HOTEL-DIEU
Le premier remaniement dont fut l'objet la vieille maison date de Philippe-Auguste : ce monarque, pour dégager quelque peu la façade de Notre-Dame entièrement masquée par l'hôpital, décréta le percement de la rue Notre-Dame (r i84), ce qui enti-aîna la démolition d'une partie de l'Hôtel-Dieu. Mais bientôt de nouvelles constructions s'élevèrent sur la rive droite du petit bras de la Seine et saint Louis fit bâtir un édihce immense formé de trois grandes salles à voûtes ogivales et qui ressemblait bien plus à une église qu'à un hôpital.
Saint Louis fut d'ailleurs un zélé bienfaiteur de l'Hôtel-Dieu. Phihppe III suivit son exemple, si bien qu'à la fin du xiii" siècle, l'hôpital possédait une rente de iSoooo francs (valeur actuelle), plus les revenus d'un grand nombre de propriétés urbaines et rurales.
L'administration de l'Hôtel-Dieu était entre les mains des chanoines de Notre-Dame : ils déléguaient à cet effet deux des leurs qui prenaient le nom de « proviseurs ». Les pratiques religieuses étaient naturellement de rigueur et les malades n'étaient admis qu'après s'être confessés et après avoir communié, mais une fois hospitalisés ils ne manquaient de rien et ils choisissaient leurs aliments avant les frères. Quant à la visite, elle était faite tous les matins par un prêtre portant le Saint-Sacrement.
Le service était fait par des frères et sœurs laïques soumis à des règles extrêmement sévères : ils furent remplacés au xiu" siècle par des religieux et religieuses appartenant à un ordre régulier. En somme, à cette époque les volontés des bienfaiteurs se trouvaient admirablement réalisées : les malades étaient bien nourris et bien traités. Ce n'étaient pas des misérables qu'on accueillait par pitié ni par devoir : c'étaient des envoyés de Dieu et, comme tels, ils étaient traités avec la plus grande considération « comme les maîtres de la maison ».
CeL heureux état de choses ne dura pas longtemps : la France devint la proie de la guerre, de la famine, de la peste et l'on connaît la terrible épidémie de peste noire en i3/|8 qui, en 4 ans, lit périr le tiers des habitants de l'Europe; des inondations, des incendies vinrent encore dévaster l'hôpital. Puis, vint la guerre de Cent Ans, avec toutes ses tristesses et ses misères. Jean II, Chaides VI accumulèi-ent pourtant dons et privilèges pour remettre en état les finances de l'Hôtel-Dieu gravement compromises ; ils furent aidés dans leur tâche par les particuliers et les corporation?. Quelques-unes de celles-ci instituèrent des banquets, donnés à jour fixe : ainsi les marchands drapiers, le jour où s'assemblait la confrérie, octroyaient à chac[ue pauvre de l'IIàtel-Dieu un pain, une pièce de chair et une pinte de vin. Le jour de Pâques, les orfèvres offraient le banquet qui était servi par leurs femmes en grand costume. Des abus ne tardèrent pas à se produire et un chroniqueur de l'époque signale « la grande afiluence de pauvres non malades qui se viennent coucher audict Hostel-Dieu pour estre au banquet ».
Le début du xv" siècle voit encore l'Hôtel-Dieu dans une détresse profonde : la misère du temps a raison des libéralités et des privilèges royaux. En 1/178, Louis XI agrandit l'Hôtel-Dieu et, à ce propos, établit la situation de l'Hôtel-Dieu dans des lettres patentes dont sont extraits les passages suivants : « Au dit Hostel-Dieu sont XII prestres religieux et six clercs pour faire le divin service des trespassés tout à noctc chascun jour et troys messes à noctc cliantécs... et autres messes basses qui sont dictes par les cliapelles fondées en Ire les malades... Ilem au dit Hostel-Dieu sont ordonnés deux cliapcllains pour oyr les confessions des malades... Item au dit Hostel-Dicvi sont plusieurs cyrurgicns, barbiers, médecins, tous aux gages et sallaires du dit Hostel-Dieu pour revisiter et
L'jEsculape.
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garir par cliascun jour les malades qui ont besoin de cyrurgicns ». Ces « sallaires » n'étaient pas très élevés, à en juger par ce document, provenant du registre des comptes de iZ|46, 'et qui paraît le plus ancien sur ce sujet : « A maistre Anguerran de Parenti, médecin, pour sa pencion de ceste année pour visiter les frères, sœurs, iilles et gens de céans, YII livres ».
Malgré tous les appuis royaux et toutes les conti-ibutions des bourgeois, l'Ilôtel-Dieu ne suffit pas à sa tâche et une des causes principales est que l'administration de l'hôpital est en des mains incapables, malhonnêtes : des scandales ont éclaté parmi les religieux et les religieuses ; il n'existe plus de livre de dépenses ; c'est le désordre complet.
Un arrêt du Parlement en date du 3 mai i5o5 vient mettre un terme à ce fâcheux état de choses : il remet l'administration de l'hôpital entre les mains de huit bourgeois dits « commissaires laïques ». Cette organisation fut bientôt généralisée à tous les liôpitaux du royaume. Les commissaires étaient chargés de la gestion financière de l'hôpital. Chaque année, ils rendaient leurs comptes à une commission de « gouverneurs » en présence- de deux conseillers du Parlement et d'un délégué du chapitre de Notre-Dame. Le chapitre luimême fut sommé de rendre ses comptes de iZigSà i5o5: ne pouvant le faire, il l'ut condamné à payer à l'Hôtel- Dieu des sommes considérables. Religieux et religieuses furent expulsés non sans une résistance désespérée : munies de bâtons et de couteaux ces dernières purent même pendant plusieurs jours tenir en respect commissaires et gouverneurs ; il est vrai qu'elles étaient soutenues par les clercs de l'Université de Paris. Le chapitre de Notre-Dame manifesta à plusieurs reprises son hostilité aux réformes nouvelles et de graves désordres s'étant reproduits, des peines sévères lurent prononcées par le Parlement qui promulgua de nouveaux statuts. Les malades furent confiés axix
GgO HOSPICES ET HOPITAUX DE PARIS
religieuses de l'ordre de Sainl-Augustin ; un licencié en médecine l'ut chargé de faire la visite médicale une ou deux l'ois par semaine ; un barbier-chirurgien l'ut commis aux soins de raser les malades et de l'aire les saignées.
En i5i5, François P'' ordonne la construction d'une nouvelle salle qui, d'ailleurs, ne fut pas édifiée et, à ce propos, donne les détails suivants dans ses lettres patentes : « En la salle Saint-Thomas et en la salle Saint-Denis ordonnée pour les navrez qui n'est que de six toises de largeur, y a six rangées de lils si prouchains l'un de l'autre que entre deux ne pourrait passer que une religieuse seullenient de front... la salle des accouchées qui sont ordinairement vingt-cinq ou trente, laquelle par faullc d'aultre lieu combien c[u'elle soit basse comme ung cellier, est appropriée à gésiner lesd. accouchées qui sont logées en lieu trop bas et acatif, tellement que en hyver que sont les grandes eaues l'eau de la Seyne vient à ung pied près des fenêtres et deux pieds au dessus desd. licts... Et les malades frappés de la peste sont couchez parmi les aultres malades... »
En i533, le cardinal chancelier Duprat fit édifier une salle de loo lits pour les pestiférés. Cette salle fut construite à ses frais. Sans doute, le cai'dinal l'édifiait pour racheter ses fautes, s'il faut en croire cette boutade de François I" : « Son hôpital ne sera jamais assez grand pour loger tous les malheureux qu'il a faits ». Cette salle, dénommée salle Sainlc- Marllio, ou du Légat, était fort belle et possédait mie belle façade (llg. 60 moitié gauche). Elle fut brûlée en '772-
La réforme ne larda pas à porter ses fruits: les administrateurs fuent tout d'abord isoler les pestiférés qui furent relégués dans un bâtiment dit « salle du légal », située rue du Pelit-Pont: ils s'appliquèrent ensuite à diminuer l'encombrement sans cesse
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.n-andissant des salles de riIôtcl-Dieu. Cet encombrement était tel que la majorité des malades couchait par terre, chaque lit en contenant liuit à dix. La morlaUté était effrayante : en loGa, il mourut à l'ilôtcl- Dleu 68 ooo pestiférés-! Les ressources dmimuaicnt sans cesse, la misère était partout, les bâtiments menaçaient ruines, l'unique nourriture des malades était constituée par de minimes portions de pain de son.
Henri IV, ému de tant de misère, mit tout en œuvre pour relever les Tinances de l'hôpital : privilèges considérables, exemptions, impôts nouveaux. Une partie de l'IIôtel-Dieu fut reconstruite et les constructions ogivales du moyen âge firent place à des pleins-cintres et à des étages superposés. Deux succursales furent édifiées, réservées aux pestiférés : l'une fut située faubourg Saint-Marcel, l'autre fut l'hôpital Saint-Louis (1607). ,
L'IIôlel-Dleu était toujours Insuffisant. L'architecte Gamard conslrulsit alors de nouveaux bâtiments sur le Pont-au-Double. puis sur la rive gauche du petit bras de la Seine, en bordure de la rue de la Bùcherie. Les nouvelles salles furent reliées aux anciennes par le pont Saint-Charles. Le petit bras de la Seine fut ainsi transformé en une sorte de cour
intérieure. ,
Les guerres de la Fronde peuplèrent à 1 excès l'Hôtel-Dieu : c'est alors que la supérieure des religieuses, Geneviève Bouquet, eut l'idée de construire des lits à plusieurs étages ce qui permit de coucher jusqu'à i/| et 16 malades par lit.
En i65i , les terrains de l'hôpital du faubourg Saint- Marcel furent vendus à la reine Anne d'Autriche et l'IIôtel-Dieu fit édifier, en remplacement, l'hospice Sainte- Anne réservé aux maladies contagieuses.
En i665, fut réunie à l'Hôtel-Dleu, pour lui servir de chapelle, l'église de Salnt-Julien-le-Pauvre.
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Louis XIV coiiLinua à l'Hôlel-Dieu les faveurs de ses prédécesseurs. Sous son règne se place la famine de 1709 pendant laquelle le mombre des malades hospitalisés fut triplé ; les ressomxes vinrent presque à manquer totalement; cependant, en 17 14, on édifia de nouveaux bàliments à la suite de ceux qui étaient situés rue de la Bùclierie : ils s'étendirent alors jusqu'au Petit-Châtelet. Mais les bâtiments de l'Hôtel- Dieu étaient resserrés et ils ollraient une proie facile aux sinistres. En 1718, le feu avait déjà pris au Petit-Pont; en 1787, un incendie détruisit les étages supérieurs des édifices situés entre Notre-Dame ''et l'Archevêché; en 1773, éclata le terrible incendie qui détruisit la presque totalité des bâtiments situés dans l'île de la cité : le sinistre dura onze jours et fit de nombreuses victimes. A la suite de cet incendie, fut décidée en principe la reconstruction de l'Hôtel-Dieu en plusieurs autres endroits et une souscription nationale recueillit 2 226807 ^i^ i'cs qui furent détournées de leur usage.
Aussitôt après, les administrateurs demandèrent le transfert de l'hôpital sur un emplacement plus favorable et en 177g Louis XV décréta que l'Hôtel-Diou serait démoli et qu'il serait remplacé par les deux hôpitaux Saint-Louis et Sainte-Anne. Mais une sup- ])liquc de la communauté des religieuses vint susjiendre l'exécution de cet arrêt. En 1777, on reconstruisait des bâtiments nouveaux sur les anciennes fondations.
Cependand l'idée du transfert de l'hôpital avait fait des progrès et, en 1785, une commission nommée par l'Académie dos Sciences (i) conclut à la démolilion de riIôtol-Dieu et à son remplacement par quatre hôpitaux installés à Saint-Louis, à Sainte-Anne, au
(i) Parmi les membres de celte Commission on relève les noms d'hommes émiiienls comme Tenon, Bailly, Larochefoucauld-Liancourl.
Fio. 60. — Vue do riIôlel-Dieu avant l'incendie de 1772, d'après la Géométrie pratique de Manesson-MoUot