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EXPÉRIENCE D'AÉRONAUTIQUE SUR LA MÉDITERRANÉE

Le voyage du ‘°° Méditerranéen ‘” (Suite) (1)

Pendant qu'Hervé s'occupait à Paris de la construction de nos appareils et que Tapissier faisait des études sur la météorologie de la Méditerranée et sur le mode le plus pratique de faire le point du ballon, Castillon et moi nous préparions l'organisation matérielle de l'expédition. Je me rendais à Toulon pour faire édifier, en avant de la grande rade sur l'isthme des Sablettes, le hangar nécessaire à l'abri d'un aérostat. Le 20 septembre 1900, tout le personnel de l'expédition s'installait sur le littoral et Maurice Mallet, le constructeur du Méditerranéen, procédait à son gonflement au moyen d'un générateur sur chariot que nous avait obligeamment prêté l'établissement militaire de Chalais. Diverses circonstances indépendantes de notre volonté retardèrent et vicièrent la marche de nos opérations. Et le 12 octobre seulement, après avoir eu à essuver au milieu de son hangar une effroyable tempête, le Méditerranéen est gonflé ; le départ va pouvoir s’exécuter ce soir. La journée du 12 octobre fut, pour les membres de l'expédition du Méditerranéen, une journée de fébrile activité et la dernière d’une longue série de journées d'angoisse.

À 5 heures du soir, l'aérostat, muni de sa nacelle et complètement dressé sur son cercle, remplit de toute sa masse imposante le hangar de 35 mètres de hauteur édifié comme par enchantement sur cette plage déserte de sable ; une foule de plus en plus grossissante entoure le pare, débordant au delà des barrières sans qu'il soit possible de la refouler. De nouvelles déceptions nous attendent encore. Le gaz, fabriqué dans de mauvaises conditions, n’a qu'une force ascensionnelle de 840 gr. au lieu des 1.100 sur lesquels nous étions en droit de compter.

Il va donc falloir laisser à terre une grande partie de nos appareils. Alors, dans un coin du hangar, sous les yeux d'une foule impatiente et déjà anxieuse à la pensée que le spectacle qu’elle attend depuis si longtemps pourrait lui échapper, les membres de l'expédition se réunissent et discutent les sacrifices qu'il faut faire. Hervé est atterré et j'ai peine à regarder notre pauvre collaborateur forcé d'abandonner, au dernier moment, des appareils dont Ia mise au point lui avait coûté tant de mois de travail. Mais il faut agir vite, le temps nous presse, la foule nous envahit de plus en plus ; il est absolument nécessaire que le Méditerranéen quitte, ce soir, la terre. Demain une nouvelle tempête peut surgir et lehangar très ébranlé s'abattre complètement ensevelissant sous ses décombres tout notre matériel. Notre voyage ne se présente plus sous les auspices favorables qui avaient marqué sa préparation ; la traversée de la Méditerranée, de France aux côtes africaines, est bien compromise. Au lieu d'effectuer notre voyage dans de bonnes conditions, comme il est préférable pour une première expérience, nous allons partir dans les conditions les plus désastreuses. Les résultats que nous obtiendrons ainsi seront d'autant plus probants.

Ce qu’il nous faut conserver avant tout, ce sont nos appareils de sécurité, car il est nécessaire pour le progrès de cette nouvelle branche de l'aéronautique que notre voyage ne se termine pas par une catastrophe. Il est donc décidé que le gros serpent stabilisateur du poids de 600 kilogr. sera conservé coûte que coûte. Il vaudrait mieux renoncer à l’expédition que renoncer à l'emporter.

(1) Voir l’Acrophile n° 1, janvier 1902.

Cette décision prise, nous commençons à nous débarrasser d'une partie de notre matériel par rang d'utilité. Toutle confort est supprimé : les hamacs et les matelas sont laissés à terre, les armes et les munitions aussi ; si les vents jettent l’expédition dans un pays inhospitalier nous nous défendrons avec des armes morales. Une grande partie des vivres et une caisse contenant 100 kilogr. d'huile pour le filage en cas de mauvais temps sont aussi abandonnées. Notre ami et électricien Morin n'hésite pas à nous conseiller;de laisser aussi à terre tout l'appareillage électrique qu'il avait installé avec tant de soins, sa pile, son tableau de distribution, son phare, son projecteur, sa colonne de signaux de nuit. Nous prenons simplement une pile Renard qui nous assurera l'éclairage intérieur de ta nacelle. Le croiseur Du Chayla, qui vient d’apparaître au large et qui, paraît-il, doit nous convoyer, pourra nous prêter le secours de ses puissants projecteurs pour éclairer notre marche. Nous laissons aussi à terre les bouées d’acétylène préparées spécialement par M. Hervieu

pour jalonner notre route.

Puis, c’est le tour des, compensateurs ; on puisera le liquide en mer avec de

Uliché de la rance Automobile.

k Le Méditerranéen en gonflement.

A droite, suspendue à la cloison, une réduction de la nacelle et de ses agrès

simples seaux de toile : les freins hydronautiques composés de quatre gueuses de fer de 50 kil. sont aussi abandonnés. Leurs palans, qui avaient coûté tant de travail, sont supprimés, et le couteau destructeur marche toujours ; c’est maintenant le tour de deux autres bons palans qui devaient manœuvrer deux guideropes spéciaux équilibreurs du départ.

Mais ces sacrifices ne sont pas encore suffisants ; il nous faut laisser à terre le déviateur à maxima, celui-là même, si nous avions pu prévoir le beau temps du lendemain, qui nous aurait conduit quand même à travers le canal des Baléares, aux côtes du Maroc et peut-être à la limite occidentale de la côte d'Algérie. Mais le déviateur à maxima a déjà été expérimenté ; nous connaissons <es propriétés ;

L' AËROPHILE AT à une ee nn ne

nous savons aussi que cet appareil très intensif pourrait devenir dangereux par le mauvais temps. Nous emporterons donc le déviateur à minima, celui qui n'a pas encore reçu de sanetion pratique et qui est construit pour fonctionner par tous les

temps.

Nos sacrilices sont enfin terminés; le Méditerranéen est équilibré et nous possé-

Cliché de l’ZUlustration.

Le Méditerranéen gonflé sous le hangar des Sablettes dons à bord environ 540 kil. de lest disponible en sable et en vivres. Ces’ 540 kil.

nous permettront de rester pendant cinq jours sur l’eau, si l'étanchéité de l’aérostat est telle que nous l’espérons. Nous lançons de temps à autre un ballon pilote’ et

nous allumons des fusées pour nous rendre compte de la direction des vents. La brise faiblit de plus en plus et tourne doucement. À 11 heures, elle est franchement Nord.

Nous faisons nos adieux et montons à bord. La foule, que nous sommes impossibles à maîtriser, entoure, à deux mètres à peine notre nacelle éclairée de temps à autre par les projecteurs du Du Chayla. Le gros stabilisateur est amené au bord de la plage et fixé à l'extrémité du palan de son treuil.

J'exhorte la foule à se taire pendant quelques minutes.

Maurice Mallet commande alors à l’équipe qui maintient le ballon sur la plage : « Levez les mains; lâchez tout ». Le ballon s'élève brusquement jusqu'à six mètres environ, retenu captif par le gros équilibreur dont la masse énorme reste couchée sur la plage. Je jette deux sacs de lest ; Mallet, en même temps commandant et donnant l'exemple, fait mettre à la mer le gros équilibreur qui, au passage de chaque vague, se soulève doucement comme un immense reptile. Il est 11 h. 10 quand le stabilisateur, dégagé du sable de la plage, flotte complètement. Le Méditerranéen, devenu libre sur la mer, s’avance lentement vers le sud, et nous ne pouvons nous empêcher de pousser une exclamation de joie et de soulagement.

Un pêcheur nous a suivis dans son embarcation et nous souhaite bon voyage; il nous dit que nous allons parer les rochers « les Frères » et le cap Sicié, à l'aide de la faible brise du Nord qui nous mène en ce moment; il ajoute qu'une fois au large, nous trouverons une jolie brise de N.-0. nous portant vers le sud de Ia Sardaigne; il se trompait, hélas! comme on se trompe si souvent en parlant du temps. Ce sont les derniers mots échangés, à proprement parler, avec la terre,vers laquelle retourne cette embarcation.

Pendant que nous naviguons au-dessus des flots, percevant encore la rumeur de la foule massée aux Sablettes, le Du Chayla fouille avec insistance, au moyen de ses projecteurs, le hangar oùle Méditerranéen n'est plus. Le faisceau lumineux explore toutes les côtes ; il nous cherche en vain et nous avançons dans sa direction, glissant sans bruit au-dessus de la mer. Nous ne sommes plus qu'à 50 mètres du Du Chayla, dont les projecteurs ne peuvent toujours nous rencontrer; nous allons dans peu d’instants dépasser le croiseur et naviguer seuls au-dessus de la Méditerranée. Les conditions dans lesquelles nous sommes partis sont défectueuses ; aussi est-il préférable de prévenir le commandant Serpette de notre présence. Tapissiér crie alors : « Du Chayla, route au Sud, 5° ouest ». Aussitôt, le croiseur évolue rapidement, ses projecteurs fouillent dans la direction de la voix, et bientôt viennent se fixer sur le Méditerranéen, qu'ils ne quittent plus jusqu’au matin.

Le Du Chayla se rapproche de plus en plus de notre ballon et nous entendons bientôt le commandant Serpette qui, au moyen d'un porte-voix, nous demande si tout va bien à notre bord, si la lumière ne nous gène pas et à quelle distance sont nos traînards. Nous lui répondons, de la même manière, que tout va bien à bord, que la lumière de son faisceau électrique nous est, au contraire, très utile et que nos trainards, qui se composent à l'heure présente de notre gros stabilisateur,sont remorqués à 10 mètres à peine derrière nous. Le Du Chayla stoppe alors un moment, nous souhaitant bon voyage, et se tient toute la nuit à 1 kilomètre du ballon.

Voici déjà une heure que nous sommes en route. Toulon a disparu et le vent, s'infléchissant légèrement, nous fait contourner les hautes terres du cap Sicié; la direction est moins bonne qu'au départ, mais nous ne voulons pas encore mettre à l'eau notre déviateur; nous préférons attendre le jour pour expérimenter cet engin nouveau. Tapissier relève facilement la direction avec le compas ; il se sert aussi du feu-éclair de Porquerolles et du feu du cap Cepet. Devant nous se dressent les hautes terres du cap de l’Aigle; le vent, heureusement très faible, a

tourné jusqu'au S.-E. et nous entraine doucement du côté de Marseille. Il faut espérer qu'au lever du jour ces brises folles vont cesser et qu'un vent plus régulier se lèvera ; nous souhaitons ardemment le mistral. Nous profitons de l'équilibre parfait de notre aérostat pour nous reposer chacun à tour de rôle, mais les fatigues

Cliché de l'ZUlustration.

Nacelle et suspension du Méditerranéen

de ces jours derniers ont été telles qu'il ne faudrait pas jurer qu'à un certain moment très court, la nature n'ait pas eu une rapide victoire sur la volonté, et que la garde du Méditerranéen n'ait pas été confiée à sa seule bonne étoile.

Vers 5 heures, l'aurore se lève lentement, les vents, toujours faibles et variables,

viennent de l'Est; nous avons diné, hier au soir, d'une tasse de bouillon et, avart de faire nos expériences avec le déviateur, nous attaquons nos provisions qui, bien que restreintes, sont excellentes, grâce aux soins judicieux avec lesquels les a fait préparer de Castillon. À 6 heures du matin, nous croisons un vapeur venant de l'Est; à notre vue, il se dérange de sa route, échangeant des signaux avec le Du Chayla qui vient d'éteindre ses projecteurs. Je fais un premier lâcher de quatre pigeons pour indiquer que tout va bien à notre bord, mais que, malheureusement, le vent nous est complètement défavorable; en effet, nous sommes entraînés de plus en plus vers Ia côte.

C'est le moment d'expérimenter le déviateur à minima. La mise à l’eau du déviateur est assez laborieuse, car un grand nombre des appareils destinés à faciliter cette mise à l’eau ont dû être laissés aux Sablettes. Nous parvenons quand même à nos fins. À 9 heures 30, le déviateur est complètement immergé à 5 ou 6 mètres de profondeur. En manœuvrant les deux cordes, Hervé arrive à leur donner l'inelinaison voulue par rapport à la vitesse, et, aussitôt, l'énorme ballon, obéissant à la puissante action de cet appareil relativement petit, se met à dévier franchement de 30 degrés. L'impression est saisissante, merveilleuse, ndn seulement à bord du Méditerranéen, mais aussi à bord du Du Chayla; nous voyons brusquement le croiseur stopper dans le lit du vent; ilest visible que le commandant Serpette cherche à se rendre compte du rendement de notre déviateur et à savoir si nous pouvons lui couper sa route. Tous les officiers et tout l'équipage sont sur la dunette ou sur le pont, suivant nos évolutions avec des jumelles. Bientôt, notre ballon, coupant la ligne du croiseur, s'incline et se dirige vers le Sud 45°. Si cette direction se maintient, nous conservons l'espoir d’enfiler le canal des Baléares.

Un vapeur venant du Sud et faisant route vers Marseille passe à portée de signaux : c'est l'Eugène Péreire. Le Du Chayla lui fait savoir que tout va bien à bord du ballon. Le croiseur se rapproche de nous ; je demande au commandant Serpette la latitude et la longitude. Quelques moments après, le commandant nous donne 42958’, latitude N., 3%5/, longitude E. Tapissier a fait de son côté des relèvements au moyen du compas; il obtient les mêmes résultats; je profite de ce que nous connaissons exactement notre position géographique pour faire un deuxième lâcher de trois pigeons. Nous sommes toujours équilibrés d’une façon parfaite

au-dessus de l’eau.

Henry DE La VAULx

(A suivre.)

RP PPS PPRP RAR TP

Projet de Traversée du Sahara

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