AÉROSTATION SCIENTIFIQUE
Déjà notre revue de l'aérostation proprement dite est terminée et nous avons vu tout ce qu'elle comporte comme modèles de démonstration et spécimens d’accessoires C'est un peu maigre et on peut regretter l’abstention de certains praticiens connus, dont le concours n’eût pu qu'ajouter à l'intérêt de cette catégorie. En vérité, c'était plus complet en 18809 ; on se rappelle le hangar de l’aérostation militaire aux Invalides, il n'y a rien de pareil en 1900, aussi le public est-il moins attiré cette année par cette partie de l'Exposition.
Il y a pourtant des numéros d'un haut intérêt et qu'on n'eût pu apercevoir pour cause, en 1889, nous voulons parler de l'application de l'aéronautique à la météo. rologie, et particulièrement à l'étude des hautes régions de l'atmosphère. Nous allons donc examiner cette question avant de poursuivre notre visite.
Georges Besançon et Gustave Hermite. — Cette exposition occupe un vaste panneau vertical et renferme tout ce qui se rapporte à l'histoire des ballons-sondes, ces ingénieux appareils créés par la collaboration des deux savants dont cette revue a mentionné les persévérants efforts et les expériences réitérées. Disposés avec un art parfait, les diagrammes rapportés de huit à dix-huit mille mètres d'altitude sont encadrés dans le panneau, et à l’aide des graphiques accompagnant chacun d’eux, le visiteur peut suivre toute l’histoire de ces tentatives d'exploration scientifique de régions où l’homme ne saurait pénétrer. Au dessous, sur une tablette se trouvent tous les appareils ayant servi à ces recherches et qui ont été combinés par M. Gustave Hermite ou M. Georges Besançon, tels que le dromographe, les appareils enregistreurs avec leur enveloppe suspendue sur ressorts en caoutchouc, le panier parasoleil, les appareils à prise d'air automatique, l'indicateur de direction, enfin les ballons-sondes eux-mêmes avec leur filet et leur corderie; des agrès pour ballon libre monté. Tous ces objets ont été décrits dans l'Aérophile, en donner
ici la description serait chose superflue et point n'est besoin d'insister sur l'intérêt présenté par ce stand.
Mentionnons aussi d'intéressantes photographies et le plan du ballon Sive/, de 14,000 mètres cubes, que MM. Besançon et Hermite avaient conçu, en 1800 pour l'exploration du pôle Nord.
Signalons à l'attention les dynamomètres imaginés et construits par MM. Lefort et Duveau. Trois appareils sont exposés : le premier de la force de 600 kilogs est gradué par 5 kilogs; le deuxième, de la force de 1,000 kilogs, gradué par 10 kilogs, présente deux idées nouvelles : 1° Un frein compensateur du ressort dynamométrique ; 2° Un nouveau système d'attache des cordages et des fils métalliques ; enfin le troisième appareil est un dynamomètre à maxima, destiné à indiquer la plus forte tension du câble obtenue au cours d’une ascension d’un ballon captif.
L'aiguille du cadran se trouve toujours soumise à l’action dela pièce d’entrainement du ressort, permettant à l'observateur de suivre toutes les variations de tension au cours d'une ascension, tout en entraînant un index dans le sens des tensions croissantes qu’elle laisse en place dès que l'effort diminue.
L'Aérophile expose sur un vaste panneau la collection complète de ses numéros, exhibant ainsi son incomparable galerie de portraits d'aéronautes contemporains. Sur une tablette se trouvent disposés les huit volumes reliés, représentant les années de son existence, que chacun peut consulter et où l’on trouve, depuis 1892, la relation des moindres faits intéressant l'aérostation, la locomotion aérienne ou la météorologie.
Observatoire météorologique de Trappes. — Les lecteurs de ce journal connaissent aussi les belles expériences de M. Teisserenc de Bort, le savant directeur de la Station météorologique de Trappes. Une vitrine contient les cerfs-volants genre Hargraves employés dans cet établissement pour élever jusqu’à cinq mille mètres de hauteur des appareils enregistreurs, on y voit aussi un ballon sonde en papier verni, un parachoc à l'usage des enregistreurs et un délesteur automatique à sable fin. M. Teisserenc de Bort qui a également utilisé, et concurremment aux cerfsvolants, des ballons-sondes, expose des tracés graphiques de parcours effectués par ces explorateurs. Les résultats déjà obtenus font augurer pour l’avenir de ces méthodes d'investigation de nouvelles découvertes dont bénéficiera la météorologie.
Union Aéronautique. — Cette Société, fondée par M. Cassé en 1885, expose une série de diagrammes et de photographies, airsi que le tableau-résumé des ascensions qu’elle a organisées et auxquelles ses membres ont pris part depuis sa fondation. Quelques photographies, représentant des vues terrestres prises de diverses altitudes sont très réussi:s et méritent de retenir quelques instants l'attention des visiteurs.
L’Aéro-Club. — Cette jeune et déjà puissante Société de sport aéronautique a tendu sur un panneau une immense carte d'Europe sur laquelle sont tracés les itinéraires des principaux voyages aériens exécutés par ses membres. On sait que, jusqu'à présent, le record du plus long parcours effectué sans escale intermédiaire et celui de la durée de séjour appartiennent à des fondateurs de cette Société. Cette carte est très instructive et un coup d'œil permet de se rendre compte du nombre et de l'étendue de ces ascensions. Le bronze d'art constituant le trophée, appelé Coupe des Aéronautes, et qui appartient à MM. de Castillon de Saint-Victor et Mallet, est déposé sur un socle auprès de la carte dont elle complète l’enseignement.
Telles sont les expositions particulières se rattachant à la catégorie äérostätion ;
dans notre prochain article, nous nous occuperons d’une partie comportant des numéros véritablement exceptionnels par leur rareté et leur valeur historique : nous voulons parler de la rétrospective qui retient beaucoup l'attention, et de l'aviation non moins riche en objets précieux, on peut même dire uniques, et qui méritent des descriptions détaillées.
(À suivre.) HENRY DE GRAFFIGNY.
LE BALLON CINEORAMA
Désireux de représenter /’Aérophile au premier voyage fictif du fameux Ballon-Cinéorama de l'Exposition, annoncé par des milliers d'affiches et une ascension sensationnelle, je guettais l'inauguration tant de fois ajournée, lorsque, passant un dimanche de juillet au quartier des « Ramas », je vis sur les marches de l'établissement de M. Grimoin-Sanson une dizaine de jeunes élèves du collège Stanislas accompagnés de leur surveillant et derrière, faisant queue, quelques personnes attendant elles aussi le moment solennel où le rideau serait enfin tiré.
Renseignement pris au guichet, la première séance allait commencer. Je me joignais au petit groupe et j'attendais une grande demi-heure ; heureusement que la brasserie Kammerzel était proche, je m'y rendis, car le public perdait patience et seuls les petits Stanislas tenaient bon, voulant affronter les périls de ce premier voyage.
Enfin, vers trois heures, un mouvement se produit, le rideau vert se soulève, les Stanislas entrent ; je me précipite derrière eux et nous grimpons un escalier rapide qui conduit dans une grande salle circulaire, excessivement sombre, où l’on distingue difficilement une nacelle accessible par un deuxième escalier.
Un gardien, habillé en « capitaine de ballon » ancienne manière, tout galonné d’or, commence son explication. Nous ne pouvons résister au désir de la reproduire :
« Le Ballon-Cinéorama qui va nous enlever est celui qui est parti des Tuileries il y a quelques semaines ; il va nous conduire dans les grandes villes du mondeet vous y verrez les scènes les plus curieuses de la vie de chaque peuple. Tenez-vous bien, nous allons partir. »
Alors commence un bruit épouvantable, comparable à celui de la machinerie d’un bateau à vapeur et je distingue vaguement, dans la nuit, sous la nacelle, une grande caisse polygonale avec une dizaine d'ouvertures d’où doivent fuser des projections cinématographiques.
Le vacarme redouble et l’on ne voit toujours rien. Je pense involontairement à la fable du singe qui a oublié d'allumer sa lanterne... Les petits Stanislas s'amusent follement et je commence à m'inquiéter, car j'ai vu la silhouette de M. Grimoin-Sanson frissonner à l’idée que ga marchera peut-être pas.
Le « capitaine » ne s'émeut pas pour si peu lui, il explique, avec une étonnante volubilité, que nous ne distinguons rien parce que nous ne sommes pas éñcore partis, il suffit de jeter des sacs de lest: On attend encore
quelques minutes : fracas et ronflement de machines, coup de sifflet et des filets de lumière s'échappent enfin de l'appareil projetant sur une toile circulaire des images confuses vaguement coloriées. Je comprends alors que ces dix images doivent « théoriquement » se réunir en une seule pour constituer. une vue panoramique. Malheureusement il n'en est rien ; aucune n’est à la même hauteur que sa voisine, Ça danse terriblement. Les terrasses des Tuileries semblent escalader le ciel, tandis que la tour Eiffel rentre sous terre. Les spectateurs (plaignons-les de n'avoir pu échapper au photographe) sont pris de la danse de Saint-Gui. C'est la vue prise par l'appareil à bord du ballon des Tuileries.
Nouveaux coups de sifflet, les bandes cinématographiques se déroulent avec des vitesses différentes, d’autres se déchirent. Alors commence la vision la plus vraie que l’on puisse rêver du « chaos ».
Le « capitaine » crie: « tenez-vous, il y a un peu de vent ! »
Nous croyons qu'un cataclysme va arriver, les arbres se précipitent les uns sur les autres, le public danse une sarabande folle dans le jardin, les monuments tournoient en délire. Ce n'est pas un ballon, ce sont des montagnes russes gigantesques.
Enfin la vision cesse. Il était temps pour nos méninges! Le « capitaine », qui sans doute assistait aux répétitions, ne désarme pas : « Nous sommes dans la nuit, parceque nous traversons un nuage très épais... Nous allons vers Bruxelles, où nous pratiquerons la descente artificielle, à la manière des grands aéronautes, c'est-à-dire en secouant les cordages.… »
Les machines remarchent, huit appareils sur dix seulement se décident à projeter quelque chose : c'est une place à Bruxelles, avec de grands trous noirs, là où il n'ya pas image. Le chaos recommence et cependant la vue a été prise sur un solide échafaudage.
Puis, fête du carnaval à Nice, course de taureaux à Madrid, embarquement de troupes pour le Transvaul, voyage en mer..., et l'on cesse la représentation, car on a pitié des spectateurs quise tiennent la tête pour s'assurer qu'elle n'a pas éclaté dans ce malheureux voyage. Il est impossible de décrire la course folle que faisaient les personnages, les masques et toréadors, et les vagues hors nature que vomissait l'Océan.
Le « capitaine > désarme cette fois; annonce que l'expérience n'ayant pas réussi, les représentations seront suspendues quelques jours pour perfectionnement des appareils, et l’on sort dans le Champ-de-Mars, tandis que les portes du Ballon-Cinéorama sont cadenassées derrière nous. Cette attraction, retenue comme «clou», par le commissariat de l'Exposition, n’a plus rouvert sa porte et l'enseigne a été enlevée.
Peut être, dans quelques années, M. Grimoin-Sanson, père du « Cinématographe panoramique », trouvera-t-il d’autres machines qui permettront de réaliser son intéressant projet. [l est venu seulement trop tôt.
Voilà comment un rédacteur de /’Aérophile et une poignée de Stanislas ont été lés seuls voyageurs du Ballon-Cinéorama.
Georges BANS.