DE PARIS AU MONT MEZENC
Le voyage que j'avais entrepris avec mon frère, dansle 1.900 mètres de M. Surcouf, nouvellement verni, avait comme point de mire, la traversée des Alpes.
En dehors de ce but purement d'agrément nous avons comme de coutume emporté le triple enregistreur Richard et les autres appareils d'usage dont tout aéronaute doit se munir. Le départ primitivement fixé au dimanche 8 juillet s'est effectué le lundi 9 à 8 heures 10 minutes du soir par un vent très modéré que nous estimons à 20 kilomètres à l'heure.
Aprés un « pesage » très soigné de M. Georges Besançon, nous quittons le sol avec une extrême lenteur.
Quelques minutes après notre départ, je constate que nous frôlons en hauteur les fortifications, c'est-à-dire que nous suivons exactement la même route que lors de mon dernier voyage avec M. Hermite où nous sommes allés atterrir dans la Crau par un mistral violent.
Nous montons tout doucement jusqu’à deux cents mètres.
L'air est très sec. Le soleil vient de disparaître derrière l'horizon.
Un banc de nuages et d'autres petits groupes isolés y réfléchissent ses rayons et ajoutent encore à la beauté du couchant.
Paris se détache comme une cité de poussière et de fumée; à cette heure, aucune rue, aucune place n'est illuminée; l'impression est navrante de tristesse surtout quand on a devant les yeux l’admirable spectacle du crépuscule dont les feux s'éteignent doucement au milieu du calme de Îa nature.
L'Exposition seule fait une tache lumineuse au milieu de la ville. Nous dominons de très peu la Tour Eiffel.
Juste au-dessous de nous la porte de Vincennes.
Nous redescendons jusqu'à 300 mètres. Un peu de lest et nous voilà à 450 mètres.
A cette bien faible altitude cependant nous dépassons de beaucoup la zone des brumes. Le Mont-Valérien, le Sacré-Cœur, la Tour Eiffel ressemblent à s'y méprendre à des ilots au milieu d’une mer de fumées et de poussières de toutes espèces qui semblent figées au-dessus de Paris.
L'église du Sacré-Cœur surtout, avec ses coupoles éclatantes de blancheur, se découpe étrangement dans le ciel crépusculaire.
Nous nous éloignons lentement de Paris. Comme toujours, les bruits les plus étranges montent vers nous : aboiements de chiens qui pleurent à la lune, sifflets de locomotives, coups de trompe des tramways, sonnerie de clairons et jusqu'au bruit du cor, nous apprendraient, si nous ne le savions déjà, que nous flottons au-dessus de la banlieue de Paris.
8 h. 45. — Le thermomètre fronde donne + 170. L'air est très chaud.
Nous passons la boucle de la Marne. La lune s’y reflète et l'eau est tellement. calme qu'elle fait miroir et nous renvoie l’image d’une lune énorme dont on ne voit qu’une partie.
Les bruits s'éloignent et le calme de la nuit commence; les chiens ont cessé leurs aboiements, les oiseaux se taisent, Paris s'éloigne avec son murmure caractéristique ; nous sommes au nord de Lieusaint et venons de quitter la forêt de Sénart,
Le ciel est tout à fait découvert et les étoiles brillent presque sans scintillation, signe de sécheresse de l'air.
9 h. 40. — Le thermomètre marque + 12° à 1,000 mètres d'altitude. Un bruit d'orgue de barbarie jouant « V’là les English » monte jusqu’à nous. C'est un village en fête. La population ne nous voit évidemment pas malgré notre petite lampe électrique qui doit être cachée par la nacelle.
10 h. 30. — Une ville à l’ouest-sud-ouest. Ce doit être Melun. Nous nous dépla- Çons très lentement. La nuit s'écoule calme sans nuages: les astres suivent leur cours, cachés par aucune brume; on sent à merveille, l'harmonie des choses; le
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(Haute - Loire)
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mouvement de rotation de la terre amenant la disparition lente du crépuscule et le déplacement de la lune et des étoiles dans le ciel semble presque tangible.
Notre ballon tend à descendre.
Chaque fois nous le ramenons à un niveau légèrement supérieur par un aban-
don de lest.
La courbe du baromètre montre bien cette marche :
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10h. 50. — Un fleuve au sud. C’est évidemment la Seine. Bien que la nuit
s'avance, l'air reste toujours très sec, ce qui explique notre faible dépense de lest.
Aucun phénomène ne vient troubler le calme monotone de la nuit; ni nuages, ni halos, ni étoiles filantes, rien.
11h. 40. — Pour la dernière fois avant le lever du soleil nous remontons à mille mèêtres, où nous rencontrons un courant assez vif, différent du nôtre.
Nous n'avons pas le temps d'être bien fixés sur sa direction car nous descendons doucement vers le sol.
Minuit. — La ville de Sens se dessine au sud. Nous descendons jusqu'à une M st 4
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heure du matin; à ce moment nous ne sommes plus qu’à deux cents mètres et nous nous y équilibrons sans jeter de lest. Notons que l’hygromètre indique une diminution considérable de l'humidité à mesure que nous nous rapprochons du sol. Notre direction change, nous allons vers l’est.
Rien à faire. Le ballon se maintient en équilibre sans que nous ayons à jeter le moindre gramme de lest.
La lune s'approche de l'horizon; voilée par de légers cirrus, elle paraît le centre d'une croix lumineuse; heureusement nous ne sommes pas superstitieux sinon nous pourrions y voir un présage de mauvaise augure. Le temps passe lentement. L'aurore devient bien nette au nord-est. Sa blancheur se détache plus vivement
encore que d'habitude, faisant contraste avec un banc de nuages situés à l'horizon.
3 heures du matin. — Un léger gazouillement des oiseaux nous avertit du réveil de la nature. Par contre, les grenouilles qui n'avaient cessé de faire entendre leur désagréable concert toute la nuit, se taisent.
3h. 05. — Le cri traditionnel de : Un ballon! monte vers nous.
« Où sommes nous » crions-nous.
Un nom de village quelconque que nous ne comprenons pas.
« Quel département ».
Aube — Cela nous suffit.
4 heures. — Nous montons tout doucement.
4 h. 30. — Le soleil atteint le ballon. Son action est immédiate mais moins forte que de coutume, la soie n'étant pas mouillée.
3 h. 40. — Voici Troyes — Ses églises et aussi son vélodrome me font reconnaître cette ville.
Nous montons toujours sans dépense de lest. À deux mille mètres nous dérivons presque en plein sud.
6 h. 50. — Nous traversons la Côte-d'Or et les sources de la Seine. Le pays est nettement accidenté bien que nous flottions à deux mille cinq cents mètres. Une mouche ordinaire vient bourdonner autour de nous. Par quel hasard peut-elle errer à de pareilles altitudes ??
Nous montons toujours.
8 h. 30. — Des montagnes se dessinent à l'est. Rapidement je reconnais la puissante arête du Mont-Blanc éblouissante de neige. Dans le lointain vers le sud d’autres arêtes beaucoup plus aigues sont nettement visibles; c’est toute la chaîne des Alpes, qui séparent la France de la Suisse et de l'Italie.
Me souvenant d'avoir vu ce spectacle lors de mon dernier voyage avec Hermite, je regarde au-dessous de moi et reconnais immédiatement la Saône. J'avoue qu'à ce moment j'ai la conviction que nous allions être pris à nouveau par le mistral dont j'ai gardé un si mauvais souvenir. Un moment même j'ai eu envie de descendre, mais je ne puis m'y résoudre devant les cent cinquante kilogs de lest qui me restent.
9 h. 30. — Voilà neuf heureset demie (depuis minuit) que nous naviguons sans dépenser un gramme de notre sable.
Nous descendons. Le ballon paraît s’équilibrer lorsque tout à coup, à 10 heures précises, il se met à descendre très rapidement. Le soleil se cache derrière d’épais nuages, augmentant encore la condensation du gaz. À mille mètres, nous sommes repris par un courant qui nous mène en plein Est. J'aurais voulu pouvoir nous maintenir à cette altitude pour nous rapprocher de la Suisse, mais le ballon se met à remonter aussi vite qu'il était descendu.
Nous sommes tout près de Mâcon. À mesure que nous nous élevons, le vent nous ramène vers le Sud.
Lyon se dessine vers midi dans l'Est assez loin de nous. Le vent tourne au Nord-Nord-Est. Nous quittons la vallée de la Saône pour rejoindre celle de la Loire.
Nous nous trouvons presque à 4.000 mètres. Le thermomètre marque +3°. Les Alpes sont splendides, éclairées en plein par le soleil ; on les suit pendant plus de deux cents kilomètres. Entre chaque contrefort, les glaciers se dessinent avec leurs teintes bleues si différentes de la neige.
Peu à peu elles diminuent. Le Mont-Blanc disparait, étant le plus aunord. Nous descendons doucement.
A 1h. 45, nous sommes à 3,400 mètres au-dessus de St-Etienne, Notre descente
SE L AEROPHILE 95
est très modérée grâce à un jeu de lest continuel. On sent que le soleil se rapproche de l'horizon et que son action diminue.
A l’ouest-nord-ouest, le Puy-de-Dôme et le Mont-Dore sont nettement reconnaissables à feurs formes arrondies.
Le pays devient très accidenté. À 2 h. 1/2 les Alpes disparaissent à lhorizon. Nous ne sommes plus qu’à 2.800 mètres. Nous descendons tout le temps malgré un jet de lest continuel.
Nous sommes décidés à atterrir le plus tard possible, mais sans nous laisser remonter, car nous n'avons plus assez de lest et notre descente se transformerait en chute.
Le mont Mezenc (altitude 1.700 mètres) est devant nous et nous atterrissons à ses pieds, à 1.300 mètres de hauteur au-dessus du niveau de la mer à 4 h. 10.
Nous sommes en plein pays de montagne, à 30 kilomètres de la gare la plus proche, Le Puy. C'est la seule partie ennuyeuse du voyage, le dégonflement du ballon, le pliage du matériel et les 30 kilomètres à s’adjuger avec des voitures sans
ressorts.