LA CONFÉRENCE DE LA HAYE ET LES BALLONS
Les aérostats de guerre sont à peine entrés dans le domaine des applications pratiques que déjà une conférence internationale s'efforce d’en restreindre les effets meurtriers dans les guerres futures. N'est-ce pas aller un peu vite en besogne et parer d’une façon tout-à-fait platonique à un danger imaginaire, alors que tant d’autres moyens de destruction s'accumulent dans nos arsenaux et trouvent grâce, jusqu'à la balle dum-dum, devant le pacifique aréopage des nations”... [lest facile en effet de s’opposer à ce qui n’est encore qu’à l’état de projet et de se gloriñer d'une interdiction que la force des choses, plus que tous les congrès, se charge de rendre effective. Avoir déclaré contraire au droit des gens l'usage des ballons lançant des projectiles ou des matières explosibles serait un bien médiocre résultat pour l’œuvre de la pacification du monde. La paix des airs est d’une bien faible importance si on la compare aux instruments de guerre dont les nations disposent sur terre et sur mer
et dont le libre emploi constitue le fait le plus inhumain et le plus exorbitant du dix-neuvième siècle. Dans ce duel déloyal et sans arbitrage possible, qui peut mettre en quelques instants aux prises les antagonistes les mieux armés, on accepte et on tolère tous les moyens de destruction déjà réalisés par la science, mais on proscrit tous ceux qui sont encore réalisables. On accepte le fait accompli comme une fatalité inéluctable, contre laquelle aucune force morale ne saurait prévaloir, mais le fait à venir, le danger encore chimérique, on lui fait l'honneur de le discuter et on frappe d'une réprobation imméritée ceux qui le feront entrer dans la balance.
La faiblesse et l'hypocrisie de ces sortes de congrès se trouvent ainsi mises à couvert par un suprême veto moral. On n'a pas fait œuvre inutile, on n’a pas cédé sur tous les points, on a assuré la paix dans les airs!
Nous croyons que cette paix sera facilement violée dès que l'adversaire y trouvera quelque utilité, et d'autre part nous pensons que la guerre aérienne ne pourra jamais prendre une bien grande extension ni avoir une influence bien importante sur le résultat final des opérations. C’est un auxiliaire intéressant et précieux, dans certains cas, que la conférence de La Haye a voulu supprimer d’un trait de plume. C'est un champ qu'elle ferme aux progrès de la science, sans sauvegarder les droits de l'humanité, bien autrement lésés ailleurs.
N'avoir pas à craindre la chute de projectiles sera certainement une tranquillité pour les combattants. Mais si l'effet moral d'un ballon devait abréger la lutte et diminuer ainsi le carnage, l'intervention de cette foree aérienne ne serait-elle pas toute au profit de l'humanité
La fuite de l'ennemi peut être ainsi obtenue par la courageuse intervention de quelques aéronautes audacieux. Pour cela, il faut les armer et surtout leur laisser ce prestige qu’une invention nouvelle exerce toujours sur l'imagination des foules. Il faut encourager les applications de la navigation aérienne à l’art de la guerre. Il faut que ces combattants de l'air dominent par la science.
Le soldat met sa confiance dans une arme nouvelle, l’aéronaute doit pouvoir la mettre chaque jour dans un engin nouveau. C'est ainsi que l'art de la guerre deviendra une source de progrès non-seulement sur terre et sur mer, mais encore dans ce domaine commun de l'air, dont la science nous a promis la conquête.
Sans donc protester autrement contre les vaines prescriptions de la conférence de La Haye, les aéronautes doivent se tenir prêts au rôle qui leur est assigné d'avance en temps de guerre. Une jurisprudence s’établira nécessairement en leur faveur et les fera considérer, le cas échéant, comme combattants. Quelle que soit la nature des engins ou des projectiles dont leurs nations respectives les autorisent à se servir, l'action de la flotte aérienne, pour n'être pas plus meurtrière que celle de l'artillerie, sera souvent plus efficace. Elle inquiétera l'ennemi et fera une diversion heureuse partout où elle apparaîtra.
En dehors du rôle militant que les ballons peuvent jouer en temps de guerre, ils ont un rôle d'éclaireurs non moins important et sur lequel la conférence de La Haye n’a pu formuler aucune restriction. Ce rôle est entièrement soumis aux progrès qui seront réalisés désormais dans la direction des ballons. Sans avoir pu résoudre le problème d'une façon satisfaisante, on peut dire que la science a rendu cette direction possible dans bien des cas. Ce moyen de locomotion devant donc être employé d'une manière plus fréquente qu’autrefois, on peut se demander si les congrès internationaux ne devraient pas s'occuper de protéger d'une manière toute particulière les ballons contre les entreprises de l'ennemi. |
Tout ballon non armé en guerre devrait bénéficier de la protection qui s'attache
aux voitures et aux ambulances de la Croix-Rouge de Genève. Il est plus contraire à l'humanité de tirer sur de malheureux aéronautes, dont la chute sera mortelle,
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que de lancer du haut d’un ballon quelques projectiles qui viennent s'ajouter à ceux que deux armées échangent avec une si effroyable rapidité. De quel droit les Allemands, en 1870, tiraient-ils sur des ballons quine faisaient en somme qu'un service de poste ?.…..
C'est donc d'une façon tout-à-fait inverse que le problème des ballons devrait se poser devant les congrès internationaux. C'est la liberté et même la neutralité de la navigation aérienne qu'ils devraient assurer. On répondra que la chasse aux ballons non armés en guerre sera abolie quand la course sur mer sera supprimée et que, jusqu’à ce jour, le paquebot et le navire marchand sont de bonne prise pour les belligérants. On demandera aussi comment on pourrait exercer sur les ballons le droit de visite qui se pratique sur mer, formalité à laquelle les navires neutres se soumettent. Si l'abordage dans les airs est plus difficile, un pavillon spécial devrait être adopté pour les ballons non combattants et les couvrir d'une protection suffisante. Ce sont les ballons qu'il faut défendre contre les armées et non les armées contre les ballons.
Ainsi, la navigation ‘aérienne soulève non-seulement tous les problèmes de la science et de l’art militaire, mais encore tous les problèmes du droit international. L'intérêt qui s'attache à ces sortes d’études va donc en grandissant chaque jour. Les particuliers ne doivent pas plus les ignorer que les Etats. Ils forment une catégorie à part dans la Science et le Droit. Nous devons donc féliciter les vaillants champions de la navigation aérienne de faire, non-seulement de la science appli. quée au plus difficile de tous les éléments, mais encore de la jurisprudence internanationale, la plus rebelle au progrès parce qu’elle heurte les plus violents préjugés. Les écrivains les soutiendront dans cette œuvre et l'historien si autorisé du Szeège de Paris, M. Alfred Duquet, a déjà donné pour l’Aérophile une opinion qui place sous son véritable jour l'influence décisive des ballons dans les guerres modernes. Les hommes d'imagination comme les hommes de science trouveront dans ces con- sidérations des indications précieuses. Sans présumer encore de toute l'importance qu'il faut attacher à l’Aérodrome à vapeur dont M. Langley a fait récemment l'expérience, on peut dire que la course aérienne est bien près d'entrer dans le domaine des questions internationales qu'un prochain congrès aura à résoudre.
Charles FUINEL,
Sur l'utilisation du vent relatif pour s'orienter en ballon
Dans la traversée aérienne de Paris au golfe de Fos (Méditerranée), qui a été racontée tout au long par M. Maurice Farman dans le numéro de l’Aérophile, du mois d'octobre dernier, nous avons expérimenté un appareil nouveau destiné à l'observation du vent relatif et que j'ai désigné sous le nom d’indicateur de direction, en raison des services qu’il peut rendré aux aéronautes égarés dans l'atmosphère, ainsi qu'il arrive souvent pendant la nuit ou dans la traversée des nuages.
Voici la description de cet instrument et les résultats obtenus au cours de ce voyage.
L’indicateur de direction se compose essentiellement d'une rose aimantée semblable à celle des compas de marine et mobile sur une pointe verticale fixée au centre d'une boîte circulaire vitrée. La suspension métallique à la Cardan est remplacée par deux fils attachés aux extrémités diamétralement opposées du
couvercle vitré de la boîte, et réunis, à o m. 50 environ au-dessus du centre de la rose aimantée, en un filin unique que l’on suspend à un point fixe quelconque. Enfin, au point de réunion de ces deux fils est attaché un pendule extrêmement léger constitué par un petit fil de soie câblé terminé à sa partie inférieure par une fine pointe de cuivre qui vient presque toucher le couvercle vitré de la boite.
On conçoit facilement que l'appareil étant ainsi disposé, s'il n'est soumis à aucun courant d’air horizontal, la pointe de cuivre du pendule sera immobile et coïncidera exactement avec l'axe de rotation de la rose aimantée; mais au moindre souffle d'air, le pendule déviera, et, en raison de l'extrême faiblesse de son inertie, il indiquera instantanément toutes les variations d’azimut du vent.
Sur la fig. le pendule est représenté dirigé vers le
| N.-E., tout près de l'extrémité de la rose aiman-
tée, et vient buter un petit rebord métallique circulaire
fixé sur le couvercle en verre. Ce rebord limite la
course du pendule en empêchant le fil de soie de s'em-
mêler autour des fils de suspension lorsque le vent relatif est trop intense.
L’instrument expérimenté dans l'ascension du 16-17 septembre dernier, comprenait un pendule de o m. 50 de long, pesant o gr. o1, soit o gr. 05 pour le fil et o gr. 05 pour l'aiguille de cuivre. La sensibilité de ce pendule disposé dans mon laboratoire était telle qu'un déplacement d'air absolument inappréciable aux sens le faisait dévier d’une façon considérable. C'était une condition indispensable de succès.
Pour notre voyage aérien, j'ai placé l'appareil au niveau du rebord supérieur de la nacelle, mais en l’éloignant à deux mètres environ de distance horizontale, en utilisant l’aérostat lui-même, ou plutôt son filet, comme point d'attache fixe du filin de suspension.
Par suite de cette disposition, j'ai réussi non seule-
INDICATEUR DE DIRECIIDN ment à mettre l'indicateur de route à l'abri des secous-
ses nuisibles produites par les mouvements que nous faisions dans la nacelle, mais aussi, en éloignant la rose aimantée des masses de fer perturbatrices (ancre, etc.); j'ai pu supprimer les moyens employés dans la marine pour combattre cet effet. Enfin, pour augmenter encore la stabilité de cette suspension, j'avais chargé le fond de la boîte, sous la rose aimantée, de plusieurs kilogrammes de grain de plomb pouvant au besoin servir de lest.
L'instrument a été mis en fonction dès le départ, mais la nuit étant survenue, les observations ont été rendues difficiles par la faiblesse de notre lampe électrique dont la portée n'était pas suffisante. Cependant, j'ai pu voir suffisamment pour observer que le pendule était en oscillations perpétuelles dans un plan vertical sensiblement parallèle à la marche de l'aérostat, c'est-à-dire du N.-W. au S.-E.
Dès le matin, j'ai pu faire des observations bien plus nombreuses et plus précises. Quoique notre aérostat fut alors emporté en plein Sud au sein d’un violent mistral, nous ne ressentions que très rarement le vent relatif, Mais avec l’indicateur de direction, nous avons pu constater la continuité absolue de ce phénomène. Le pendule se balançait alors du Nord au Sud sous l'influence du vent relatif, et, en prenant la moyenne des légères déviations en azimut de ce vent relatif, on obtenait un pan moyen de balancements qui était parallèle à la marche de l’aérostat.
Pendant la traversée de la mer des nuages, qui a duré assez longtemps, il nous
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a été possible, grâce à cet appareil, de déterminer la direction suivie par l’aérostat, direction qui d’ailleurs n'avait pas varié sensiblement.
Lorsque nous eûmes dépassé la limite supérieure des nuages, le sommet du Mont- Blanc, facilement reconnaissable, nous fournit un autre moyen d'orientation.
Le vent relatif a été observé dans toutes les ascensions et par tous les aéronautes, soit par son impression passagère sur le visage, soit en observant les mouvements de la banderolle ou des ascensionnels. L'on a remarqué même quelquefois que le guiderope s'incline surtout vers le voisinage du sol. Sivel a employé de petits ballons captifs attachés par un long câble au cercle de l’aérostat libre, afin de sonder les courants supérieurs, et plusieurs expérimentateurs ont exploré les courants inférieurs en suspendant sous la nacelle un long fil à l'extrémité duquel se trouvaient des objets légers. Mais les déviations des câbles ainsi obtenues dépendent surtout des variations de vitesse et de direction des courants à des hauteurs différentes. Le phénomène est donc complexe et on n'utilise pas le vent relatif proprement dit, phénomène constant en ballon et auquel, jusqu’à présent, on ne semble pas avoir attaché l'importance qu'il mérite.
En utilisant le vent relatif qui est une conséquence de la grande inertie de l'aérostat et de la constitution interne du vent, il semble possible d'établir pour les aéronautes une sorte de ligne de foi qui leur servira constamment de guide, en leur permettant de reconstituer leur trajectoire et en les avertissant d’une direction dangereuse. C'est cette lacune, existant dans la navigation aérienne, que j'ai essayé de combler, en partie du moins, avec cette sorte de compas aéronautique que j'appelle indicateur de direction.
Je me propose d’emporter cet instrument dans mes prochaines ascensions et de continuer ces études sur le vent relatif qui confirment pleinement les observations
qui ont été faites à terre et notamment à la tour Eiffel, sur la constitution interne du vent.
Gustave HERMITE.
Les Ballons à Ja Guerre du Transvaal
Nous avons recu de divers correspondants des dessins et des nouvelles relatives au rôle joué par les ballons dans la guerre du Transvaal, nous devons commencer par reconnaître, que nous avions été induit en erreur par un agent du gouvernement du Transvaal, et que les Boers n'ont point de ballons à leur armée. Il est trop tard pour rechercher la cause de la mystification dont nous avons été l’objet, mais nous devons la constater.
Les ballons anglais ont été employés à Ladysmith par la garnison assiégée, et dans les combats que lord Methuen a livré à Modder-River. Le sort des armes ne lui a point été favorable malgré le concours que lui ont prêtées les vigies aériennes. Mais cela ne veut pas dire que les ballons lui aient été inutiles, et que les avis expédiés au quartier général n'aient point eu des résultats heureux, d'autre part les Boers ont été victimes au siège de Ladysmith, d’une série de surprises, qui peuvent très bien tenir à ce que leurs mouvements ont été aperçus du haut de la nacelle d'un ballon captif,
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À cause du laconisme voulu des communications, nous ne pouvons nous livrer qu'à des conjectures sur ce point.
Un petit nombre de pigeons est arrivé au Cap au commencement de l'investissement de Ladysmith et leurs dépêches ont été télégraphiées en Angleterre, mais les communications ne paraissent pas avoir été maintenues d'une façon permanente, probablement parce que l’on n'a pas expédié de Ladysmith des ballons montés emportant des cages à pigeons et que le service postal aérien du siège de Paris n’a été qu'imparfaitement imité.
Les ballons militaires anglais sont toujours fabriqués avec la baudruche, d'après le système que le colonel Templar a inauguré depuis longtemps. Leur capacité n'est que de 314 mètres cubes, ce qui réduit leur rayon à A mètres 22.
Leur force ascensionnelle nette est, d'après nos renseignements, de 220 kilogs. En supposant que l'hydrogène ait une force élévatoire de 1,100 grammes par mètre cube, le matériel aérostatique pèserait 125 kilogs. Sion admet qu'un homme pesant 70 kilogrammes monte dans la nacelle, il reste 150 kilogs pour le poids du cable et la force à opposer à la poussée du vent. On voit que ces aérostats doivent s'élever difficilement bien haut; ils doivent borner leur course à autant de pieds que les ballons français ou allemands peuvent faire de mètres.
Reste à savoir si la hauteur de 200 mètres par exemple n’est pas suffisante pour le but tactique que l’on se propose d'atteindre dans les ascensions militaires ? Nous ne sommes pas fixés sur ce point.
Une objection plus sérieuse est la difficulté de faire usage d’un ballon captif qui n’a qu'une faible force ascensionnelle lorsque le vent fraichit. Lord Methuen rapporte dans son récit de la défaite de Magersfontein qu'il n'a pu faire exécuter d’ascension pour reconnaître la position de l'ennemi parce qu'il soufflait un vent trop fort. Aurait-il pu le faire avec un ballon français ou un ballon allemand? Ce sont des questions que nous ne faisons que poser.
Ces ballons montés ne sont pas les seuls dont les Anglais fassent usage dans leur armée de l'Afrique australe. Ils en ont encore un grand nombre de petits ayant 2 à 3 mètres de diamètre qui servent à élever dans les airs un conducteur pour la télégraphie sans fil, mais nous n'avons pas de preuve que les Anglais aient fait usage de ce procédé. Il est cependant admissible qu'ils aient ainsi recueilli des messages, des places assiégées et que par ruse de guerre ils mettent ces communications à l'actif de la télégraphie optique.
C'est peut-être à l’aide d’un ballon de guerre que le général French, qui était à Ladysmith avec le général White, s’est rendu au Capauprès du généralissime Buller et qu’il a pu prendre le commandement du corps de cavalerie à la tête duquel il se trouve actuellement.
Mais nous sommes réduits à des conjectures sur tous les points et nous ne connaîtrons la vérité que lorsque la guerre sera terminée.