LE COUTURIER DES AËÉRONAUTES
Il se nommait Henri Rogé, né à Maisse (Seine-et-Oise), le 18 avril 1825: il est mort à Paris, le 1er septembre 1900, étouffé par une congestion pulmonaire.
C'était un homme actif, ingénieux et fort doux qui n'avait pas d’ennemis et s'était fait une réputation fort enviable dans le monde aéronautique.
Après différentes péripéties, Rogé avait fondé un atelier de piqûres pour bottines, lorsqu'il fut chargé de la couture du Géant. Le succès avec lequel il s’acquitta de cette tâche le désigna à Giffard pour [a construction du captif de Londres. Pendant l'Année terrible, il exerça son talent sur les 40 ballons construits à la gare du Nord (il parvint à en coudre un par jour), et le dirigeable de Dupuy de Lôme à bord duquel il fit, en 1872, au fort de Vincennes, sa première et unique ascension. En 1878, Giffard lui confia le captif des Tuileries du cube de 25,000 mètres, ce qui lui valut la construction d’une interminable série de captifs, Barcelone, Trocadéro 1889, Nice, Rome, Copenhague pour Gabriel Von; Chicago 1892, Mexico 1893, Champ de Mars 1895, Budapest 1896, Leipzig 1897, Turin 1808, Genève 1800, les balions du duc des Abruzzes, en 1809, pour MM. Godard et Surcouf. Lors de l'Exposition de 1900, sous la direction de M. Surcouf, un des deux captifs du Champ de Mars ainsi que celui du bois de Vincennes, et enfin le ballon lumineux du Jardin de Paris.
Ce fut encore Rogé qui cousit, pour les grands ateliers aérostatiques du Champ de Mars, tous les ballons militaires pour la Russie, l'Italie, l'Espagne, le Danemark, la Suède, la Norvège, la Chine, le Japon et la Suisse.
Parmi les travaux spéciaux, nous citerons le Sirius, le France-Russie le Touring- Club, le Balaschoff, La Véga et les ballons-sondes construits pour le compte de M. Besançon.
En novembre 1800, il entreprit pour MM. Jumeau et Jullot, décorateurs, les velums de l'Exposition de 1900.
Si l'on mettait bout à bout toutes les coutures qu'il a exécutées on obtiendrait certainement une longueur dépassant celle d’un grand cercle de la sphère terrestre. Cependant l’homme qui a vu tant d’aéronautes, et par les mains duquel sont passés tant de véhicules aériens, n’a pu satisfaire qu’une seule fois le désir d'accompagner un de ses clients dans la nacelle. Mais si son expérience en aéronautique laissait à désirer, il connaissait par compensation une foule d’anecdotes curieuses relatives
au monde aéronautique. Quand on le poussait assez pour vaincre sa discrétion, on s'apercevait que c'était un répertoire vivant des plus intéressants à consulter. Ce qui est rare, il disait du bien de tout le monde. Il n’entrait pas dans cette foule de querelles mesquines qui ont fait si souvent appliquer aux aéronautes ce vers que l'Eneïde met dans la bouche de la reine de Carthage :
Tantæ ne animis cœlestibus ire !
Paul ANCELLE.