sinueux du Danube.

La dernière partie du trajet fut la plus réussie, je veux parler du Wienerwald, ces chaînes boisées des Alpes.

Le souvenir des heures passées avec nos camarades autrichiens, resteront gravé dans notre mémoire, de sorte que nous nous rappellerons avec le plus grand plaisir ce voyage aérien.

Ernest BLANC.

Lieutenant à la Compagnie aéronautique de Munich.

La nouvelle fraveisée de la Manche

M. Percy-Spencer, le seul aéronaute anglais qui fasse quelquefois parler de lui, vient de traverser une nouvelle fois la Manche avec M. Pollock, qui n’en est pas non plus à ses débuts. Le départ a été exécuté au Palais de Cristal, à 2 h. 30, le samedi 20 juillet,etle guiderope de M. Spencer touchait le sol français à 8 h. 8 du soir, c'est-à-dire 5 h. 38 m. plus tard. Les voyageurs passaient la nuit dans un château, près de Voincourt, entre le Tréport et Dieppe, et le lendemain ils repartaient de Dieppe par la Malle qui quittait ce port à 10h. 30 du matin, dans la direction de New-Haven.

Cette traversée est, si nousne noustrompons, la seizième qui réussit, depuis celle de Green et du duc de Brunswick, mais la fréquence de cet événement aérostatique est loin d’en diminuer l'intérêt, au contraire.

Malheureusement, les récits des aéronautes anglais contiennent si peu de détails intéressants, qu’on dirait qu’ils ignorent l’art de faire des observations scientifiques en ballon, et que Glaisher n’a fait des éleves que sur le continent. — Une grande partie de la communication de M. Spencer au Daily Graphic et au Daily Chronicle est consacrée à peindre l'anxiété des voyageurs aériens, en se voyant suspendus, entre ciel et terre, à une grande distance des côtes de France. Pas la moindre allusion n'est faite à la manière de se servir des brises de terre et de mer et des contre-courants qui les accompagnent M. Spencer paraît ignorer qu’en faisant varier l'altitude du ballon d’une façon convenable, l’aéronaute en panne au milieu du détroit doit rencontrer la brise dont il a besoin pour continuer son voyage.

Cette belle et utile observation a été pourtant décrite par Gaston Tissandier dans les Aérial Travels, livre qui, édité parGlaisher lui-même, a eu deux éditions en langue anglaise !

La manie des cerfs-volants et des aéroplanes, qui fait fureur en Angleterre, est certainement une bien belle chose, mais elle ne devrait pas être poussée assez loin pour empêcher les aéronautes de se rappeler les éléments et les principes de leur art.

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