‹ L'AérophileChapitre 46 sur 84 · SUR UNE ASCENSION ABROSTATIQUE · texte numérisé non relu

SUR UNE ASCENSION ABROSTATIQUE

Effectuée le 17 juin 1900.

Note de M. Genty, présentée à l'Académie des Sciences par M. C. Calletet, membre de l'Institut.

L'ascension a eu lieu avec le ballon le Sazut-Louis, de 2,250 mètres cubes, gonflé au gaz d'éclairage. Le ballon était conduit par son propriétaire, M. J. Balsan, ayant pour second M. L. Godard ; ces messieurs avaient bien voulu m'offrir une place dans leur nacelle.

Le départ a eu lieu à 4 h. 45 de l’après-midi, à Vincennes, à l’occasion du premier concours d’aérostation de l'Exposition universelle. Nous emportons 435 kilog. de lest disponible et, en sus, 2060 kilog. de lest dans des sacs scellés ; le ballon est en effet handicapé, comme faisant partie d’un concours de durée pour l'ascension de ballons libres.

Le vent est faible, de 12 à 15 kilom. à l'heure. Sa direction oscille entre NNOetNNE. Au bout de quelques minutes, l’aérostat atteint 500 mètres, sa première zone d'équilibre. Le temps est légérement brumeux, les dépenses de lest pour se maintenir en navigation normale sont assez fortes, aussi profite-t-on de la première tendance du ballon à descendre pour régler cette descente et naviguer au guiderope à une centaine de mètres au-dessus du sol. C’est dans ces conditions que nous voyons arriver la nuit vers 7 h. 30; nous sommes à ce moment au-dessus de Milly (Seine-et-Marne), marchant au sud avec une vitesse d'environ 18 kilom. Dans la crainte de rencontrer un village oud’endommager les cultures, on jette du lest de manière à soulever le guiderope au-dessus du sol et le ballon navigue à une altituue

de 400 mètres.

À 8 heures du soir, l'horizon commence à se charger de nuages : à partir de ce moment, à cause de l'obscurité, nous ignorons à peu près complètement où nous sommes. La boussole nous permet cependant de voir que nous continuons notre route entre sud-sud-ouest, à 10 kilom., le temps est devenu menaçant nous sommes entourés d'orages qui grondent sur tous les points de l'horizon. En l’absence de tout éclairage artificiel, la lecture du baromètre devient difficile.

A ce moment, nous jJugeons dangereux de nous maintenir à une altitude où les phénomènes électriques se manifestent d’une manière si intense,

et nous préférons revenir à la navigation au guiderope.

Pendant six heures consécutives, de 10 heures du soir à 4 heures du matin, nous ne cessons pas de naviguer au milieu d’orages dont le ballon semble être devenu le jouet, tantôt attiré avec une grande vitesse, tantôt restant complètement immobile, pendant que le tonnerre ne cesse de gronder et les éclairs de nous éblouir. À 1 h: 15, le ballon est pris dans un tourbillon ascendant, il monte brusquement dans la région des nuages jusqu’à 1,000 mètres. La lumière des éclairs me permet heureusement de reconnaître ce mouvement sur le baromètre, alors que les fragments de papier jetés par-dessus bord semblent au contraire indiquer un mouvement descendant du ballon.

Trois coups de soupapes sont donnés pour venir prendre contact avec le sol. Le spectacle est certes très impressionnant et, pour ma part, il me tarde de voir arriver le jour.

Vers 3 heures du matin, après une légère accalmie, l’orage reprend plus intense encore, et les coups de tonnerre succédant immédiatement à l'éclair, suprennent par leur intensité et la détonation sèche qu'ils produisent.

L’orage se termine vers 4 heures du matin par trois coups de tonnerre violents et nous éprouvons alors une impression physique désagréable, car nos cheveux et notre barbe semblent se hérisser douloureusement.

Bientôt l'orage cesse, le soleil paraît, et nous pouvons reprendre sans crainte notre navigation normale jusqu'à complet épuisement de lest. Après être monté jusqu’à 3,900 mètres, température —- 1°, nous atterrissons le lundi matin, à 10 h. 45, à Boussac (Creuse).

Page 1