II. - Chapelant ne s’est pas rendu
Quel est le grief qu'a fait à Chapelant le conseil de guerre ? Quel est le grief qu’a retenu la Cour de Cassation ?
Le voici : c’est que Chapelant, au lieu de combattre, s’est rendu à l'ennemi avec ses hommes ; c'est quil a exhorté ses hommes à se rendre.
De cela, dit-on, deux preuves : les déclarations “es témoins, l’aveu du coupable.
Je vais, en toute loyauté, vous présenter les pièces sans rien celer, sans rien atténuer. Vous jugerez.
Premier point. — Chapelant s'est-il rendu ?
Nous répondons nettement : Non.
Cela n’est pas vraisemblable d’abord, et ensuite cela est faux.
-Cela n'est pas vraisemblable.
En effet, un homme ne devient pas un lâche du jour au lendemain; or, tous ceux qui ont connu Chapelant, tous ceux qui l'ont vu de près dans des circonstances difficiles, tous sont d'accord pour louer son courage.
Tous ? En vérité, il nous faut faire une exception : Interviewé à Reims, le 7 avril 1920, par un
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rédacteur du Progrès Civique, l'ancien lieutenantcolonel Didier, à ce moment général, a raconté le roman que voici
. En Lorraine, il s'était passé ceci : Alors qu'aux durs combats que nous soutenions, j'allais vers les li gnes, je trouvai dans un trou d’obus un officier mitrailléur avec son télémètre et un mitrailleur. La section de mitrailleurs était engagée, à ce moment-là, à 300 mètres en avant.
— Qu'est-ce que vous faites-là? criai-je à Chapelant, car c'était lui. Ce n’est pas votre place. Rejoignez vos hommes tout de suite.
Il claquaït des dents et était décomposé. Il sortit de son trou et je continuai ma route.
Le lendemain, je le fis venir pour s'expliquer. Il sou tint que ce n'était pas lui. Je suis sûr que c'était lui.
Roman, disons-nous. Car à qui fera-t-on croire qu'un colonel puisse trouver caché un de ses officiers, le reconnaître, lui parler, le gourmander, le faire sortir — et néanmoins s'entendre dire le lendemain : « Mon colonel, ce n’était pas moi! » À qui fera-t-on croire que le lieutenant-colonel Didier, dont on sait la vivacité impulsive, n’ait pas, sur l'heure, cherché à le confondre, faisant venir et les mitrailleurs engagés à 300 mètres en avant, et le mitrailleur niché dans le trou d’obus - « Voyons, oui où non, vous autres, Chapelant était-il avec vous? Chapelant était-il avec toi? » I est facile, cinq ans et demi après, de calomnier quelqu'un qui ne peut se défendre. Ce n’est, en effet, que calomnie. Passons.
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Et écoutons les hommes qui n'ont pas intérêt, eux, à habiller la vérité, les chefs immédiats, les subordonnés, les camarades qui ont vécu avec lui tout près de lui, dans la familiarité de la vie quotidienne. S'il lui avait échappé un jour un mouvement de frayeur ou de lassitude, is l’auraient surpris, ceux-là, et ils le diraient aujourd'hui. Ecoutons-les :
Extrait d’une lettre du capitaine Raoux, du 08° régiment d'infanterie, à M. Chapelant père (26 novembre 1914).
Dans les premiers jours d'octobre, le 98°, qui occupait le village des Loges, -avait eu à supporter les attaques furieuses de l'ennemi qui avait été chaque fois repoussé avec de grandes pertes.
Votre fils, qui commandait une section de mitrailleuses en première ligne avait contribué pour une grande part à nos succès en décimant par le feu de ses pièces les colonnes d'attaque allemandes. Il avait, d’ailleurs, toujours fait son devoir et sa conduite n'avait jamais donné lieu au moindre reproche.
Extrait d’une lettre de M. Boiteux, ancien caporal armurier à la section de mitrailleuses commandée par le sous-lieutenant Chapelant {14 avril 1916) :
Votre fils (le sous-lieutenant Chapelant) était très estimé de tous ses mitrailleurs auxquels il donnait toujours l'exemple d’un vrai courage; il nous faisait faire de la bonne besogne avec les mitrailleurs et tous ont
bien pleuré lorsque la sentence prononcée contre lui à été exécutée,
Extrait d’une lettre de M. Roche, du Coteau (Loire) :
D'après comme il (le sous-lieutenant Chapelant) s’est comporté dans les batailles que j'ai faites avec lui, ce n'était pas l'homme à faire cela, au contraire; du moment que J'étais avec lui, c'était un chef courageux, marchant de l'avant et aimant ses hommes. Il était fier de nous; comme il était très gentil, 1l nous aurait menés
où il aurait voulu...
Extrait d'une lettre de M. Sabatier, brancardier au 08° d'infanterie (24 avril 1910) :
Je connaissais votre fils. Il était très estimé de tout le régiment. C'était un brave et courageux soldat qui avait toujours fait son devoir.
Extrait d’une lettre du soldat Glomot, du 08° d'infanterie (19 août 1915) :
Pour me résumer et traduire fidèlement ma pensée et celle de mes camarades du 98° d'infanterie : Votre fils, brave défenseur de notre chère patrie, qui n'avait jamais failli à son devoir; qui était aimé et justement estimé de ses subordonnés (ses camarades) pour son amabilité, son caractère bon et ferme à la fois, sa vaillance, était toujours le premier à montrer l'exemple du devoir dans toute l’acception du mot.
Extrait d’une lettre de M. Gardet, mitrailleur au 08° d’infanterie :
Je dois vous dire qu'ayant été blessé le 26 août, je n'ai pas assisté aux combats des Loges, mais tout ce que je peux certifier, c'est que dans deux combats que j'ai livrés sous le commandement de votre fils, il s’est toujours conduit avec vaillance et courage. C'était un brave chef.
Et M. Gardet raconte que dans un bois, aux environs de Blamont, on battait en retraite
Là, je me rappelle que 4 ou 5 soldats de la section de mitrailleuses croyant ne pouvoir s'échapper, étant entourés de tous côtés, manifestèrent l'intention de se rendre.
Aussitôt, votre fils leur dit : « Ah! non. En tous £as, si vous vous rendez, moi.je reste ». Alors, personne ne se rendit.
# O1 vous vous rendez, moi je reste ».
Et l'on voudrait que quelques jours après, le même homme se soit écrié : « Si vous restez, moi je me rends ». Comme cela est vraisemblable !
Reprenons, si vous le voulez bien, la série des événements qui ont marqué l'affaire du 7 octobre
Les Allemands attaquent : Par un tir serré, €hapelant les arrête en avant de son secteur. Cette sonduite est-elle d’un traître ?
Hs attaquent à nouveau. Une mitrailleuse est hors de service : Chapelant tire avec l’autre. Cette audace est-elle d'un traître ?
Débordé sur les deux côtés, il continue. Cette obstination est-elle d’un traître ?
Ea mitrailleuse est bloquée: : « Servez-vous de vos mousquetons », s’écrie-t-1l. Ce mot est-il d’un traître ?
On lui dit : « Le village en arrière est occupé »; 4 refuse d’y croire: « Assurez-vous-en d’abord. Envoyez un homme, un deuxième ». Cette précau- “on est-elle d’un traître?
On insiste auprès de lui. Or, à en croire M. Badiou, avocat au Puy, une enquête fut ordonnée au printemps 1915, un an et demi après l'affaire :
Plusieurs témoins furent entendus dans cette enquête, deux ou trois étaient spécialement bien placés pour voir ce qui s'était passé auprès de Chapelant, puisque l’un était son mitrailleur et était dans le même trou que lui.
D’après celui-ci, votre fils, qui ne commandait pas du reste la section ou compagnie qui se trouvait là, mais simplement trois ou quatre mitraïlleurs survivants, a par deux et peut-être même trois fois fait passer l’ordre sur un morceau de papier, attaché à des pierres, qui circulait de trou en trou, de ne pas se rendre et de s'assurer, à un endroit qu'il indiquait, s’il n'était pas possible d’avoir des munitions Il fut le dernier entre les mains des Boches.