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CONFÉRENCE (1) DU COMTE HENRY DE LA VAULX

Mesdames, Messieurs,

Ma qualité de capitaine-commandant le Centaure me vaut l'honneur de faire devant vous le récit du voyage aérien que nous accomplissions, mon ami de Castillon et moi, le 0 octobre dernier, de France en Russie. La tâche est bien lourde, et, si je ne comptais sur votre extrême et bienveillante indulgence, vous me

(4) Conférence faite à la soirée donnée par l'Aéro Club le 15 novembre, en les salons de l’Automobile-Club.

vertiez vite disparaître par une des nombreuses trappes dont est abondamment pourvue la scène splendide que l’Automobile-Club a bien voulu m’octroyer comme tribune.

Je commence : Dans le précédent concours du 30 septembre, j'avais quitté Vincennes à bord de ce même Centaure, ballon de 1,630 mètres cubes, gonflé au gaz d'éclairage ; 21 heures après, J'atterrissais dans la Pologne russe. J'avais à

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1,Maisou; 2, Cte de Castillon de St-Vicror; 3, Cte de La Vaulx; 4, Juchmès; 5, Balsan; 6, Hervieu (Lauréat)

(Cliché communiqué par l’'Ilustration).

lutter, cette fois, contre le Saint-Louis, gros ballon de 3,000 mètres cubes, et je ne gagnais que de 15 kilomètres.

Aussi, dès le retour de mon premier voyage en Russie, je résolus de gonfler le Centaure au gaz hydrogène de façon à pouvoir mieux équilibrer mes chances avec l’aérostat le Saint-Louis dans le dernier concours de ballons, concours de durée et de distance tout à la fois, dont le nombie important des points accordés au

vainqueur devait peser formidablement dans la balance pour l'attribution du Grand prix de l’'Aéronautique.

D'un autre côté, d'après un arrangement conclu entre mon ami de Castillon et moi, il avait été décidé que celui des deux qui aurait eu le moindre nombre de points pendant les concours de Vincennes renoncerait à courir dans le Grand prix de l'Aéronautique et viendrait aider l’autre pour la victoire finale. En loyal sportsman et bon ami qu'il est, de Castillon devait donc prendre place dans ma nacelle, ayant été moins favorisé par suite d’une série de malchances qu'il serait trop long d'énumérer, mais qui ne diminuent pas, bien au contraire, sa valeur d’aéronaute devenue proverbiale.

Le mardi 9 octobre, l'aérodrome de Vincennes présentait un aspect inaccoutumé, plus solennel encore que les journées précédentes de concours. Un grand nombre des membres de l’Aéro-Club avaient tenu à venir, par leur présence et leurs applaudissements chaleureux, encourager leurs camarades qui partaient pour la conquête du premier Grand prix de l’Aéronautique. Parmi mes concurrents, tous déjà primés dans les précédentes épreuves, quatre appartenaient à notre jeune Société: leurs noms, vous les connaissez déjà : c'étaient Jacques Faure, Balsan, Hervieu, Maison. Le seul qui ne fut pas de l’Aéro-Club était M. Juchmès, mais il mériterait d’en être, car il a fait preuve pendant toute la durée des concours d'une endurance très remarquée.

À 4 h.1/2 de l'après-midi, tous les ballons gréés sont dressés sur leur cercle; la flottille aérienne est prête à partir. Le gonflement du Centaure n'ayant pu se faire entièrement avec de l'hydrogène, a été complété avec du gaz d'éclairage. Dans ces conditions, il enlève un poids de lest de 800 kilogs, provisions comprises, et non point les 1,100 kilogs que certains journaux par trop généreux lui ont royalement octroyés.

A 5 heures, notre excellent camarade Jacques Faure part seul, avec sa crânerie habituelle, dans le ballon l'Aéro-Club; puis M. Jacques Balsan, dans son ballon Saint-Louis, accompagné de M. Louis Godard.

Enfin, c'est notre tour: des mains se tendent vers nous, nous faisons nos adieux et quelques enthousiastes animés d'un pressentiment prophétique nous crient « Vive la Russie ». Nous remercions, fiers de la confiance qu’on nous témoigne et, à 5 h. 50, le vieux Centaure, gonflé à outrance pour la lutte suprème et chargé de ses 800 kilogs de lest, s'élève doucement dans les airs, étalant glorieusement, aux dernières lueurs du soleil mourant, ses nombreuses blessures rèçues au cours des batailles et hâtivement cicatrisées. Nous partons, de Castillon et moi,en envoyant un dernier adieu à nos amis terriens et animés du bon espoir de vaincre. Le Centaure n'a jusqu'à ce jour jamais connu la défaite, il nous semble impossible que ce vieux compagnon nous abandonne au moment de la lutte décisive. Nous prenons une direction N.-N.-E., passons successivement au-dessus de Fontenay-sous-Bois, Rosny ; nous traversons la forêt de Bondy, naviguant à l'altitude moyenne de 700 mètres. Peu à peu Paris s'éloigne; nous passons au-dessus de Sevran-Livry et on n’aperçoit bientôt plus de la capitale qu’une vague et immense lueur qui marque au loin notre point de départ. Une légère brume s'étend sur la terre; nous jetons quelques poignées de sable et bientôt nous dominons le brouillard. Nous sommes en équilibre à 1,500 mètres, au-dessous d’un ciel pur, éclairés par une lune si brillante que nous pouvons lire tous nos instruments sans le secours des lampes électriques. La nuit s'annonce superbe et quelques étoiles filantes iradient le firmament, nous incitant à formuler des vœux pour la bonne réussite de notre voyage. Mais en attendant que nos vœux célestes se réalisent, la bête humaine vile et basse se réveille en äcus sous la forme de crampes d’estomac; il est 8 heures du soir et l'heure paraît

tout indiquée pour prendre quelque nourriture. Durant que je veille à l'équilibre du ballon, de Castillon va fourrager dans la soute aux provisions; il en sort des œufs durs, un chapon superbe, des poires et du raisin, le tout accompagné d’une bouteille de vin blanc et d’une fiole de Mouet et Chandon extra dry. Le couvert est rapidement mis, les genoux servent de table et les doigts de fourchettes. Le diner se passe joyeusement, au milieu de.la tranquillité sereine de l'atmosphère. De temps à

M. Jacques Faure dans la nacelle de l’ « Aéro Glub ».

Au premier plan, M. lecommandant Renard, président du Comité d'organisation

(Cliché communiqué par l’Ulustration).

autre des bruits lointains de terre parviennent jusqu’à nous comme pour nous narguer et nous rappeler que nous ne sommes, après tout, que de misérables évadéz appelés d'ici quelques heures à ramper à nouveau sur le sol. De temps à autre une interpellation plus proche, plus directe parvient à nos oreilles : c’est quelque concurrent qui marche dans notre sillage et nous envoie un salut à travers les airs. Notre équilibre se maintient à 1,500 mètres d'altitude,

La brume qui couvrait la terre se dissipe peu à peu et nous voyons les plaines de la Champagne défiler sous nos pieds.

Voici Reims, dont la cathédrale, éclairée par un immense rayon de lune, nous apparaît tel un décor de théâtre. Un ballon nous suit depuis le départ, sans être sûr de son équilibre ; de temps à autre, il monte au-dessus de nous pour venir ensuite raser le sol. Nous traversons la Suippes, dont les eaux cristallines servent de miroir à la lune ; il est déjà minuit quand nous planons sur les étangs de Bairon, et l'ombre de notre aérostat glisse sur les ondes silencieuses des lacs, pareille à quelque fantôme d’un merveilleux conte breton. La température est très douce. Nous mettons nos manteaux, plutôt par acquit de conscience que par nécessité.

Un immense canal coupe en ligne droite la terre; nous consultons nos cartes, nous venons de franchir le canal des Ardennes; puis, au nord, dans le silence de la nuit, à peine éclairé par quelques lumières tremblottantes, nous découvrons Sedan. Encore quelques minutes de marche et nous franchissons la frontière ; nous voici maintenant en Belgique, au-dessus de la Semois. Devant nous, se profilent les hautes futaies de la forêt de Bouillon; le thermomètre placé dans notre nacelle marque 12° au-dessus de zéro. Nous continuons à naviguer à 1,500 mètres de hauteur, audessus d'un pays peu habité, si l'on en juge par l'absence complète de lumière, au loin dans la plaine.

Nos montres marquent 2 heures de la nuit, et, de tous les points de l'horizon céleste arrivent, avec une rapidité effrayante, de gros nuages, des cumulus blanchâtres. Nous sommes enserrés dans un cerele de brouillard qui s'épaissit de plus en plus, nous cache la vue du sol et nous aspire avec lui jusqu’à 2,000 mètres. Puis, comme pour se jouer de nous, le brouillard perfide disparaît de nouveau ; nous entrevoyons la terre, mais pour peu de temps, car bientôt, les brumes s’unifient au-dessous de notre sphéroïde, à une hauteur de 1,700 mètres. La lune nous apparaît entourée d’un cercle de couleur irisée que l'on appelle «le halo », phénomène dont la splendeur est réservée aux seuls aéronautes. Castillon sommeille un peu dans le fond de la nacelle, pendant que je veille sur l'équilibre du Centaure. Nous n'avons usé, jusqu'ici que 250 kil. de lest, et si aucun accident ne vient entraver notre matche, nous avons les plus grandes chances pour passer la journée entière dans les airs, et peut-être même la nuit suivante; aussi est-il nécessaire que nous nous reposions, car, si nous arrivons à la seconde nuit, nous aurons besoin de toutes nos forces.

Elèves d’une même école, celle de Maurice Mallet, nous avons une méthode identique pour la conduite des aérostats et une confiance illimitée l’un dans l’autre; quand l’un veille, l’autre dort tranquille.

Il est 4 h. 1/2 et, du côté du Levant, les brumes blanchissent : elles deviennent de plus en plus transparentes, puis une tache rouge toute déchiquetée ensanglante l'horizon; l'aurore se dessine nettement. Nous marchons directement sur l'Est ; nous traversons une rivière importante.

5 h. 1/2. — Tlfait grand jour; sous l'action du refroidissement atmosphérique qui précède immédiatement l'apparition de la lumière, nous retombons à 500 mètres au-dessus du sol : de toute part des cris signalent notre présence, nous cherchons à nous renseigner, nous hélons les gens au moyen du porte-voix que nous avons à bord, mais hélas sans succès. Les paroles qui parviennent à nos oreilles sont incompréhensibles.

D'ailleurs cela nous importe peu, car nous sommes certains de notre orientation, nous avons devant nous l'Europe tout entière. Le pays que nous traversons est très accidenté. Les montagnes ont des aspects mamelonnés, sillonnés de gorges abruptes et encaissées : les points de vue pittoresques se multiplient; nous devons être en pleine Saxe, au milieu de la chaîne de Thuringe.

L'AEROPINILE 16)

6 h.20. — Le disque solaire apparaît devant nos yeux, puis monte lentement et majestueusement au-dessus de la ligne de l'horizon. Nous inspectons le ciel tout alentour et nous apercevons derrière nous, à une altitude plus élevée que la nôtre, un aérostat. Nous braquons notre jumelle ; il nous semble bien reconnaître le Sarnt- Louis, mais il est trop loin de nous pour que nous puissions l'affirmer. Bientôt le ballon rival disparaît dans les nuages. Sous l’action calorifique du soleil, le Centaure commence aussi son mouvement ascensionnel. À notre tour, nous pénétrons au milieu des nuées et à 7 heures du matin nous avons repris notre altitude de la nuit,

c'est-à-dire 1,500 mètres. De gros cumulus roulent en rangs serrés sous nos pieds et nous retrouvons notre concurrent.

7 h. 20 du matin. — Le mouvement ascensionnel continu: toujours; nous voilà à 2,500 mètres; nous voguons au-dessus de la mer des nuages et l'ombre du Centaure, cutourée de 11 fameuse auréol: des aéronautes, se pro ette sur les vagues aériennes.

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