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HENRY DE LA VAUIX

L'APPAREIL DE NEOPRISSON

Le dimanche 4 novembre dernier, M. A. Brisson a procédé à une nouvelle expérience de son appareil aérien.

Cette cinquième ascension étant, de l'avis de M. Brisson lui-même, « la plus concluante », nous en faisons le compte-rendu détaillé pour les lecteurs de L’Aëérophile qui, presque tous, connaissent M. Brisson et suivent avec intérêt ses persévérantes tentatives pour la recherche du point d'appui et la réalisation du problème de « l'air vaincu par lui-même ».

Donc le ballon l'Avenir, cubant mille mîtres, appartenant à M. Louis Godard, a été gonflé à l'usine à gaz du Landit au lisu dit & Casse-Coke ». A trois heuresilétait prêt à partir devant un bon nombre de curieux...

M. Taupin procède à l’appareillage et M. Emile Rat qui doit conduire le voyage surveille les derniers préparatifs, lorsque M. Brisson vient me faire une agréable surprise, en m'invitant à l'accompagner dans cette ascension «décisive ».

Après quelques ascensions captives à quatre ou cinq mètres, pour essayer la

{ FL. . + z L'AÉROPHILE 175 suspension de l'appareil situé sous la nacelle, nous nous élevons, MM. Emile Rat et moi, à 3h. 10, dans le ciel brumeux du notd parisien.

Le vent est nul et le brouillard peu dense; cependant ce n'est pas encore le temps idéal rêvé par M. Santos-Dumont. Nous nous dirigeons très lente

l'est. Alors, tandis que M. Rat surveille l'ascension progressive, M. Br che au bord de la nacelle et m'explique son système.

Brisson,

ment vers Isson se pen-

Il se compose de quatre coupoles en soie vernic, mesurant un meétre vingt

de diamètre, réunies en carré par une légère charpente où flottent des petits drapeaux. Sous l'appareil et en son axe, pend une longue cordelette de plus de cent métres, terminée par des banderolles multicolores. Actuellement les coupoles ont l’air de cônes, car elles sont soulevées par quatre cordelettes venues des grandes pattes d'oie du filet et passant dans des anneaux à jeurs sommets, puis aboutissant au bord de la nacelle.

L'appareil est donc suspendu par les sommets des coupoles et il suffira de lâcher à la fois les quatre cordelettes pour que les anneaux glissent et mettent le système en liberté. L'opération est d'autant plus facile que l'ensemble ne pèse que dix kilogs.

M. Briscon m'explique aussi que le succès déperd du bon lancement de l'appareil. Il faut profiter d'un mouvement descendant du ballon, pour que les coupoles se gonflent instantanément et que l'appareil s’équilibre rapidement. On devine aisément que le systéme doit faire parachute et planer longtemps.

ne M. Brisson nous lit un extrait de ce Ain qu'il appelle modestement sa « profession de foi » :

«… L'appareil est composé de quatre coupoles en soie de Chine résistantes et imperméables à l'air, placées en carré se faisant OP Dune, par l'autre, ayant leurs gueules béantes tournées vers le sol et leur partie supérieure close, laissant entre elles une ouverture par où l’air fuit incessamment, compénsant ou plutôt remplaçant celui que les coupoles entraînent et qui va en se SOEUR plus en plus, à mesure qu'il descend sur des couches de plus en plus denses dont il entraîne successivement une partie qui ne peut s'en aller, puisque l'appareilest inchavirable, refoulant en tous sens non seulement contre la pression atmosphérique mais encore contre toutes les forces mises en mouvement dans l'air, répartissant ainsi son poids par le volume déplacé sur toute la masse atmosphérique et la répercussion des molécules qui se compriment de l’une à l'autre, jusqu'à ce qu'enfin, les proportions en étant bien établies, le poids à un moment donné doit être annihilé.….. »

Pendant ces explications, nous traversons le brouillard ct l'on plane dans un ciel assez pur que voile seulement une infranchissable ligne de nuages situés à plus de trois mille mètres. Des bandes jaunes à l'horizon mauve indiquent le proche coucher du soleil.

L'ascension continue régulière jusqu’à 1,500 mètres. Des trouces dans la brume nous permettent de distinguer la gare de Noisy-le-Sec et la ligne des forts de Noisy, Rosny, Champigny, etc. Nous percevons une « Marseilaise » qui salue l'arrivée de M. de Seives à Romainville; cela réchauffe nos cœurs, mais no nos membres engourdis par le froid qui devient fort désagréable. Justement M. Rat laisse choir ja précieuse cuiller en bois russe qui m'accompagne depuis huit ans dans mes ascensions: un cri nous échappe : & une pelle dans l'espace! » J'avoue que le mot ne vaut pas la « louche des aéronautes », de plus récente création; nos amis les Russes sont du reste encore moins avancés sur ce point, car ils se servent d’une « main» d'épicier, instrument mal commode et dangereux puisque métallique, qui ne permet pas les jeux d'esprit.

Mais revenons à notre ballon. M. Brisson m'indique que l'endroit semblant étre particulièrement favorable, l'appareil va étre lâché au premier moment de descente.

À quatre heures, nous ne sommes plus qu'à 1,350 mètres; MAN. Brisson ct Rat saisissent chacun deux cordelettes et les lâchent ensemble, sans secousse….

Anxieux, rous nous penchons. L'appareil oscille un instant, comme s'il allait prendre vie, les coupoles <e gonfient, se tendent, et l'engin a l'air de descendre en sens contraire de notre marche, comme les coupoles argentecs du pavillon ottoman de l'Exposition. Notre ballon délesté remonte.

L'engin semble courir horizontalement, en s'éloignart derrière nous, quand nous le perdons de vue dans le brouillard

Nous atteignons 1,900 mètres; la nuit nous menace, ct cet exce.lent bal:on n'a plus envie ce descendre. À quatre heures et demie, un faible mouvement de descente se dessine, sans s'accentuer comme à l'ordinaire. La température de terre doit compenser la condensation théorique. Le brouillard se dissipe heureusement. Nous traversons la Marne deux fois, à Nogent, puis à Champigny. Une grande plaine s'étend sous nous et s'arrête à une ligne de bois qui s'enfoncent dans la nuit.

Deux coups de soupape empêchent le ballon de s'équilibrer malgré nous, car il faut ramene+ à M. Louis Godard son ballon pour demain. M. Rat a largué le guiderope en double et tient prète l'autre moitié. Le cordage se pose doucement sur une petite colline et les gens accourus nous aménent à terre le plus aimablement du monde, a S Mouse

Nous sommes à la Oueuc-en-Brie, à la limite des départements de Seine-et- Oise et de Seine-et-Marne, à deux pas de la propriété de M. François de Curel. M. Emile Rat se prodigue pour accélérer le dégonflement dans la nuit, tandis que M. Brisson s'évertue à trouver un voiturier qui nous mènera à la gare d'Emerainville- Pontault, qui figure sur les cartes comme un fameux rendez-vous d'aéronautes. Un cycliste infatigable, M. Louis Bondroit, nous y a précédé et nous y dosne le coup de main nécessaire pour la bonne expédition du précieux matériel.

Qu'est devenu l'appareil de M. Brisson? L'expérience a-t-elle réussi? Heureusement que les journaux ont bien voulu faire appel à leurs lecteurs. Voici le résultat officiel. |

M. Emile Séguier (de Fontenay-sous-Bois), a écrit, deux jours après, à M. Brisson, qu'il a assisté au fonctionnement de cet engin :

«Il n'est pas tombé. Il est descendu, en produisant des zigzags de droite à

gauche, excessivement lentement, ses coupolesétaient encore un peu gonflées après avoir touché terre, mais elles se sont affaissées lorsqu'on a voulu les soulever.

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L'appareil était intact quand des voituriers sont venus l'enlever, pour le mettre à l'abri. »

L'appareil a été recueilli par un nommé Veillard, et quelques-uns de ses amis. [l a été ensuite porté dans un terrain voisin, appartenant à M. Cabrigniac; mais là. s'inspirant du vandalisme des habitants de Gonesse à la descente du premier ballon, des charretiers de passage se sont partagé l'appareil, de sorte qu'ils n'ont pu rendre que des débris inutilisables à M. Brisson. Heureusement qu'une Société d'encouragement à l'aéronautique existe aujourd'hui, l’Aéro-Club, qui se fera un devoir de donner à l'inventeur la petite subvention nécessaire pour réparer le désastre.

Cette expérience « concluante » sera « décisive » le jour où M. Brisson aura construit un appareil plus important, avec des coupoles de quatre à cinq mètres de diamètre, sous lesquelles on pourra mettre un panier d'appareils enregistreurs, en attendant qu’un aéronaute y prenne place. Il sera très intéressant de savoir combien de temps un engin ainsi construit peut se maintenir dans l’espace, lorsqu'on l’abandonne d’une hauteur déterminée, et alors quels avantages l'aéronautique peut tirer

de ce nouveau mode de locomotiou.

Georges BANS.

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