‹ L'affaire ChapelantChapitre 2 sur 10 · SO · texte numérisé non relu

SO

— Qu'amènes-tu, toi?

— Le lieutenant Chapelant, mon red

—— Comment dis-tu? Lieutenant! Non, ce n'est pas un soldat, c’est un lâche! »

Je ne répondis rien, et m'éloignai de quelques pas.

IL fut transporté à l’infirmerie : je n’entendis donc pas ce premier interrogatoire; maïs au retour pour le Plessier, votre fils me demandait : « Pourquoi le colonel me menace-t-il de me faire fusiller? J'ai cependant fait mon devoir et ñe suis point coupable ». Je ne savais quoi répondre, mais le remontais de mon mieux par des paroles qui lui donnaïent tout espoir.

Le lendemain, il fut rappelé de nouveau. Cette fois, j'entendis le colonel traiter votre fils de lâche et il voulut lui a son revolver pour qu’il se brûlât la cervelle : « Tiens, voici mon revolver et brûle-toi la cervelle oi ne pas prouver ta lâcheté une seconde fois ». Votre fils refusa : « Je n'ai point besoin de me brûler la cervelle puisque j'ai fait mon devoir et que je suis innocent ».

Quatrième acte. On devine que, dans ces conditions, l'instruction n'a point traîné. D’enquête, néant. Au témoignage du brancardier Sabatier et de l’adjudant-chef Gouvrit, un certain lieutenant Collinot aurait été chargé d'en faire une. Il se serait informé et n'aurait pu conclure, faute de preuves, à la culpabilité de Chapelant. Le colonel Didier lui aurait enjoint d’en refaire une autre. Et Collinot, homme de conscience, ayant recommencé, n'aurait pas conclu autrement. Chose curieuse ! De ce rapport, on ne trouve au dossier aucune trace.

Le 10 octobre, un Conseil de guerre spécial

est réuni. Spécial est bien le mot qui convient : um président et 2 juges. Le rapporteur, le sous- lieutenant Le Moël n'avait même pas les 25 ans que la loi requiert. Deux hommes qui étaient avec Chapelant dans la tranchée, qui avaient été pris avec lui et qui avaient pu fuir, étaient revenus au corps : les mitrailleurs Morton et Peillon, ils savaient toute la vérité, eux; ils étaient même seuls à 1a savoir : ils n'ont été entendus mi l'un m l'autre.

Voici au contraire ceux qui ont été « entendus »::

Ecoutez M. Rochard, clerc de notaire à Roanne, alors adjudant-chef au 08°, qui fut grefher du conseil de guerre

Le colonel Didier. a insisté avant l’âudience auprès des membres du Conseil de‘guerre spécial sur la nécessité et sur l'opportunité de faire un exemple; et je ie

rappelle avoir entendu’ le colonel Didier dire alors au

commandant Gaube qui devait présider le Conseil 3: Vous entendez, Gaube, il faut le fusiller ». Le commandant Gaube n'a rien répondu.

Le général Demange s'est exprimé, lui, d’une façon ‘plus prudente, mais. aussi claire :

o octobre, 13 h. 16.

Le général Demange, C° la 25° Division, au Colonel Pentel, C° la 50° Brigade.

Le sous-lieutenant Chapelant doit être immédiatement livré au Conseil de guerre spécial du 98° régiment d'in fanterie, lequel saura, je n'en doute pas, faire 50 devoir,

= Signé : DEMANCE.

Le conseil de guerre spécial du 08° régiment d'infanterie, auquel fut « livré » Chapelant, a fait

ous

son devoir. Convaincu de capitulation en rase campagne, Jean-Julien-Marius Chapelant, né à Ampuis, a été condamné à mort le 19 octobre 1014. Il était âgé de 23 ans.

Cinquième acte. L'exécution eut lieu le lendenain 11 octobre, dès l’aube.

Fut-1l pris de remords ou de scrupules ? Voulut-1l s'abriter derrière un ordre supérieur ? Il est difficile de sonder les consciences. Ce qui est sûr, c'est que le colonel Didier demanda au général Demange, commandant la division, de surseoir à l'éxécution de Chapelant.

Le général répondit par une lettre que nous tenons à lire en entier. Nous croyons que la littérature militaire, cependant riche, offre peu de chefsd’œuvre comme celui-là :

Mon cher Didier, je comprends et partage vos scru- pules, croyez-le bien. Mais la loi nous ne tous deux. Vous trouverez demain, avec l’aide de voire médecin, le moyen de mettre debout ce malheureux avant de We faire tomber.

Le pauvre Chapelant fut amené au château sur un brancard. Pour qu'on püût le « mettre debout avant de le faire tomber », on l’a ficelé avec des cordes et le brancard fut dressé contre un cerisier « le 22° ou le 32° de la première rangée ».

Le colonel Didier était là en personne.

Ce sera, écrit le docteur Guichard, ce sera pour moi comme sûrement pour ceux qui étaient présents, le souvenir le plus douloureux de cette guerre que la vision de ce colonel excité..., la pipe à la bouche et le revolver

mOi

au poing se promenant à grands pas autour de sa victime couchée sur un brancard, gesticulant, vociférant des injures contre elle, lui refusant par deux fois le secours de l’aumônier divisionnaire Lestrade et par deux fois aussi, présentant son revolver à cet infortuné afin, disait-il, qu'il se fasse justice lui-même...

C’est moi, ajoute Sabatier, qui l'ai attaché sur le brancard, et l’adjudant qui commandait le peloton lui a bandé les yeux: Etaït présent l’aumônier Lestrade qui lui a fait baiser le Christ et qui l’a encouragé.

Lorsque votre fils a été attaché et qu'il a eu les yeux bandés, le peloton d'exécution qui était dissimulé dans un bosquet s'avança à distance et tira...

Nous le transportâmes dans une grange où l'on a procédé à l’autopsie en face des majors. L'aumônier Lestrade récita les prières des morts et accompagnä votre fils jusqu'à la fosse commune où nous l'avons inhumé. L'aumônier pleurait à chaudes larmes et était très peiné. J'ai même entendu dire qu'il avait dit : « On vient de fusiller un innocent ».

… C'est en effet un innocent qu'on venait de fusiller.

Il nous reste à le démontrer.

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