ASCENSION TRAGIQUE
Les annales aérostatiques viennent une fois de plus d’être ouvertes pour immortaliser un nouveau martyr de l’aérostation, nous voulons parler du lieutenant de vaisseau Baudie, dont la hardiesse aventureuse a abrégé les jours, au milieu de ses succès.
Le lieutenant de vaisseau Baudic naquit à Lorient, lé 18 janvier 1866; après avoir fait de brillantes études, il fut reçu à l'Ecole navale en 1883, d'où il sortait en bon rang en 1886. Deux ans après il était enseigne, depuis le 25 avril 1896, il était lieutenant de vaisseau, et l’année dernière il avait été nommé chevalier de la Légion d'honneur.
Le lieutenant Baudic était entré, en 1961, à son débarquement du Charlemagne, à la direction des mouvements du port de Toulon et il avait pris, le 27 octobre dernier, la direction du pare aérostatique de la marine, à Lagoubran, en remplacement de M. Genty. La nouvelle impulsion qu’il apporta au parc de Lagoubran ne tarda pas à se faire sentir, et grâce à son énergie indomptable et à sa volonté inébranlable, le parc aérostatique de Lagoubran accrut de nouveau sa populaire renommée, mais, hélas ! celui qui le dirigeait avec tant de dévouement, ne devait pas avoir le bonheur de voir ses espérances se réaliser.
En effet, le 9 juin dernier, à 8 h. 1/2 du matin, le ballon l’Auxiliaire, jaugeant 317 mètres cubes, monté par le lieutenant Baudic, quitta le parc aérostatique de Lagoubran pour effectuer diverses expériences. IL avait reconnu qu'à une hauteur de 400 mètres on pouvait apercevoir, d'un ballon s’élevant à quelques centaines de mètres au-dessus du niveau de l’eau, un sous-marin naviguant entre 800 et 1.000 mètres : ce sont ces expériences qu'il poursuivait à ce moment dans le but de montrer l'utilité de donner la remorque à un aérostat, pour augmenter la sécurité du navire et il en elôturait la série par une ascension libre pour s'exercer aux manœuvres à faire si un coup de vent venait à rompre le câble de retenue.
Le vent soufflant avec violence, l’aérostat fut emporté à une vitesse vertigineuse vers l'Est, rasant la côte à environ 500 mètres de hauteur; bientôt il disparut derrière la presqu'île de Giens, et le torpilleur 103, chargé de le surveiller, se trouva obligé de faire un long détour pour sortir de la grande rade de Toulon et entrer dans la rade d'Hyères, de sorte qu'il se trouva éloigné du ballon à une distance imprudente. Vers 9 h. 20, le guetteur du sémaphore du cap Bénat aperçut le ballon venant de l'Ouest, il le vit franchir la Colle noire à une altitude de 1.000 mètres, puis, arrivé sur la rade d'Hyères, il vit l’'Auxiliaire descendre très rapidement et le lieutenant Baudic larguer le guiderope, le ballon marcha alors chassé
par un vent Sud-Ouest, de sorte qu'il se couchait sur les flots; malheureusement il paraît qu'au bout du guiderope se trouvait un cône-ancre rudimentaire qui mordit dans la mer. Comme le vent était très violent, il en résulta de terribles secousses, car, grande imprudence, il avait oublié d'employer l'amortisseur en caoutchouc de Giffard. Dans une de ces secousses, Baudic fut frappé à la tête, du côté de la nuque, où le Dr Rouvier découvrit plus tard une forte contusion : il est probable qu’étourdi par le choc, il lâcha prise ettomba à la mer, qui l'engloutit, parce qu'il ne put faire que quelques brasses avant de couler à fond; cette seconde partie de la catastrophe eût peut-être pu être évitée si l'infortuné et valeureux officier avait été pourvu d'une ceinture de sauvetage, appareil dont les aéronautes civils ne négligent jamais de se pourvoir en pareille occasion,
Les recherches commencèrent aussitôt afin de pouvoir le retrouver, mais elles furent infructueuses; ce ne fut que le lendemain, vers 7 heures du matin, que le cadavre de l'infortuné Baudie était retrouvé par le torpilleur 103, dans les environs
Cliché d'Armée et Marine.
Le lieutenant de vaisseau Baudic.
Les préparatifs de sa dernière ascension
de Brégançon. Le remorqueur Utile, portant le corps du malheureux aéronaute, arriva en rade vers 10 heures, après avoir rencontré l’escadre de la Méditerranée qui appareillait de Toulon, dont tous les navires ainsi que ceux présents sur rade mirent leur pavillon en berne.
Le corps, recouvert d'un drapeau tricolore, fut débarqué au quai de l'Horloge, où il fut reçu par l'amiral Gigon, major général, et ensuite transporté sur un brancard dans la chapelle d'exposition.
Les obsèques solennelles de ce nouveau martyr de la science aéronautique ont eu lieu le 11 juin à Toulon, au milieu d’une affluence considérable. Au cimetière où a eu lieu l'inhumation, trois discours ont été prononcés, par le capitaine de vaisseau Pissère, commandant la direction du port, le lieutenant de vaisseau Bertrand, camarade de promotion de Baudie, et Hardouin, premier maître de timonerie,
attaché au parc aérostatique. Tous les trois se sont évertués, dans un style émouvant, à nous montrer en quelques mots les grandes qualités de ce martyr de la science aéronautique, mort au champ d'honneur. Il est évident, d'après l'accident qui coûte si cher à la marine, que les instructions relatives à la tenue des ballons à la mer doivent être considérées comme tout à fait insuffisantes, et qu’à l'avenir elles devraient être plus soigneusement rédigées.
Il nous reste à rendre hommage à la mémoire de cet héroïque officier qui est mort glorieusement au champ de bataille de la conquête de l'air et que la postérité n'oubliera pas.
Nous croyons devoir en passant indiquer que le successeur de l'infortuné Baudic, est M. l'enseigne de vaisseau Ferry. Le nouveau directeur du pare aérostatique de Lagoubran entrera en fonctions après avoir fait un stage au parc de Chalais-Meudon. Nous adressons à ce brave officier toutes nos félicitations, en lui souhaitant autant de vaillance qu'en possédait le lieutenant Baudic, mais une meilleure chance et des traversées aériennes plus heureuses.
Henri CAsPpARD
nero