G. BLANCHET
Le Directur gérant :
GEORGES BESANÇON
L'AFROPHILE
Directeur-Fondateur : GEorces BESANCON
10° Année — N°3 Mars 1902
PORTRAITS D'AÉRONAUTES CONTEMPORAINS
Gabriel MANGIN
Gabriel Mangin est de la race des Pilâtre de Rozier et des Zambeccari. Il a été un fanatique du ballon, un fervent de l’aérostation pour qui il a tout sacrifié dans bien des circonstances de sa vie.
Né à Châteauroux en 1836, Mangin sentit sa passion s'éveiller au spectacle d'une ascension effectuée dans les fossés de la Concorde par l'aéronaute Margat. Etant entré peu après en relations avec la famille Godard, il prêta son concours pour le gonflement des ballons qui partaient régulièrement de
l'Hippodrome, et devint ensuite un des élèves préférés du malheureux Dupuis- Delcourt, l'une des plus originales figures de l’aérostation française.
C'est le 23 septembre 1853 que Mangin exécuta sa première ascension, en compagnie de l'aéronaute Toutin. L'année suivante, âgé de dix-huit ans à peine, il prenait la responsabilité de la conduite du ballon et avait pour passagère Miss Cécily, artiste de cet Hippodrome d’où continuaient à s'effectuer les départs d’aérostats qui faisaient partie du programme du spectacle.
Après un intervalle de douze ans, nous retrouvons Gabriel Mangin lieutenant de la Société Aérostatique et Météorologique de France, qu'il avail contribué à fonder en 1864, puis capitaine du ballon l’/rpérial, qui partit du Champ de Mars en 1867, simultanément avec le Géant de Nadar, et exécuta une remarquable ascension de nuit.
Le 27 juin 1869, Mangin conduisait dans l’air le plus gros ballon libre qui ait été lancé: le Pôle-Nord qui cubait 10.500 mètres et avait été prèté par l'ingénieur Henri Giffard à Gaston Tissandier pour organiser une ascension au profit du voyage d'exploration au Pôle Nord de Gustave Lambert, L'opération fut un échec au point de vue financier, mais le voyage aérien fut splendide. Il y avait neuf voyageurs à bord : les frères Tissandier, W. de Fonvielle, le docteur Tardieu, Sonrel, Tournier, Menue et Moreau. L'atterrissage s'opéra à Auneau dans l'Eure-et-Loir sans difficulté ni dégâts d'aucune sorte.
Mais c'est surtout durant la guerre franco-allemande de 1870 que Mangin joua un rôle important. Il eut l'idée de la poste aérienne qu'il soumit dès le 20 septembre à M. Rampont, directeur des postes, à la disposition de qui il s'était mis spontanément avec son matériel. Ses offres ayant été agréées, il s’éleva d’un terrain du boulevard d'Italie le 25 septembre, à bord de son ballon la Ville-de-Florence, emmenant un passager, M. Lutz, et emportant 105 kilogrammes de lettres et des pigeons-voyageurs qui revinrent à Paris porteurs de la dépèche annonçant l'heureuse descente du ballon-poste à Triel. C'était la deuxième ascension du siège et son succès décida de la création de la poste aérienne.
Pendant la durée de la guerre, Gabriel Mangin s’efforça de réaliser le projet qu'il avait conçu d'essayer de rentrer à Paris par la route de l'air. Mais, à Chartres comme à Amiens, les conditions météorologiques furent telles que toute tentative fut rendue impossible. Revenu à Tours, notre aéronaute reçut, de même queles frères Tissandier el quelques autres échappés de la ville investie, le grade de capitaine aux aérostiers militaires à l’armée de la Loire, titre plutôt honorifique qu'effectif, puisque l'armistice ne tarda pas à être signé et que Mangin ne put utiliser au service de la patrie en danger les qualités d'énergie et de ténacité qu'il tenait de la nature.
Après la guerre, Gabriel Mangin, abandonnant son métier de bijoutier, devint un des aéronautes professionnels les plus réputés, à l'égal des Godard, Dartois, Maquelin, Duruof et Porlié. Il exécuta ainsi, tant en France qu'à l'étranger, plus de six cents ascensions, dont certaines très périlleuses et au cours desquelles il dut déployer de grandes qualités de sang-froid et d'habileté.
En même temps qu'aéronaute passionné de son art, Gabriel Mangin a été un inventeur dans toute l’acception du mot. C'est ainsi qu'il a successivement imaginé le pèse-gaz pour mesurer la force ascensionnelle de l'hydrogène
industriel, le ballon éfectro-tumineux pour la télégraphie optique, fait connaître un projet d’aérostat dirigeable à hélice, et collaboré, avec le contreamiral Pallu de la Barrière, au problème de l’insubmersibilité des navires de œuerre au moyen du cofferdam (cellulose) enfermé dans des enveloppes imperméables de son invention.
La vie entière de Mangin s’est passée en recherches ayant toujours pour but le perfectionnement de l’aérostation dont il a été un moment l’un des praticiens les plus estimés, aussi bien comme constructeur que comme capitaine. Son rôle pendant la guerre a prouvé son ardent patriotisme, et l’on peut s'étonner à bon droit que cette existence, toute d'abnégation et de sacrifice, n'ait pas été mieux récompensée et que le promoteur de la poste aérienne n'ait pas reçu la distinction qu'il méritait bien certainement.