LE LIVRE DE BORD DU « MÉDITERRANÉEN N
Dimanche 22 septembre 1902. — Serace pour aujourd'hui? nous attendons, nerveux, sous le hangar, une petite brise du Nord pour nous pousser de quelques milles au large, mais le temps passe et le vent demeure obstinément contraire. Au dehors du hangar, sur toute l'étendue de la plage et jusqu'au bout du môle, une foule impatiente s'agite, nous reprochant presque de la faire attendre : le départ du Méditerranéen lui paraît une chose due, un spectacle pour lequel elle a payé et, pour un peu, elle nous réclamerait l'argent.
De temps à autre, nous allumons sur la plage des feux de paille humide, afin de connaître la direction du vent.
Once heures. — La brise est toujours défavorable. — Nous tenons un conciliabule autour de la nacelle à la lueur de lampes de mineurs. — Nous décidons d’attendre encore un peu, mais nous n'avons plus grand espoir de quitter Palavas cette nuit. De son côté, le public ne se lasse pas et à chaque instant des gens s’approchaient de nous, nous faisant tous la même question qui a le don de nous énerver :
— « Eh bien! est-ce pour cette nuit? Faut-il que nous attendions encore?
— (Faïtes comme vous voudrez, leur répliqué-je, mais, je vous en supplie, ne m’agacez pas plus longtemps. »
Et la foule est toujours là, aussi nombreuse.
Lundi 23 septembre 1902. — Une heure du matin. — Laignier, l'officier de marine qui doit monter dans ma nacelle, se rend à bord de l'Epée qui vient de mouiller à un mille au large. Il en revient bientôt avec des renseignements peu encourageants : « Il ne fait pas plus de brise au large qu'à terre, nous dit-il, et le commandant Moullé ne prévoit pas de changement de temps. » Je lui ai demandé aussi s'il voyait la possibilité de sortir le Méditerranéen du hang:r
avec une remorque, mais il m'a déclaré qu'il était impossible, vu le peu de fond de la côte, de s’en approcher à plus de 200 ou 300 mètres.
Malheureusement, ni l'Epée ni nous-mêmes ne possédons un câble assez long pour tenter cette manœuvre. [l nous faut donc attendre un vent qui nous déhale du rivage.
Quel malheur que nous n'ayons point cette fois-ci notre moteur et notre propulseur : ce serait un temps idéal pour l'essayer et nous serions portés au large.
Maïs enfin, devant la mauvaise humeur de la brise, nous n'avons qu'à nous incliner et à remettre le départ.
Il est deux heures du matin et Castillon prie les gendarmes de faire évacuer de l'enceinte réservée toutes les personnes qui y ont pris place. Il s’avance vers les membres de la presse et leur dit :
— « Messieurs, le départ n’a pas lieu cette nuit, vous pouvez vous retirer.
— « Mais enfin, interrompt l'un d'eux, si le ballon venait à partir?
— « Mais il ne partira pas, je vous en réponds. Si vous en voulez une preuve, je vais me coucher. »
Et de fait Castillon, Hervé, Laignier, Duharot, Mallet, Besançon, tous enfin quittent le hangar et regagnent l'hôtel.
La foule, à regret, obéit aux injonctions des gendarmes et sort de l'enceinte réservée ; les journalistes à leur tour se décident à partir, mais ils ne s’éloignent pas et vont s'attabler à la
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Le ballon en gonflement sous son hangar
terrasse du Casino, prêts à tout événement. Certains même, ils me l'ont dit depuis, soupconnent notre bonne foi, et j’en connais encore qui sont persuadés que nous avons voulu leur jouer un bon tour.
Et pourtant, tel n'était pas notre sentiment. Nous pensions bien tous à cette heure avancée de la nuit que le départ était remis au lendemain.
Seul, je reste au hangar. Je ne puis me décider à aller me coucher. J'espère toujours voir arriver la brise tant désirée. Et puis, voici plusieurs jours que je me morfonds au milieu de cette immense baraque en planches, devant ce globe de soie que je voudrais voir naviguer sur les eaux de la Méditerranée, au lieu d'être bêtement emprisonné par le caprice stupide du vent.
L'équinoxe s'approche de plus en plus ; nous sommes maintenant dans la période officielle des mauvais temps et d’un jour à l'autre une tempête peut se déchaîner sur la mer, m'immobilisant pendant des semaines. Chaque jour de retard est pour moi l'occasion de frais considérables et mes forces pécuniaires s'épuisent, bien que, au dire de certaines gens, le Casino et le chemin de fer d'intérêt local me payent de fortes sommes pour retarder mon départ.
Aussi, je ne veux à aucun prix laisser passer une occasion un peu favorable. Dans le hangar, il n’y à plus que quelques soldats du génie qui gardent le Méditerranéen dressé et gréé.
J'en profite pour monter dans une barque, accompagné de M. Chassand, le directeur du service météorologique à l'Ecole d'Agriculture de Montpellier.
IN Qt
Nous embarquons à bord de la paille et nous allons au large, à 1.500 mètres environ de la côte, allumer un feu pour voir la direction des vents. É : :
D'autre part, des sapeurs font la même opération sur divers points du rivage.
Le vent au large souffle franchement du Nord à une vitesse de 3 à 4 mètres par seconde. Les fumées des feux allumés par les sapeurs suivent la même direction. Il faut donc à tout prix profiter de cette situation. Qui sait quand nous la retrouverions ? A
Quand nous aurcns quitté la terre, nous pourrons toujours nous faire remorquer par l’Epée, qui nous mènera au large où nous évoluerons à notre aise. Je commande à mes rameurs de nager rapidement vers la côte. Aussitôt arrivé à la plage, je me précipite vers l’hôtel où dorment mes compagnons. Je cogne à toutes les portes, je crie, Jp et c'est bientôt dans les couloirs, dans les escaliers, un vacarme indescriptible. Tout l'hôtel est sur pied. Non seulement mes compagnons sortent de leur chambre, effarés, dans les costumes les plus bizarres, mais aussi tous les locataires de l’immeuble.
Et c’est, à travers les corridors, une longue théorie de gens peu vêtus, la figure embroussaillée, les traits contractés par la stupeur.
— « Eh bien! nous partons, disje à mes compagnons rassemblés autour de moi.
— « Comment! me dit Hervé, et le vent ?
— « Il souffle légèrement du Nord, il faut que nous en prof tions. »
Et chacun rentre dans sa chambre, encore ahuri du départ prochain.
— « Je dormais si bien! » me dit Hervé en franchissant le pas de sa porte.
Je me dirige vers le hangar, mais sur la terrasse du Casino la foule est encore nombreuse. Je suis radicalement happé au pas sage quand je franchis la rangée des tables du café. Les journalistes, que ces allées et venues ont quelque peu intrigués, m’interpellent.
— «€ Eh bien! c’est pour maintenant ?
— « Oui, on va essayer. »
La terrasse est rapidement déblayée de ses consommateurs qui me font une garde d'honneur jusque sous mon hangar.
— « Mais permettez, Messieurs, les cartes de presse, seules, peuvent pénétrer dans l'enceinte de l’aérodrome, et je serais même tès obligé à l'un de vous d'empêcher
M. de La Vaulx surveillant le gonflement l'accès de l'enceinte réservée à toute personne que vous ne reconnaîtriez pas pour un de vos confrères. »
© L'un de ces messieurs, très aimablement, se chargea de faire exécuter cette consigne.
Dans le hangar, tout le monde est encore assoupi; seuls deux soldats du génie se promènent de long en large, veillant le Méditerranéen.
— « Réveillez tous vos compagnons et les ouvriers, leur dis-je ; le ballon va partir. »
Et dans tous les coins du hangar on entend les grognements d'hommes arrachés violemment à un sommeil profond. Au dehors, la plage présente un spectacle curieux. La nouvelle du départ du ballon s'est rapidement propagée dans tout Palavas et les gens, dans leur précipitation, ont complètement oublié de se vêtir. Beaucoup se sont fait un manteau avec les couvertures de leur lit, et n’était la forme des habitations, on se croirait plutôt sur quelque plage de la côte africaine.
Mallet vient d'arriver sous le hangar, suivi à peu de distance de toute l’équipe du Médilerranéen. Aussitôt nous commençons le pesage du ballon. Les sacs de lest s'accumulent dans le fond de la nacelle; nous vérifions l’arrimage de tous les appareils. Le stabilisateur et le serpent sont étendus sur le bord de la plage.
L'’Epée, que je viens de prévenir de notre intention de partir, allume ses projecteurs et envoie sur le ballon un flot de lumière éblouissante. L'apparition de ces feux est marquée par les applaudissements d’une foule impatiente. Elle comprend que le moment décisif a sonné et que le spectacle qu'elle attend depuis de longs jours va commencer.
Le l'allon est complètement équilibré à terre; nous montons à bord de la nacelle, et jetons
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des sacs de lest en quantité suffisante pour compenser le poids des passagers du Méditerranéen. La nacelle est maintenue par des sapeurs du génie ; des charpentiers montés dans les échafaudages du hangar ont délié toutes les cordes qui retenaient le ballon captif dans sa cage.
Alors, sur le commandement de Mallet et avec l’aide des soldats, le Méditerranéen s'avance lentement, il apparaît sur le devant du hangar, toujours éclairé par le projecteur de l’Epée. La foule acclame longuement la sortie du ballon et les applaudissements partis d’abord de l'enceinte réservée se répercutent bientôt sur toute l'étendue de la plage. Je me penche sur le devant de la nacelle :
— «Je vous en prie, Messieurs, n’applaudissez pas en ce moment. Vous pourrez applaudir tout à l’heure quand nous serons partis. Je vous recommande au contraire, dans l'intérêt de l’expérience, de faire le silence le plus complet pour que nos hommes puissent entendre les commandements de manœuvre. »
Et aussitôt, comme par enchantement, la foule se tait et observe un silence religieux.
Le ballon repose maintenant à terre sur le bord de la plage: et tout à l’entour des barques nom breuses, toutes illuminées, véritables gondoles, glissent lentement sur l’eau argentée des rayons de la lune.
De ci de là, des feux de Bengale viennent de temps à autre changer la couleur de ce décor féerique.
Au moyen d’un porte-voix, je prie les barques de dégager complètement le devant du hangar.
Comme à regret, elles s'éloignent our revenir bientôt; et plusieurs ois avant la minute suprême du
départ, je me vois forcé de leur faire les mêmes recommandations.
Le stabilisateur et le serpent, nos deux organes d'équilibre, sont fixés à leurs cordages. Le public qui à pu pénétrer dans l'enceinte réservée, se tient respectueusement à distance.
Pourtant parmi l’équipe des ouvriers occupés autour de la nacelle, j'aperçois deux ou trois personnes en manches de chemise, travaillant comme des nègres. Ils ne font sûrement pas partie du groupe d'ouvriers que j'ai embauchés. Je les examine avec plus d’'insistance et je reconnais des journalistes qui se sont glissés au milieu de mes hommes pour ne rien perdre des détails de la manœuvre; dois-je les renvoyer ?
Non, puisqu'ils travaillent; mais vraiment quels trucs inventerontils un jour pour satisfaire leur soif de reportage ?
Castillon et moi jetons quelques sacs de lest pour soulever les appareils d'équilibre, puis jecommande aux sapeurs : « Levez les mains. » 4 4 SE A Le Méditerranéen s'élève de quel- La nacelle toute parée et gréée avant le départ ques mètres au-dessus de la terre, encore retenu captif par les ap- à A pareils qui traînent sur le sol. Nous continuons le jet de lest; peu à peu le stabilisateur est soulevé ; la moitié déjà pend sous la nacelle; je commande aux hommes d'équipe de pousser à l'eau notre engin d'équilibre; au bout de quelques secondes le stabilisateur et le serpent flottent, et le Méditerranéen, dégagé de tout lien avec la terre, s’avance lentement sur les flots.
IL est exactement 3 heures 45 minutes. L
Nous disons au revoir aux quelques amis qui sont en dessous de nous ; ils nous souhaitent bon voyage pendant que de tous côtés la foule, sous l’étreinte d'une émotion et d'un silence trop longtemps contenus, éclate en vivats et en applaudissements.
Le Méditerranéen, poussé par une brise insignifiante du Nord-Est, s’avance sous les feux du projecteur de l'Epée dans la direction de Maguelone, pareil à un immense globe lumineux. Notre vitesse est sifaible que des barques à rames, en grande quantité, peuvent nous suivre, et le spectacle est vraiment étrange de voir ces embarcations lancées, comme des lutins, à la poursuite de cette boule de feu.
De toutes les barques montent des hourras en l'honneur du Méditerranéen. Et ce nous est une rande joie de voir, après toutes nos vicissitudes, la sympathie du public s'affirmer en notre faveur. Cela nous est une compensation des ennuis que nous avons éprouvés jusqu'ici.
Les barques peu à peu s’éloignent et regagnent Palavas.
Cliché de la « Locomotion Automobile ».
Nous sommes seuls sur la Méditerranée, escortés par l'Epée qui paraît un oiseau de proie nous tenant sous la fascination de son regard; le vent nous pousse de plus en plus vers la terre. Si dans une heure nous n'avons pas changé de direction, le voyage du Méditerranéen sera terminé. Il faut donc sans hésiter demander immédiatement à l’Epee une remorque.
Au moyen du porte-voix nous hélons le contre-torpilleur.
— « Attention !
— « Attention! nous répond-on.
— « Nous désirons nous faire remorquer de suite.
— « C'est bien; mais pouvez-vous ralentir votre vitesse?
— « Oui, nous allons mettre des cônes-ancres à l'eau, puis nous larguerons de notre nacelle un guiderope en bastin (fibre de coco).
— « C'est bien ; de notre côté nous allons envoyer dans un berton deux matelots porteurs d'un câble, qu'ils frapperont sur le vôtre. Nous allons faire cette manœuvre en passant par votre droite.
— « C'est bien, mais avez-vous assez de fond?
— « Oui. »
Et bientôt, grâce aux lueurs de l'aurore, nous voyons le berton qui vogue avec rapidité vers
Le Méditerranéen n° 2 en partance, 22 septembre 1902
nous, monté par deux matelots de l’Epée.
— « Attention! crions-nous.
— « Attention! nous répond-on de l’Epée.
— « Notre guiderope de bastin ne s’est pas bien déroulé; il forme un nœud sous la nacelle, il faut que les matelots du berton viennent jusque sous nous pour le détacher.
— « Oui, maïs pouvez-vous encore ralentir votre vitesse, l’'embarcation ne peut vous rejoindre.
— « Oui, nous pouvons la ralentir, nous allons mettre à l’eau un nouveau cône-ancre.
— « Bon. »
Et de fait, sous l'action d’un nouveau cône-ancre, le Méditerranéen à presque complètement stoppé.
ee matelots gagnent facilement la nacelle, défont le nœud de la corde de bastin, attachent cette dernière à leur propre câble et regagnent l’Epée. Le commandant Moullé fait éteindre le projecteur.
— « Attention! nous crie l’Epée. Dans quelle direction voulez-vous être amenés ?
— « Au Sud 35 Est.
— « À quelle vitesse?
— « À la vitesse de 6 nœuds.
— « Bien. »
Le jour se lève et, au grand étonnement des personnes qui nous observent encore de la plage, le ballon change complètement de direction et remonte carrément le vent, tiré par le contre-torpilleur.
L'opération du remorquage s’opère très facilement et le ballon, bien équilibré à 10 mètres environ au-dessus de la mer, glisse sans à-coup à la surface des flots.
Cinq heures du matin. — Nous profitons de la tranquillité qui règne à notre bord pour mettre un peu d'ordre dans tous nos filins et pour compléter l’arrimage intérieur de la nacelle.
À plusieurs reprises nous demandons à l’Epée d'augmenter un peu la vitesse. Celle-ci atteint progressivement 8 nœuds.
Le soleil se lève derrière une panne de nuages.
C’est un bien mauvais présage qui nous indique la persistance des vents Est; la côte disparaît sous la brume et nous ne distinguons déjà plus le hangar de Palavas qui, par un temps clair, est un nouveau point de repère pour les navigateurs du golfe de Lion.
La brise, très faible, tourne doucement vers le Sud- Est.
Neuf heures du matin. — La brise augmente d'intensité et nous éprouvons quelques mouvements d’oscillation verticale, heureusement sans aucun danger, car ils sont immédiatement corrigés et anéantis par la mise en prise des compensateurs. Par prudence cependant nous demandons à l'Epée de réduire sa vitesse à 6 nœuds. Le moment nous semble aussi opportun d’expédier quelques pigeons pour apprendre à nos amis que le voyage s’effectue dans de bonnes conditions et que nous sommes en pleine sécurité. L’Epée étant un peu loin de nous pour communiquer à la voix, Laignier, notre officier de marine, monte sur le rebord de la nacelle et demande par signaux à bras une expédition de pigeons.
Bientôt sur un tableau noir nous pouvons lire au moyen de jumelles en réponse à notre demande : «pigeons à table ». Ceci nous rappelle qu'il nous faut aussi donner à boire et à manger à ceux que nous emportons à notre bord. Ce travail m’incombe, car je cumule surle Méditerranéen les fonctions de colombophile, d’aéronaute et de chef d'expédition. D'ailleurs, je ne suis pas le seul « cumulard »; Castillon est à la fois aéronaute et cuisinier du bord. Plusieurs d’entre nous, Laignier particulièrement, animés d’un appétit féroce, réclament à grands cris le déjeuner du matin. Castillon sort en grognant du fond dela nacelle, et prépare les provisions.
Pendant que nous déjeunons, tout autour de nous volent des pigeons. L’EÆpée vient d’effectuer son premier lâcher. Le temps est devenu très clair; la terre est encore proche et cependant un grand nombre de volatiles viennent se poser sur notre ballon, malgré nos véhémentes protestations.
En déballant nos provisions, nous nous apercevons qu’elles sont copieuses, nous avons au moins dix jours de vivres excellents. On félicite le cuisinier du Méditerranéen : nous le baptisons, avec une bouteille de Saint-Galmier, fournisseur attitré des cuisines des Méditerranéens présent et futurs. En outre, nous avons pu emporter tous nos appareils, grâce à la bonne qualité de notre gaz. Nous possédons à bord environ 520 kilos de sable. Les vivres et autres matières consommables représentent un poids de 280 kilos, c'est donc un total de 800 kilos que nous avons àjeter.
Le Méditerranéen n° 1 perdait environ 120 kilos par 24 heures; le Médilerranéen n° 2,mieux construit, ne perd que 80 kilos environ ; nous avons donc dix jours de vie assurée au-dessus des flots de la Méditerranée. Si seulement le vent nous était un peu favorable?
Si la brise voulait soufiler de l’Est-Nord-Est au Sud-Sud-Ouest en passant par le Nord, elle nous entraînerait dans une bonne direction.
C'est plus de la moitié de l'horizon. Hélas ! c’est du Sud-Est à l’Est-Sud-Est que le vent paraît s’obstiner à vouloir souffler. C’est la seule direction qui nous est contraire, et qui peut abréger nos expériences.
Onze heures. — La brise augmente et elle souffle dans la direction que nous suivons.
L’Epée nous fait savoir qu’il est à l'allure de marche minima au-dessous de laquelle il ne peut descendre sans fatiguer ses machines. Nous le prions alors de changer légèrement de route et de se diriger vers le Sud pour prendre un peu le vent par travers.
Une heure. — « Attention ! crions-nous à l’Epée.
— « Attention!
— « Nous allons stopper et attendre jusqu’au soir un vent plus favorable.
— « C’est bien. »
Nous espérons toujours que la brise tournera au Nord-Est, ce qui nous permettrait d’enfiler le canal des Baléares et de prolonger pendant plusieurs jours nos expériences. Nous déjeunons très confortablement et surtout très tranquillement. Nous n'avons plus à nous occuper de rienet nousjouissons dans notre nacelle d’un repos que nousn’avons pas connu depuis de nombreux jours
L’Epée dérive lentement, évité en travers au vent.
La mer est plate, et la brise du Sud-Est.
Les plus fatigués d’entre nous sommeillent pour réparer un peu leur nuit blanche. Nous causons de tout ce que nous avons à faire, de nos projets, de nos espérances et déjà on discute les légères modifications à faire pour la prochaine expérience. ;
A plusieurs reprises nous communiquons avec l’Epée, soit à bras, soit au moyen du porte-voix Nous demandons au commandant Moullé ce qu'il pense du vent, de la direction par laquelle nous dérivons. Re
Le commandant Moullé nous répond toujours très aimablement, se mettant à notre entière disposition ; mais il ne prévoit malheureusement aucun changement de temps.
Enfin nous attendrons. Notre situation est des plus agréables ; ici aucun importun pour nous ennuyer, aucun télégraphe pour nous apporter de mauvaises nouvelles ; c’est le doux farniente dans tout ce qu'il a de charmant et de pittoresque. :
Et n'est-ce pas un spectacle vraiment curieux et digne du vingtième siècle que ce bateau et ce ballon stoppés côte à côte au milieu de l’immensité de la mer, comme deux frères d'armes prêts à s’entr'aider pour la défense de la patrie? ass
Notre situation est tellement confortable et le vent tellement défavorable que nous décidons de passer ainsi la nuit.
Le coucher du soleil condense le gaz du Méditerranéen et des poches se forment dans le
ballon, il importe de les faire disparaître au plus vite. À Castillon et Laignier grimpent dans le cercle pour tenir grande ouverte la manche du
ballonnet que le vent aplatit. É e :
Les autres passagers du ballon actionnent à bras le ventilateur et ils y vont avec un tel
entrain qu'ils en ont les mains presque écorchées. : À
Pour nous consoler, Hervé nous promet que la prochaine fois le moteur se chargera de toutes ces manœuvres. Laignier descend de son observatoire, les mains en sang; il a eu la mauvaise inspiration de mettre son doigt sur l’une des lames du ventilateur en marche. Heureusement la blessure n'est pas bien grave et la pharmacie que nous avons à bord nous permet de panser convenablement notre compagnon. :
Sept heures et demie. — C'est le moment de se mettre à table. Le dîner est très gai, le menu très appétissant, le voici :
Hors-d'œuvre : Sardines, Mortadelle. Entrée : Veau froid. Rôti : Poulet froid. Dessert Raisins, Gâteaux secs. Vins : Picpoul. Café, liqueurs.
L'éclairage de notre salle à manger modern-style nous est gracieusement offert par l’Epée qui nous inonde des feux de son projecteur. ; : DER ù
A cette heure tardive de la journée et vu la condensation nocturne, j’autorise à pratiquer « le tout à l'atmosphère » et les bouteilles vides passent par-dessus bord.
Dans la journée au contraire, le moindre objet à jeter est mis en réserve dans un des cônesancres.
Pour réchauffer un peu ce dîner froid, nous fumons quelques cigarettes. Le vent apparent est assez vif pour que nous puissions le faire sans aucun danger.
Neuf heures et demie. — L'’Epée nous souhaite bonne nuit; nous lui répondons de même. Les projecteurs sont éteints et bientôt à bord de ces deux unités si différentes, unies pour quelques heures, au milieu des flots, règne un silence profond.
Sur le Méditerranéen, deux d'entre nous s'étendent tour à tour au fond de la nacelle et dorment pendant que les autres surveillent le vent et la mer toujours pareïls et sommeillent plus ou moins accroupis dans les coins.
Toutes les deux heures le service de quart est relevé.
Mardi 24 septembre. — Le jour se lève, la brise est toujours la même, faible de l'Est-Sud-Est, et malheureusement nous sentons qu'il n’y a pas de chances pour qu'elle tourne. Je songe un moment à rester ainsi jusqu'au soir pour attendre un vent plus favorable, mais les expériences de remorquage et de stoppage en mer sont faites maintenant avec succès ; il ne sert à rien de les prolonger davantage. Nous avons prouvé qu'un contre-torpilleur peut remorquer un ballon de 3.400 mètres cubes pendant des heures et probablement des journées, le porter au vent d’une position et se maintenir avec lui en mer, au stoppage.
Il nous faut maintenant quitter la remorque que nous a donnée l’Epée. C’est aussi la première fois qu'une manœuvre de ce genre a lieu en mer; il est nécessaire de bien prendre toutes nos précautions pour la faire réussir.
Nous profiterons ensuite des quelques heures dont nous disposons avant d’être jetés à la côte, pour essayer les divers appareils que nous avons emportés. La première manœuvre qu'il nous faille faire avant tout est de recharger de lest notre ballon; car avec la chaleur solaire la force ascensionnelle du Méditerranéen va augmenter; en outre, il nous faut aussi diminuer autant que possible cette force au moment où, coupant la remorque qui nous rattache à l’Epée, nous ne subirons plus la traction du cäble.
Tout le monde se met à l'ouvrage; nous remplissons les compensateurs et en outre deux réservoirs en toile d’une contenance de 150 litres.
Chacun est occupé; l'un pompe, l’autre monte les seaux, hisse les compensateurs, descend les cônes-ancres à l’eau.
Nous sommes prêts.
— « Attention! crions-nous du ballon. Nous désirons lâcher la remorque et nous allons commencer des expériences de déviation.
— « Bon! je vais envoyer le berton avec les matelots pour séparer les deux câbles.
— « C’est-ça; que les matelots apportent une hache, et nous monterons chacun à nos bords respectifs notre propre amarre.
— « C’est entendu, mais il faut que vous attendiez une demi-heure pour que je puisse pousser mes feux.
— « Bien! »
Nous occupons ce loisir à déjeuner de gâteaux secs que nous puisons à pleines mains dans une boîte en fer-blanc déposée au milieu de la nacelle.
Neuf heures et demie. — « Attention ! nous crie-t-on de l'Epée.
— « Bon.
— « Nous sommes prêts.
— « Nous aussi. »
Quelques instants après, l'embarcation de l’Epée est à l’eau etse dirige vers l’amarre ; les matelots la saisissent, tranchent et le Méditerranéen, libre, se met insensiblement en route dans la direction d'Agde. Le lâchage de la remorque a parfaitement réussi.
Nous passons beaucoup de temps à hisser à bord et à lover notre immense guiderope.
Enfin c’est fait, et nous nous occupons de la mise à l’eau du déviateur à minima.
Grâce à l'antenne mobile, nouveau perfectionnement des appareils du Méditerranéen, perfectionnement qui nous permet de porter complètement sur le côté le gros stabilisateur et de dégager ainsi tout l'arrière du ballon, nous pouvons facilement descendre le déviateur. Peu à peu il s'immerge, et obéit à merveille à ses deux amarres. Aussitôt la route du Méditerranéen
L’AÉROPHILE 257
s’écarte franchement du vent arrière et notre compas nous indique une déviation d'environ 30 degrés. Je prie le commandant de l'Epcée de se placer exactement dans notre sillage pour faire lui-même cette mesure.
Ses observations concordent avec les nôtres.
Nous faisons ensuite un peu de déviation sur la gauche.
Puis nous hissons le déviateur à minima pour expérimenter le déviateur à maxima, qui nous permettrait une déviation beaucoup plus importante. Pour cela, il nous faut exécuter une manœuvre assez longue au milieu des nombreux cordages qui relient la nacelle au cercle.
Afin de faire le moins de route possible dans l'Ouest, nous mettons deux cônes-ancres à la mer; ceux-ci forcent beaucoup et ralentissent notre marche.
Il est nécessaire d'envoyer de l'air dans le ballonnet qui se creuse de poches; à ce moment la brise fraîchit, toujours de la même direction. Nous observons un vent moyen de huit à dix mètres, légère houle du vent. Il devient urgent de supprimer la résistance des cônesancres; nous les remontons, mais aussitôt notre vitesse augmente jusqu'à 17 nœuds; le stabilisateur offre une résistance assez forte: il serpente sur les lames, et, à diverses reprises, la nacelle vient effleurer la surface de la mer pour rebondir aussitôtsans le moindre choc sous l’action des compensateurs. Nous pouvons ainsi constater la merveilleuse répartition des divers
de l’Épée tranchant{l’amarreïretenant le Méditerranéen II à l'Epée, 23 septembre 1902 DÉS P 9 h. 40 du matin.
engins successifs d'équilibre du Méditerraneen. Un ballon ordinaire aurait, dans des circonstances analogues, embarqué d'énormes paquets de mer. ; Le Nous profitons de l'état de la Méditerranée pour nous prouver à nous-mêmes qu'il nous est facile, en cas de besoin, de a de l’eau nos appareils d'équilibre et de filer en ascension Î ’est-à-dire sans contact avec l’eau.
md l'eau emmagasinée le matin, les bidons d’huile. Nous filons le serpent de corde sur le bout de son palan. Bientôt la nacelle monte à une quarantaine de metres en soulevant tous les autres appareils; le serpent à son tour se détache de la mer. Nous glissons alors sans la moindre oscillation verticale et sans la moindre secousse ; notre vitesse devient égale à celle du vent et nous voyons au loin l'Epée, un moment distancé, forcer les feux et se couvrir de fumée pour nous rejoindre; le commandant du bord nous signale au moyen de pavillons qu'il augmente de vitesse autant que possible. en RE TU LU Ê C’est alors pour nous une sensation indéfinissable de bien-être et de sécurité que de naviguer avec rapidité ma de ces flots écumeux sans éprouver le moindre mouvement, sans sentir etit souffle de vent.
É ns nous apercevons se dessiner dans la brume la silhouette de la montagne de Cette l’'Epée nous confirme que nous allons dans la direction de l'étang de Thau.
Il devient urgent de prendre toutes ses précautions pour l'atterrissage. Les cartes nous indiquent que l'étang est séparé de la mer par une bande de sable de 700 à 800 mètres de large en moyenne. | 6 ù ,
Je tiens à descendre aussi près que possible de la mer, car c’est là que finit logiquement le champ d'expériences du Méditerranéen.
Je fais disposer l'ancre, le guiderope, ranger tous les objets fragiles ou susceptibles de blesser les passagers à l'atterrissage. Castillon monte dans le cercle, il détache la corde de soupape et la corde de déchirure et les descend jusque dans la nacelle, où je les mets à portée de ma main.
L'’appendice du ballon est fortement attaché.
La chaleur du soleil, qui n’est plus combattue par le vent relatif dû à la résistance de nos
Narbonne ©
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