LA CATASTROPHE
Le ballon, planant sur Paris, fut observé jusqu'à Montmartre, où il disparut dans le Perd épais.
À 8 h. 54 du matin, on l'aperçut venant du Sud, piquant droit dans le Nord, au-dessus du territoire de Stains, à 80 mètres d'altitude environ.
A ce moment, les voyageurs aériens, après avoir interpellé joyeusement des maraîchers travaillant dans leur jardin, arrivèrent au-dessus de la maison de M. Aubert, entrepreneur de charpente au lieu dit « Le Globe » de Stains; ils lui demandèrent plusieurs renseignements d'orientation, à cause du léger brouillard qui voilait encore l'horizon, ainsi que l'indication d’un point d'atterrissage facile.
Sur la réponse de M. Aubert que toute la plaine environnante, complètement plate à perte de vue, répondait admirablement à cette opération, ils mirent les hélices en marche et franchirent le passage à niveau du chemin de fer de Grande-Ceinture, distant de 30 mètres. Morin, qui était à l’avant, interpella de Bradsky qui était baissé au centre de la nacelle et se dirigea vers lui ; aussitôt, et sans qu'on sût pourquoi, l’aérostat esquissait une velléité de virage sur la gauche, vers l'Ouest, et au même instant, subitement, la nacelle se détachait d’un seul coup, en commençant par l’avant, avec un bruit sinistre de déchirement produit par la rupture et le filage des attaches de l’aéronat. Il était exactement 8 h. 57 du matin.
Pendant que le ballon, instantanément délesté, bondissait en l'air et était pris par un courant du N.W. en atteignant une hauteur considérable, la nacelle tombait violemment à terre, inclinée à 45 degrés, l'avant formant soc à l’arrivée sur le sol, dans un champ de haricots situé à 50 mètres du passage à niveau de la Grande- Ceinture, à une distance égale de la route de Gonesse, en bordure d’un chemin rural appelé « Ruelle de l'ascension », à environ 200 mètres à vol d'oiseau de la maison de M. Aubert et à 14 kil. 500 au N. E. du parc aérostatique de Vaugirard.
Une vingtaine de personnes présentes se portèrent en courant au secours des naufragés. Hélas ! il n’y avait plus rien à faire! Le docteur Dégardin, mandé en toute hâte, arriva quelques minutes après et ne put que constater le double décès.
Les deux aéronautes étaient tombés dans leur nacelle, sur les pieds, comme le malheureux Severo : de Bradsky avait les deux chevilles broyées, celle de droite en bouillie, et sa figure, dans le choc de la chute, ayant porté sur un bidon de stelline, avait été effroyablement labourée depuis l’arcade sourcilière droite jusqu’à la joue, les os de cette partie de la face mis à nu par l’horrible blessure.
Quant à Morin, il avait les deux jambes brisées à même hauteur, à 10 centimètres au-dessus des chevilles, les üibias ayant transpercé les chairs et faisant saillie. Sa figure ne portait aucune plaie contuse, mais le nez et le front étaient violacés, probablement par le choc violent de la figure sur les genoux ou sur le plancher de la nacelle. La placidité de sa physionomie semblait indiquer une mort sans frayeur, sans conscience du fatal danger.
Il n’en était pas de même de de Bradsky, dont la bouche ouverte semblait traduire l’épouvante de la vision de l’horrible catastrophe.
La poutre-armée avait relativement peu souffert de cette chute terrible, si ce n’est à l'avant. Le moteur et les transmissions n'avaient pas subi d'avaries graves ; par contre, les deux hélices étaient brisées. Cinq sacs contenant leur lest reposaient sur le plancher de la nacelle, à l'avant, à l'endroit où ils avaient été placés au départ, près de Morin.
Après les constatations d'usage faites par M. Solon, maire de Stains, et les autorités policières cantonales, les deux cadavres furent transportés en voiture, par les soins de la Papeterie de Stains, au commissariat de Saint-Denis-Nord (hôtel de ville), sur la place de l'Ancien-Marché. Dans la soirée, les corps, reconnus par MM. de La Vaulx et Georges Besançon, vice-président et secrétaire général de l’Aéro-Club, et le baron de Mayer, ami de la famille de Bradsky, furent ramenés à Paris, à leur domicile particulier, par MM. Delanglade, commissaire de police de Saint-Denis-Nord, et Peccatte, chef du secrétariat de lAéro-Club.
Avant d'être placés dans les fourgons qui devaient les ramener à Paris, les cadavres des victimes furent soumis à l'examen du docteur Tenlire, de Saint-Denis, qui constata les blessures suivantes :
« Pour Paul Morin: vers la moitié des deux jambes, des fractures multiples des os, compliquées de plaie, et un véritable écrasement des os et des parties molles ; à l'entrée des narines, un peu de sang coagulé ; ecchymoses multiples de la face, surtout au niveau des paupières.
« Pour de Bradsky, vers la partie inférieure des deux jambes, il existe une fracture complète des os, sans lésion des cartilages ; à la région pariétale droite, une vaste See intéressant les parties molles jusqu’à l'os, qui est dénudé dans une partie considérable, mais sans fracture. Il n'existe pas d’autres lésions appréciables dans les autres parties du corps.
« La mort est due : à un choc nerveux produit par une chute sur les pieds, à une commotion cérébro-spinale occasionnée par la chute, à des fractures des deux jambes et à des plaies pariétales. »