CONFÉRENCE DE M. EMMANUEL AIMÉ
Messieurs,
Je devrais vous laisser sous le charme des discours que nous venons d'entendre et d'applaudir. Je devrais vous laisser savourer l'éloquente douceur des éloges dont notre aimable vice-président, le comte de La Valette, a fait une si libérale distribution sans songer qu'il lui en revenait une grande part en sa triple qualité de véritable fondateur de l’Aéro-Club, d'aéronaute émérite et de recordman de la vitesse en ballon, titre conquis à bord du « Pionnier », en compagnie de nos collègues Ernest Archdeacon et Léon Serpollet, par un vent de 120 kilomètres à l'heure.
Je devrais vous laisser méditer la haute portée philosophique, sportive et industrielle des paroles de MM. Janssen, Paul Renard et Henry Deutsch de la Meurthe.
Je devrais surtout vous laisser continuer en imagination dans les profondeurs du monde sidéral le voyage commencé sous la gracieuse direction de Mie Klumpke. Mais c’est une fatalité aérostatique, plus l'ascension a été haute et belle plus fâcheusement nous guette l'inévitable atterrissage. Je m'excuse de vous faire descendre des sommets du ciel jusque dans les bas-fonds de l’atmosphère terrestre où me retient mon sujet. C’est là que rampe le ballon dirigeable : tel un papillon ventru à peine sorti de sa chrysalide lorsque pour la première fois son aile incertaine ruse contre le vent qui souffle plus faible au ras du sol.
Plus d'un siècle aprèsl'immortelle invention de Montgolfer rien ne sillonne encore l'atmosphère que des insectes, des nuages et des « globes » — comme on disait au dix-huitième siècle — des globes indirigeables par définition.
En Europe, il n'existe que deux ballons allongés, celui de Santos-Dumont et celui du comte Zeppelin qui soient actuellement à peu près en mesure de tenter, avec des chances diverses, les hasards du plein air. L'Amérique, cette terre des merveilles qui réalise parfois l'impossible, sous la forme du téléphone et du phonographe, par exemple, ne nous a encore donné, malgré les remaquables travaux de Langley, aucun appareil dirigeable enlevant son conducteur, ne fut-ce que pour un instant, à un mètre de haut.
En dépit de tout ce qui a été essayé, dès 1852, par Henry Giffard, dans un ballon à vapeur, plus tard par Dupuy de Lôme dans un ballon mû à bras d'hommes, par les frères Tissandier, puis par Krebs et Charles Renard, dans un ballon électrique, et enfin, ces dernières années, par Santos-Dumoht, dans un ballon, voire dans plusieurs ballons à pétrole, le problème de la conquête de l'air, vieux comme le monde, reste à résoudre ; le Grand Prix de cent mille francs, fondé si à propos,
(1) M. Henry Deutsch de la Meurthe, rappelle trop modestement l’intéressante conférence qu'il a donnée au Congrès du Pétrole. Cette conférence, pleine de vues élevées et originales, paraîtra in-extenso dans un des prochains numéros de l’Aérophile.
AÉROPHILE 127
avec un programme nettement tracé, par notre généreux collègue Henry Deutsch de la Meurthe, reste à gagner.
Cet irritant problème, l’homme se le posa le jour où faisant son entrée en scène sur le vaste théâtre de la création, avec le boulet de la pesanteur rivé à la cheville, il leva vers le ciel un premier regard d’admiration et d'envie. Il s'indigna des chaînes invisibles qui l’attachaient en bas, tandis qu'au-dessus de sa tète le nuage, l'oiseau, le vil insecte, outrageusement avantagés dars l'inégal partage des privilèges, parcouraient depuis longtemps déjà la libre étendue. Et repoussant le sol d'un pied dédaigneux, soulevé par un rêve d'idéal au-dessus de la réalité ambiante, il s'envola par la pensée à travers les espaces interdits et songea à s'adapter artificiellement 1es ai es qu'une nature marâtre lui avait refusées.
Les ailes étaient à ses yeux plus qu'un organe de mouvement. Elles étaient l'image, le symbole de la liberté vers laquelle l’entraïînaient ses aspirations natives, l’emblème de la félicité parfaite, le saprème attribut dont son imagination religieuse se plaisait à doter l'être immatériel, à orner le génie, à parer la divinité elle-même. Dans sa naïve philosophie, l’idée d'un esprit supérieur se confondait simplement avec l’idée d’un esprit ailé ; et poussé par ce besoin encore confus mais irrésistible qu'éveillait en lui le sentiment de sa perfectibilité indéfinie, il voulut se donner la sublime faculté du vol. De là ces tentatives enfantines qui avaient pour objet d'imiter l'oiseau, ces aventures aériennes et ces catastrophes dont les légendes typiques de Dédale et d’Icare nous ont conservé la trace.
Îcarus icaris nomina fecit aquis-
Icare s’entiainait au-dessus de l’eau salée comme le comte Zeppelin s'entraine au-dessus de l’eau douce, et c'est au héros mythologique que revient l'idée de l'atterrissage capitonné par un liquide, atterrissage qui malgré tout lui fut fatal. Il y a là en germe, une méthode qui, renouvelée de l'antique par notre marine aidée de nos aéronautes, ouvrirait aux ballons dirigeables et aux machines volantes en général, leur meilleur champ d'expériences, la Méditerrannée, où notre savant collègue, M. Tatin, a déjà songé à lancer son aéroplane.
S'1l faut en croire une vieille prophétie, nous touchons, ou peu s’en faut, à la solution tant cherchée.
Dans son traité de mirabili potestate artis et nature, qui fut au xitIe siècle l'embryon du Carnet du Chauffeur et du Manuel de l'Aéronaute, Roger Bacon, surnommé le Docteur admirable, sans doute parce que son génie primesautier conçut avant l’heure les idées jumelles de la locomotion mécanique sur route et de la locomotion aérienne, écrivait avec une intuition du progrès bien curieuse pour l’époque : « On fabriquera des voitures qui rouleront avec une vitesse inimaginable, sans aucun attelage; on fabriquera des appareïls volants, au milieu desquels l’homme assis fera mouvoir un ressort qui mettra en branle, à la façon des oiseaux, des ailes artificielles. »
Si l’on s'attache à l'esprit plutôt qu'à la lettre forcément imprécise de ce texte, il faut traduire en style moderne : on fabriquera des automobiles sur lesquelles de Knyff fera du cent kilomètres à l'heure; on fabriquera des ballons dirigeables au milieu desquels Santos-Dumont, assis sur une petite selle, fera mouvoir des pédales pour mettre en branle un moteur qui actionnera une hélice à deux ailes.
Et comme la première partie de la prédiction est déjà surabondamment accomplie, on ne peut qu'augurer très bien de la seconde et affirmer que Santos-Dumont, les jours où l'atmosphère sera propice, ira, à l'heure du Bois, faire sa promenade aérienne allée des Acacias avant qu’elle soit ouverte à la libre circulation des voitures qui roulent avec une vitesse inimaginable sans aucun attelage.
Par exemple, la prophétie qui est formelle sur l'extrême vitesse de la voiture de Knyff ne dit pas si notre ami Santos-Dumont, à cheval sur son bambou comme Ibaris sur sa flèche d’or, pourra accomplir en une demi-heure le trajet aller et retour de notre parc d’aérostation à la Tour Eiffel. Roger Bacon n’assure point que Deutsch aura le plaisir de payer cette année les cent mille francs promis. Peutêtre en pressant un peu le texte élastique on pourrait tirer du grimoire latin que le donateur signera le chèque qu'il porte constamment sur lui avant que soient révolues les cinq années libéralement octroyées aux expérimentateurs.
En tout cas, le véritable énoncé du problème vient d’être donné pour la première fois et c’est beaucoup : une question bien posée est à moitié résolue, Partir d'ici, arriver là, revenir ici sans dépasser un temps fixé d'avance et toucher cent mille francs au bout de la course, voilà qui est net, d'autant que l'importance du prix et les conditions stipulées affirment d'avance les difficultés indéniables de l'épreuve et le mérite rée1 de l’aéronaute intelligent qui trouvera le moyen de les surmonter.
Grâce à la fondation du Grand-Prix de l’Aéro-Club, l’idée abstraite et obscure remuée dans la tête du vieux moine anglo-saxon, endormie ensuite pendant des siècles, plus longtemps que la somnolente princesse des contes de fées, réveillée enfin sous le vigoureux coup de baguette du progrès se concrétise, s'éclaire et nous apparait aujourd'hui dans sa vivante beauté.
L'évolution à laqueile il nous est donné d'assister appartient au mouvement général qui entraine le monde sur l4 voie ascendante du tourisme.
Trois grandes Sociétés — la Triplice sportive — le Touring-Club, l’Automobile- Club, l’Aéro-club, procédant l'une de l'autre par filiation naturelle concentrent leurs efforts dans une puissante unité d'action pour amener graduellement de métamorphose en métamorphose l'idée sportive à sa plus haute expression, le tourisme aérien.
De ces trois Sociétés, les deux premières ont contribué chacune pour une part brillante, avec la bicyclette et l'automobile, aux progrès de la locomotion terrestre qu'à mon point de vue d’aéronaute, j'ose appeler la locomotion plane, le tourisme à deux dimensions, les côtes du sol carrossable étant négligeables par rapport à celles de l’air. L’Aéro-Club, venu après, encourage par tous les moyens dont 1l dispose l'automobilisme dans l’espace, le tourisme à trois dimensions.
Je ne saurais oublier ici que l’année dernière, lors de l'Exposition d'automobiles, il a été offert à l'Aéro-Club une large place sous les tentes de l’Automobiles-Club et une place encore plus large par-dessus, grâce aux libéralités de la direction qui nous fournissait gracieusement le gaz. Nous devons tout spécialement remercier avec M. Rives, le baron de Zuylen, le comte de Dion et M. Balliff d’avoir ouvert une galerie et un embarcadère à ce qu on est convenu d'appeler la locomotion de l’avenir.
Certes, les merveilles de la locomotion du présent, réunies dans le superbe décor du jardin des Tuileries présentaient des attractions surabondantes pour captiver le public et assurer le succès dont l’Automobile-Club est coutumier. Nous n'en avons que plus de reconnaissance pour la faveur dont les automobiles de l’air ont été l'objet. Et si nos ascensions ont ajouté un éclat extérieur à une manifestation que des tentes si vastes qu'elles fussent, ne suffisaient déjà plus à contenir, si l’idée aérienne a paru comme le prolongement infini et le rayonnement en plein ciel de l’idée automobile, l'honneur en viendra éternellement à la riche Société qui encourageait par son haut exemple et par son généreux appui une Société plus modeste et alors trop jeune encore pour voler de ses propres ailes.
Et puisque tous les concours nous sont acquis, puisque vous êtes venus joindre vos efforts aux nôtres, Messieurs les Membres du Congrès international d'aéronautique, toutes les espérances nous sont permises. Les temps vont vite surtout en matière de locomotion : vous pouvez en juger par les progrès de la voiture mécanique pendant ces dix dernières années.
Dans l'intervalle d'une exposition à l’autre, les moyens de transport sur route ont été transformés.
Aussi n'est-il pas interdit de penser qu’à la date où s'ouvrira le prochain Congrès d’aéronautique — en 1910 par exemple —- nous verrons évoluer dans les airs autant de ballons dirigeables et de machines volantes que nous voyons de voitures automobiles se croiser aujourd’hui dans les rues.
Au moins nous le souhaitons, Messieurs, ce serait la juste récompense de vos ardentes recherches. En vous saluant ce soir, il nous semble saluer les précurseurs d’un monde nouveau d’où les frontières auront disparu, les avant-coureurs de l'humanité du vingtième siècle, à laquelle est promise la liberté dans l'espace. Et puisque la liberté ne va pas sans son complément nécessaire, la bonne entente des peuples, l'harmonie universelle, réjouissons-nous de pouvoir tirer du passé de l'aérostation un bon augure pour l'avenir, en constatant que le ballon a été jusqu’à présent moins une arme de guerre qu'un instrument de paix.
Nous sommes assurés, Messieurs les Membres étrangers, que ces aspirations trouvent un écho chez vous, et dans la communauté de sentiments qui amène les aéronautes de tout l’océan atmosphérique à fraterniser ce soir, place de la Concorde, nous voulons voir le prélude de cette union générale qui, intimement liée à la diffusion dans l'air des principes de notre internationalisme atmosphérique, apparaît à l'horizon de nos espérances comme le but suprême de la vraie civilisation.
Le Directeur-Gérant : Georges BESANÇON.
Directeur-Fondateur : GEORGES BESANCON
8e Année — N° 10 Octobre 1900
PORTRAITS D'AERONAUTES CONTEMPORAINS