IMPRESSIONS
C’est à Vincennes, le dimanche 22 juillet, que je fais ma première ascension.
Le temps est superbe. Quelques nuages qui glissent dans le ciel très bleu cachent le soleil de temps en temps et rendent plus supportable la chaleur étouffante de cet été.
Douze ballons sont alignés dans l'enceinte réservée. Ils balancent mollement au-dessus des arbres du bois leur monstrueuse obésité. Celui qui doit nous emporter partira le premier. C'est un magnifique 1800 mètres cubes, baptisé le Touring- Club.
3 h. 1/2 approchent. La foule se presse autour de l'enceinte. A l’intérieur, les
aéronautes avec leurs aides activent les derniers préparatifs. On accroche les nacelles. on fixe les baromètres, on charge le Isst. L2>s commissaires viennent remettre les feuilles de bord aux capitaines. Les passagers embarquent.
Nous sommes quatre : Mme Surcouf, MM. Binet, architecte; Hamundson, lieutenant suédois, et moi.
Le capitaine Corot est assis sur le cercle et veille avec le soin méticuleux qui le caractérise à la parfaite exécution de ses ordres. C'est un homme grisonnant, de taille moyenne, maigre et sec, et qui promène d’un petit pas égal et pressé son dos légèrement voûté.
Il est peu loquace, à terre, où il écoute avec un sourire ironique figé sur sa face
Les Concours d’aérostation à Vincennes. — Le Parc. (Cliché communiqué par l’Avenir de l'Automobile).
brunie. En l'air, comme s'il était un peu grisé, il parle davantage. Oh! sans exCÈS,
On pèse le ballon, enlevant du lest, car il est trop chargé. L'équilibre est atteint lorsque le ballon a tendance à s'élever dès que les aides qui maintiennent la nacelle soulèvent les mains. Encore un demi-sac pour obtenir la force ascensionnelle désirée. Un aéronaute voisin dont le ballon est dans notre ligne de départ le fait jeter entier.
A ce moment, devant la foule un peu bruyante qui nous regarde, dans l'inévitable trouble des derniers préparatifs, je me sens légèrement agité et nerveux, j'attends l'émotion. Que vais-je éprouver tout à l'heure? Quelle impression a-t-on dans ce panier au moment où on est emporté dans les airs. Et je suis anxieux de cette sensation inconnue.
3 h. 35. — On lâche, nous partons.
Alors, sans secousse, mollement, ne se doutant pas par soi-même qu'on monte, le
Te
ballon s'élève. On voit la foule s'éloigner, se rapetisser, s'enfoncer. À peine a-t-on eu le temps de s’apercevoir qu'on est parti, qu’on est déjà haut et que le spectacle est merveilleux.
Vincennes n'est plus qu'un petit bois où une fourmilière inquiéte s’agite. Les autres ballons sont comme autant d'œufs à la coque géants. Et nous montons. C’est Paris. Paris immense qui.se perd au loin dans la brûme bleuâtre. Paris, fouillis inextricable, chaos de toits ét de cheminées que ceinturent les fortifications suivant une ligne nettement dessinée, d'où émergent des dômes et des clochers, et la Tour Eiffel, là-bas, grosse comme un jouet d'enfant, tandis que plus près la butte Montmartre, colline miniscule, porte, ainsi qu’un petit bonnet blanc, la basilique du Sacré- Cœur.
Nous avons atteint 1,500 mètres sans nous en douter. On a en ballon cette extraordinaire sensation de n’en avoir point. Si ce n’est qu'on est entouré d'êtres vivants, qu'on repose dans la nacelle, et qu'on voit au-dessus de soi la masse du ballon, on se croirait dans un rêve. Rien, on ne sent rien. Qu'on ferme les yeux et on est dans le vide : plus de mouvement, pas un souffle d'air. Monte-t-on ? Descendon ? Avance-t-on ? tourne-t-on? Mystère. Je crois que rien n’est comparable à cette absence absolue de perception. Il n'est pas jusqu'aux bruits qui, à une certaine hauteur, ne parviennent plus. Alors c'est la Mort, le Néant. Il semble qu’on prenne contact avec l'infini.
Le second ballon est parti. Il monte, monte, passe près de nous. Nous nousparlons. Il nous crie que nous descendons. Nous le savions, parce que les feuilles de papier à cigarettes que nous lancions s'élevaient. Pour moi, je ne m'en serais jamais douté.
On jette du lest, nous remontons.
Bientôt, tout le ciel est peuplé de ballons autour de nous. Successivement nous les avons vus partir et maintenant c’est un véritable essaim qui nous environne. Il y en a au-dessus de nous, il yen a qui semblent encore raser la terre. D'autres filent déjà les uns à droite, les autres à gauche. Et rien n’est plus curieux de voir ces esquifs semblables au nôtre s'envoler de tous côtés, de se rendre compte qu'ils marchent, montent ou descendent, tandis que nous, il nous semble être immobiles dans les airs, spectateurs impassibles de cette course.
Je lève la tête au-dessus de moi et je vois à travers l’appendice jusqu’au sommet du ballon, jusqu'au pôle de la soupape. Ainsi, elle me semble vide cette enveloppe de soie légère, et mon esprit ne peut s'empêcher d'être troublé en considèrant ce chiffon qui porte à 2,000 mètres au-dessus du sol cinq êtres vivants, insouciants, confiants en lui à juste titre et tout occupés du spectacle inoubliable qui leur est offert.
L'aspect de la terre, vue du ciel, est un tableau impressionnant et bizarre, quoiqu'un peu décevant. Toutes les irrégularités du sol disparaissent ; les coudes se redressent, les creux se remplissent, les sommets s’abaissent. Ce n'est plus alors qu'une vue d'ensemble, que des grandes lignes; ce n'est plus qu'une immense cuvette, une cuvette en mosaïque propre, lavée, lissée, unie, sillonnée des rubans blancs des routes ou des rubans des fleuves, sombres, tachés d'argent par le soleil. On descend un peu : la campagne est un habit d'arlequin ou un de ces petits tapis qu'on faisait autrefois avec des morceaux d’étoffes diverses. Les forêts semblent un tapis de velours vert ou mieux une toison crépue de mouton teint en glauque; les villages deviennent des jouets d'enfant de Nuremberg, petites maisons en bois au toit rouge, arbres tuyautés. Faut-il l'avouer? La nature devient artificielle. Nous ne sommes pas habitués à la voir si nette, si propre, si unie. Elle est quelque chose de plus tourmenté, irrégulier et sale. Ce n’est plus la campagne, c'est un jardin bour-
geois aux allées bien sablées, aux pelouses bien tondues, aux arbres bien taillés.
Mais, quittant la terre, voici que nous levons la tête et nous restons en admiration devant le superbe tableau du ciel. Nous sommes à la hauteur des nuages. Au-dessous de nous, quelques-uns flottent mollement comme les bouffées de fumée d'une pipe géante, et autour ils forment une vraie ceinture grandiose de cumulus chaotés et de stratus allongés. Pesants et lourds, ils donnent une impression de force formidable et facile. Ils roulent, énormes, sans bruit, comme des blocs monstrueux qui se choqueraient loin, si loin qu'on ne les entendrait pas. Et le soleil, en éclairant les uns et en frangeant les autres d'une raie de feu. leur donne des teintes fantastiques d'enfer, depuis les jaunes dorés, les rouges rutillants et les blancs éblouissants, jusqu'aux bleus d’ardoise foncés et sombres, et aux gris ternes. Et cela sur un azur transparent et profond qui va se perdre dans la brume à l'horizon.
Tout-à-coup, voici qu'un nuage nous enveloppe de sa buée. Tout se fond et s’estompe autour de nous. L’humidité se dépose sur les bords de la nacelle et sur nos vétements; notre haleine fait un brouillard blanchâtre. Mais quel bien-être délicieux on éprouve! Cette humidité, cette fraicheur pénètrent les poumons comme un baume très doux. On respire profondément.
Alors Le ballon alourdi, lui aussi, quitte le nuage ct retrouve le soleil. Nous descendons et nous sommes maintenant si près de terre que le guiderope traîne. On passe sur les champs, sur une forêt, et la longue corde glisse, saute, s'arrête, repart en faisant entendre un bruit de frou-frou comme une robe de soie. Nous traversons un village, les chiens se mettent à aboyer, les volailles fuient en piaillant, le peuple sort des portes et court, grouilant, se bousculant, criant, tandis que le guiderope plonge dans les cours, escalade les maisons, coule sur les toits. Il retombe dans un jardin sur un pauvre chien qui se sauve, effrayé, en gueulant. Les paysans galopent après nous, saisissent ie guiderope qu'on a toutes les peines du monde à leur faire lâcher. Et jetant du lest, nous remontons.
Mais voici Mormant. C'est notre point d'atterrissage. Malheureusement nous ne sommes pas assez haut et un courant inférieur nous pousse trop à droite.
Alors c'est une vraie fièvre, nous voudrions jeter jusqu'à nos vêtements, nous ramassons le sable à la main sur le tapis; les bouteilles, les verres passent par dessus bord. Tout est inutile. Le capitaine décide de descendre, car en continuant nous nous éloignerions plutôt. Nous descendons, et pour moi, catéchumène, je reste toujours sans sensation, sans conscience de notre vitesse, de notre mouvement. Quelques coups de soupape, un peu de lest. Une secousse, c’est l'ancre qui vient d'être jetée. Une courte fuite qui me semble vertigineuse, puis un arrêt brusque. Nous descendons, descendons ; un choc, quelques soubresauts, nous sommes à terre à l'ombre d’un pommier. Et au-dessus de nous, la soie dégonflée, emportée par le vent, fait un bruit de papier froissé, de vent dans les peupliers, qui donne l’effroi que l’enveloppe fragile ne se déchire.
À terre. Une personne, puis deux arrivent lentement, un peu effrayées. Elles se tiennent à distance, et, sur nos exhortations se décident, s'approchent, sont près de nous. Alors de tous côtés, des champs, des routes, des buissons il en surgit, il en accourt. En quelques instants c’est une foule.
On dégonfle peu à peu le ballon, qui se couche sur le côté et s’affale. Et plié, emballé, ficelé avec tous les agrès, il est chargé sur une voiture qui le transporte vers la gare, tandis que nous allons chez le fermier, propriétaire du champ, faire apposer sa Signature sur notre Journal de bord. Ces braves gens nous font entrer et, tout en causant, nous offrent un petit vin blanc qui est le bienvenu. Dans deux voitures, qu'ils mettent gracieusement à notre disposition, nous partons pour Mormant, dîner, et de là pour Paris.
Et de cette première ascension, je garde un délicieux souvenir! C’est surtout ce bien-être de rêve, comme impalpable et intangible qu’on éprouve dans les airs, qui me laisse une inoubliable impression. Et dans le cahotement, l'étouffement, la poussière et le vacarme du train qui m'emporte, je pense que, quelques heures avant, j'étais dans le calme, le grand air, la solitude et l'Énorme Silence.
Roger SAVIGNAC.