LE VOLATEUR DE M. SCHMUTZ
M. Albert Schmutz expérimentait au-dessus de la Seine, le 15 juin, à 6 heures, un appareil volant, sorte de parachute allongé, muni d’une paire d'ailes battantes, suspensives et propulsives, qu'il devait actionner par la force des bras. Cette tentative faillit se terminer par une catastrophe.
L'expérimentateur, un tout jeune homme, plutôt d'apparence délicate, et cependant doué d’une force musculaire considérable, acquise par un sévère entraînement, dans le but de suppléer pour le moment à tout moteur mécanique.
L'aviateur, dont nous donnons plus loin la description, fut monté de toutes pièces sur le lieu d'expérience, la passerelle de l'Avre à Saint-Cloud. Une table adossée contre le parapet, remplaçait le tremplin d’élancement.
L'expérimentateur, debout sur la plate-forme improvisée, avait son appareil soutenu à l'avant par deux aides restés sur le sol, dans la crainte d'être entraïinés, tandis que deux autres personnes, debout sur la table, maintenaient haut l'arrière du parachute, ce qui lui donnait une dangereuse inclinaison vers l’eau, cause initiale de l'accident.
Tout étant prêt, l'engin supportant son pilote fut abandonné. Et à la stupéfaction générale, il coula à pic, à un mètre du pont. Une minute après, le hardi jeune homme apparaissait un instant à la surface, des mariniers faisaient force de rames vers lui; mais, sous les yeux de la foule angoissée, il disparut à nouveau. Deux interminables minutes se passèrent encore. Enfin, exténué, suffoqué, on vit l’expérimentateur émerger à trente mètres en aval de son point de chute, et se hisser bord d'un bachot.
M. Albert Schmutz, vite remis de son émotionnante aventure, nous apprit, que mal lancé par l'équipe, peu habituée à semblable exercice, il s'était senti entrainé au fond du fleuve et maintenu dans cette dangereuse position par le poids toujours croissant des toiles absorbant l’eau. Sans perdre son sang-froid, il déboucla le ceinturon qui le maintenait et, se dégageant du parachute qui le recouvrait, il remonta à la surface, entraînant tout l'appareil retenu par un cordeau malencontreusement lié à sa chaussure. Mais, de plus en plus lourde, la terrible machine eut vite raison des efforts du nageur, qu'elle entraîna à nouveau par un fond de 15 mètres. Admirable de sang-froid, le plongeur malgré lui chercha son couteau, mais il l'avait perdu; c’est alors el arracha l’espadrille dont il était chaussé et ue en nageant, regagner une barque qui le recueillit..
L'appareil volant, qu'on ne parvint point à repècher, était constitué par la réunion d'un planeur ou parachute et d'une paire d'ailes à la fois propulsives et ascensionnelles.
Le parachute, aux couleurs nationales, affectait la forme d'une gouttière renversée, longue de 5 mètres et large de 2 mètres, maintenue rigide par un cadre en tubes d'acier, de 1 mètre d'épaisseur et de 13 millimètres de diamètre, dont les quatre longerons principaux étaient parallèles à la longueur du planeur. De ce cadre descendaient quatre tubes supportant un rectangle de même construction, le tout formant un ensemble très rigide, utilisé comme l’assise et l'axe de roulement de chacune des deux ailes.
Suspendues au bâti rigide du dôme, deux courroies descendaient plus bas que le niveau des ailes et soutenaient une planchette où prenait place l’expérimentateur, maintenu lui-même par une ceinture de cuir.
Les deux ailes symétriques, longues de 2 m. 50 et larges de 1 m. 50, de formes rappelant un peu celles de l'oiseau, étaient de soie française, tendue et cousue sur une armature, mi-partie tubes d'acier et jonc.
La concavité de ce planeur, provoquée par un cintre accentué du bâti, était tournée vers le sol.
Chacune de ces ailes, mobile, dans un roulement à billes permettant deux mouvements, l'un de haut en bas, l’autre d'avant en arrière, était rappelée verticalement par un fort caoutchouc, fixé d’une part à la partie médiane et convexe du squelette de l’aile et de l’autre au bâti du parachüte. Le mouvement de rappel en avant de ce propulseur était pareillement assuré par le retrait d’un second caoutchouc assujetti à un des sommets du rectangle et commandant la pointe antérieure de la base de l'aile.
Pour la facilité de la manœuvre, le pilote étant assis, devait saisir un bras mésallique, figurant un V de 1 mètre de longueur, articulé sur le milieu des deux turfaces battantes ; les ramenant vigoureusement à lui, il fournissait ainsi un pre-
mier mouvement, alors que la tension du caoutchouc les renvoyait à la première position. En changeant la direction de l'effort, le mouvement avant-arrière se produisait de la même façon.
Ajoutons que M. Schmutz, avant de procéder à sa récente expérience, avait teuté plusieurs descentes dans un petit parachute qu’il avait confectionné, en utilisant et modifiant un de ces immenses parasols forains. — En homme avisé, il s'était laissé choir dans une partie marécageuse des fortifications, cela sans aucun mal d’ailleurs.
L'inventeur envisage la possibilité de remplacer son parachute par un ballon de 70 mètres cubes, adoptant ainsi un système mixte plus lourd que l'air allégé.
Dans ses prochains essais, nous conseillerons à M. Albert Schmutz de maintenir son appareil en communication constante avec la rive, par le moyen d'un long filin dont l'extrémité devra rester dans la main d'un aide.
En cas d’accident, ou tout au moins pour éviter la perte de l'aviateur, il serait facile de le ramener à la première alerte.
GEORGES BLANCHET
Les déboires d’un planeur autrichien
Il y à quelque temps, nous avons eu à Saint-Cloud l'aventure d’un aviateur à ailes battantes, qui, du haut de la passerelle de l’Avre, s’est précipité dans la Seine et a laissé ses ailes au fond de l’eau, d’où les plus habiles dragueurs ne sont point encore parvenus à les tirer.
Quelque temps auparavant, M. Kress, planeur autrichien, a failli trouver la mort dans une pièce d'eau bien connue, le Tullnerbach, au-dessus de laquelle, plus intrépide que raisonnable, il voulait se lancer d’une façon tout à fait digne de figurer dans la prochaine édition de notre tableau des ioqués de la navigation aerienne.
Son appareil de sustentation, se composait d'un régiment de petits parachutes tendus sur un système de fils de fer rangés au-dessus de la machine de propulsion, laquelle actionnait 5 hélices motrices et était d’une force de 30 chevaux.
Machine, machiniste, bâtis, parachutes, gouvernail et tremblement, tout cela pesait la bagatelle de 600 kilog.
Ce bon M. Kress, avec un courage digne d'un meilleur sort, avait placé son équipage à cheval sur un système de deux bateaux en aluminium placés parallèlement et à une distance d’un mètre. Puis, au moyen de ses hélices motrices, il avait agi sur l’air et mis en mouvement l’esquif portant son aéroplane et sa personne.
Le procédé consistait, comme sans doute tous les ingénieurs qui me font l'honneur de me lire ont dû le deviner, à profiter de cette vitesse pour donner un vigoureux et hardi coup de barre, se séparer du bateau et s’élancer triomphant dans l'océan atmosphérique. Hélas! l'ombre de Dédale et celle d’Icare ont dû en tressaillir, à ce moment décisif le bloc a fait la cabriole, le bateau a chaviré et... M. Kress eût été noyé si des hommes intrépides ne s'étaient jetés à l’eau pour opérer son sauvetage.
À la suite de ce bain qui aurait dû lui faire ouvrir les yeux, ce bon M. Kress a réfléchi aux causes de son insuccès. Il n’a pas accusé sa méthode, mais le bateau double, « ce pelé, ce tondu qui a fait tout le mal ».
En conséquence, au lieu de deux tubes en aluminium, il a pris la résolution de faire construire un seul et unique bâtiment, non plus en aluminium, mais en simple bois de tilleul.
Ce bateau phénoménal doit avoir 9 m. 40 de longueur sur 1 m. 30 de large dans le fond, 1 m. 50 sur le pont, une hauteur de 0 m. 50 et un tirant d'eau de 0 m. 15 radicalement insignifiant.
Le constructeur, ce qui se comprend!! a demandé à être payé d'avance, et M. Kress s’est exécuté de bonne grâce. Mais, depuis plusieurs mois, il attend vainement la livraison de cet esquif sans pareil.
De guerre lasse, il a fait visiter ses chantiers et les aéronautes militaires viennois se sont rendus gracieusement à son appel.
La machine nouvelle pèse 900 kilog. au lieu de 600, la force de la machine a
été poussée à 40 chevaux et la surface ainsi que le nombre des parachutes ont été augmentés en proportion.
Outre le retard imprévu mis à la livraison du bateau, un autre obstacle gêne singulièrement M. Kress. Il ne sait sur quelle pièce d'eau recommencer ses expériences-.….
Un secret instinct lui fait craindre que, malgré le luxe de précautions prises, un plongeon suprême ne l’attende après sa prochaine tentative. aussi a-t-il renoncé tout à fait au Tullnerbach qu'il trouve trop profond. Après une longue étude des lacs qui sont nombreux en Autriche, comme dans tous les pays voisins de hauts massifs, son choix s'est arrêté sur le Neussedler, où l’on ne perd jamais pied et où, suivant la spirituelle expression de M. Silberer, les profondeurs d’eau se mesurent au centimètre. Mais le même aéronaute vient de faire remarquer au futur planeur que jamais il n'arrivera, excepté dans un lac ayant une cerlaine profondeur, à imprimer à son bateau la vitesse nécessaire pour que l’aéroplane qui s'en détachera se lance dans les airs et non au fond de l'eau.
Cette révélation qui, elle, ne manque pas de profondeur, a laissé M. Kress en suspens. Il est vrai qu'il a le temps de réfléchir jusqu'à ce que le fameux bateau soit livré par le célèbre constructeur.
L'épaisseur des planches, 6 millim. pour les bordages, est de 1 millim. de moins pour le pont et pour le fond elle est assez semblable à celle des planches que Fes le dans la construction des cercueils; un homme superstitieux en tirerait certainement un lugubre présage.