LA CATASTROPHE DU ‘DE BRADSKY
OTTroKAR DE BRADSKY-LABOUN
Nous avons visité des cimetières de la côte bretonne. En ces tristes et misérables champs de repos, maintes petites croix de bois ne bénissent qu un coin de terre vide d’ossements : « Disparus en mer », pleurent ces funèbres insignes. Pourtant, malgré les larmes qu'elles représentent, malgré les deuils qu'elles rappellent, malgré l'horrible misère dont elles sont le témoignage, peu de visiteurs se sentent touchés par ces lugubres symboles,
Ces sombres drames ont tout au plus fait les frais d'une banale information : « Perdus corps et biens. »
Nulle voix dans notre pays ne s’est élevée pour dire : Défense à tout homme
de monter une barque de pèche. Plus d’expéditions à Terre-Neuve, plus de croisières en Islande; vous tous qui vivez de la mer, brülez vos lignes, vos nasses et vos chaluts.
Lorsque — le temps n'est pas bien loin encore — le Drumond-Castle, se déchirant sur les récifs d'Ouessant, engloutissait plusieurs centaines d'êtres humains, n’en épargnant qu’un seul qui porta la terrible nouvelle, lorsque la Bourgogne supprimait tant d’existences précieuses, a-t-on pour cela fermé les chantiers de constructions navales et bouleversé les services maritimes ?
Le train emballé, de plaisante mémoire, transperçant les murailles de la gare Montparnasse pour pousser une pointe sur la place de Rennes, est un frappant exemple de notre sensiblerie qui s’exaspère d'autant plus que le este tragique est moins connu.
Que d'encre, que d'encre, a fait couler l’incartade de cette machine facétieuse. Tout Paris et sa banlieue, savamment endigués par les plus imposants services d'ordre, défilèrent devant le lieu de la pseudo-catastrophe qui n'avait pourtant fait, et indirectement encore, qu'une seule victime. — O puissance du violent merveilleux! — A côté de cette farce du hasard, de terrifiants déraillements, de sinistres tamponnements, de sanglants télescopages, entretiennent la chronique un instant, sans pour cela effrayer les masses, accoutumées à ces genres de massacres. Aussi, pas le moindre souci d’arbitraire réglementation, ou d’urgente modification et, avant comme après, les railways ont filé et fileront à toute vapeur sur des ballasts spong'ieux, des rails et des traverses anémiés, à travers des réseaux d’aiguilles, de signaux qui fonetionnent quand ils peuvent.
Cette singulière partialité de notre sensibilité morale commandant facilement à la saine raison, fait de l'inconnu, ou plus simplement de la rareté d'un fait ou d’une tentative, un événement capable d’exciter tour à tour les sentiments les plus divers, par ses à-côtés romanesques, extraordinaires ou funestes.
C'est pourquoi, en notre France libérale, il s’est trouvé des hommes considérables dans la Presse et dans les milieux scientifiques pour propager l'erreur, semer la panique, engendrer la haine et vouloir ainsi proscrire l'Océan Aérien aux admirables fanatiques qui ont juré de l’asservir.
La mort du baron de Bradsky et de Paul Morin, suivant de si près celle de Severo et de Saché, a provoqué une poussée de clameurs abominables.
Plusieurs graves organes de la Presse politique ont vociféré un virulent appel à une intrusion policière dans les essais de navigation aérienne. D’autres ont proposé la mise en fourrière de tous les aéronats dénommés à cette occasion « instruments de suicide ». Et, nous devons l'avouer, à notre confusion, il s'est trouvé quelques aéronautes pour se faire le bienveillant écho de ces aberrations.
Ces insensés nient-ils le droit absolu que possède tout homme de disposer de sa vie, surtout quand il s’agit de la mettre en jeu pour une noble et légiüme ambition. [gnorent-ils que le Progrès chemine à travers des ruines, sur des routes arrosées de sang, sans cesse réclamant de nouveaux sacrifices hu-
mains que nous lui accordons, par suite probablement de la faiblesse de notre raison ?