LE VERDICT
Si jamais jugement fut respectable et offrit
les caractères de la loyauté, de la réflexion, de
l'autorité morale, — et de Thumanité, — c'est
assurément celui qui vient d'être rendu à
\ Rennes,
^ Je ne sais si le général Mercier a dit le mot qu'on lui prête : € Lui ou moi ! » Ce mot, d'ailleurs, signifierait seulement la profondeur de sa conviction et la sérénité de sa J certitude. Mais une chose qu'il faut que l'on sache, c'est que jamais les juges militaires n'ont pensé que l'honneur de l'armée et la réputation de quelques-uns de ses chefs exigeassent, en dehors de toute autre considération, la seconde condamnation du revenant de l'île du Diable.
Leur attribuer ce sentiment est une calomnie et une sottise. A supposer (ce qui n'est pas) que la campagne atroce menée contre l'armée ait pu les incliner à croire que l'honneur de ce grand corps était intéressé à ce que Dreyfus fût reconnu coupable ; à supposer même que la conviction, fermement établie, de chefs compé-
tents et estimés ait pu faire impression sur des officiers, qui ne voit que ces influences auraient
Eu être suffisamment balancées, chez ces ommes disciplinés, par une influence contraiire : celle du ministre de la Guerre et de tout le gouvernement? Et ainsi les deux pressions se fussent réciproquement annulées.
Mais, en réalité, les membres du conseil de guerre n'ont eu à résister ni à Tune ni à l'autre. Ils concevaient tout leur devoir, la gravité et Ton peut dire le caractère sacré de leur mission. Ils avaient eu le temps de méditer làdessus. Ils connaissaient d'avance les plus ingénieux et les plus plausibles arguments de leurs adversaires. Ils savaient tout ce que nous savons, — et beaucoup de choses que nous ne savons pas. Ils ont touché les dossiers; ils les ont visités dans leur entier. Ils ont pu, étant des € professionnels », juger de la valeur des pièces qui avaient été livrées et déterminer étroitement par qui elles avaient pu l'être. Ils ont vu les témoins, les yeux dans les yeux. Us ont eu des impressions. coordonnées et réfléchies. Ils ont pu embrasser et saisir, dans l'ensemble et dans les détails, l'énorme faisceau des certitudes, des probabilités et des présomptions. — D'autre part, la France, antique institutrice de morale, mère des « droits de l'homme », leur amis au cœur, comme à nous tous, l'amour do la justice et cette idée très simple qu'il faut être juste partout, toujours, quoi qu'il arrive. Ils ont certes jugé en leur âme et conscience, aussi avertis que possible des difficultés de la cause et des dangers d'erreur qu'elle présentait, et après la plus vaste et
la plus minutieuse instruction qu'on ait jamais faite d'un procès.
C'est dans ces conditions qu'ils ont rendu l'arrêt. Nul jugement n'est recevable si celui-là ne l'est pas.
On a dit qu'il était illogique, qu'il n'y a pas de « circonstances atténuantes » au crime de trahison. C'est que, au fond, il ne s'agit point ici des circonstances du crime, mais de celles du second procès. Les juges ont voulu tenir compte au condamné de ce qu'il y a de cruellement exceptionnel dans son aventure et de ce surcroît de peine non prévu par la loi : une rechute si rude dans l'abîme d'oii il avait pu se croire tiré. — Et ces < circonstances atténuantes » sont aussi une façon détournée de respecter l'état d'esprit des deux juges qui, dans cette affaire, sont restés en deçà de ce degré de « conviction intime > réclamé par le Code.
Ce jugement est illogique parce qu'il est humain. Et c'est par là qu'il devrait être accepté de ceux des « dreyfusistes » qui, tout en s'obstinant encore, ne vont pas jusqu'à croire à leur propre infaillibilité, et qui ont évité de mêler à leurs protestations l'expression de sentiments abominables. Ceux-là doivent considérer que la peine matérielle de leur client est désormais fort réduite ; et, puisqu'ils estiment que, malgré le verdict, les débats publics ont € rendu l'honneur » (I) au condamné ; puisque.
d'autre part, hier encore, l'Europe lui était amie, ils avoueront que l'essentiel de leur dessein se trouve réalisé. C'est sans doute un peu en songeant à ceux d'entre eux qui ne sont point de mauvaises gens ni de mauvais Français que le conseil de guerre, ferme sur la condamnation elle-même, en a, tant qu'il a pu, adouci les effets,
Ce jugement est une cote mal taillée : oui, mais dans une pensée humaine et apaisante.
Nous, le peuple, nous acceptons l'arrêt avec confiance, — La confiance en certains hommes, la défiance à Tégard de certains autres, il a bien fallu qu'au bout du compte nous nous laissions guider par ces deux sentiments, dans une affaire où nous n'avions aucun moyen personnel d'atteindre la vérité. Il est clair que cette impossibilité de juger par nous-mêmes nous a amenés assez vite à comparer entre eux les défenseurs de Dreyfus et ses accusateurs, et à considérer soit leur valeur morale, soit l'impression que nous recevions d'eux et de toute leur manière d'être.
Je n'hésite pas à confesser qu'il s'est trouvé, dès le début, que plusieurs des hommes de l'autre camp me déplaisaient indéfiniment d'avance ou ne m'inspiraient aucune estime, et que, par suite, je me sentais médiocrement attiré vers une opinion dont je n'avais pour garant que leur parole. Mais, au contraire, à Rennes ou ailleurs,
j'ai goûté la simplicité et la franchise de nos officiers ; j'ai vu qu'ils étaient intelligents, cultivés, braves et bons. Je n'en ai pas rencontré un seul qui fût capable d'entêtement vaniteux contre la vérité et la justice, pas un qui fût d'esprit assez faible pour regarder comme un « déshonneur » la reconnaissance d'une erreur judiciaire. Je les voyais munis de sens critique, exempts de tout fanatisme ; et cependant, sur l'affaire qui nous préoccupait tous, ils avaient, — formée par une science, une expérience, des ressouvenirs et des impressions directes que, moi, je ne pouvais avoir, — la même « conviction intime » que les membres du conseil de guerre.
Je le dis très sincèrement : ce qui m'a frappé à Rennes, c'est que les meilleures qualités morales et intellectuelles, — les meilleures figures aussi, — tout ce qui inspire confiance et sympathie, m'a paru être d'un côté ; et ce n'était pas le côté des « dreyfusistes ».
V L'armée sort de cette épreuve plus respectée et plus forte. Elle y a trouvé l'occasion de montrer ce qu'elle vaut. On y a vu que nos généraux avaient de fort bonnes cervelles. On a admiré le calme, le sang-froid, l'énergie du général Mercier, et ses dons d'organisateur dans cette grande lutte judiciaire ; la vigueur d'esprit si aisée du général Roget et sa lucidité agile de cadet de Gascogne ; la finesse charmante et fa-
milière du général Deloye, et la simplicité, la fermeté, la clarté de parole de ces lieutenantscolonels, de ces commandants, de ces capitaines qu'un hasard avait désignés pour jouer leur rôle sur la tragique estrade. On sentait là un trésor de forces vives, et Télite même de la nation. — Et je crois aussi qu'après cette épreuve nos officiers seront plus unis entre eux et que, voyant que le pays les met si haut, ils voudront justifier de plus en plus son estime.
Il serait odieux de triompher du malheur d'un homme. Mais tant de choses sont mcMées à l'affaire Dreyfus qu'il est certes permis de se réjouir du jugement de Rennes, non on tant qu'il frappe un malheureux, mais en tant qu'il peut être regardé comme un échec pour la puissance insolente de l'argent, pour l'anarchie, pour Tétranger — et pour le ministère.
Jules Lemaitke
AyERTlSSEMENT
Les dépositions des témoins au procès de Rennes sont citées diaprés le compte rendu sténo graphique du Figaro.
Bans nos références Vindication F, 0. signifie: Figaro, édition ordinaire du matin, et l'indication F. S. Figaro, édition supplémentaire du soir» — Les chiffres romains désignent les pages, et les chiffres arabes la colonne du journal.
25 septembre 1899.
En recevant le conseil d'arrondissement de Rambouillet, M. le Président de la République disait le mois dernier :
« Lorsque le conseil de guerre de Rennes dans sa pleine et entière indépendance aura prononcé son jugement, le pays tout entier devra s'incliner, car il n'est pas de société qui puisse vivre sans le respect des décisions de la justice (1). »
Le conseil de guerre s'est prononcé : il a condamné Dreyfus ; à s'en tenir aux paroles du chef de l'Etat, le pays tout entier devrait donc s'incliner et l'affaire serait close.
C'est bien la solution que préconise le journal de l'un des ministres actuels : « Désormais, dit le Petit Parisien, organe de M. Jean Dupuy, on doit considérer larrôt de Rennes comme la vérité légale et la fin de cette triste affaire. »
Mais il s'en faut que tous les partisans du condamnéde 1894 acceptent ainsi la sentence de 4899. Pour M. Cornély, ce jugement con-
1. Figaro, 25 août. (Toutes les citations de jouraaux sans indication de millésime concernent Tannée 1899.
— séduit « tout droit à la cassation, car il offusque à la fois le Code et le bon sens (1) ». — « Le conseil de guerre de Rennes croit-il que nous nous inclinerons devant son inepte jugement ? Nous en poursuivrons la revision et nous l'aurons ! » déclare M. Yves Guyot (2).
« Libre à d'autres de s'incliner devant la « double autorité de la chose deux fois jugée ! » dit le Voltaire, — et le Voltaire passe, on le sait, pour s'inspirer de M. Bourgeois. — Ma raison à moi ne s'incline que devant des preuves ! » M. Jaurès fulmine dans la Petite République contre « l'abominable sentence de mensonge et de meurtre ». M. Reinach proclame que « le ministère doit déchirer le verdict » plus ignominieux pour la France « qu'Azincourt et que Sedan ». M. Zola se taisait depuis sa fuite de Versailles: cette évocation de Sedan le met en verve et nous vaut sur la nouvelle débâcle, plus désastreuse que l'autre, que celle « où il n'y a eu que du sang versé », une série de copieuses et virulentes apostrophes.
Moins prolixe, l'mdignation de M. Ranc n'est pafc moins vive contre ce qu'il appelle « un défi à la raison et au bon sens ». Enfin M. Sigismond Lacroix veut mettre à exécution sans plus tarder les menaces queM. Cornély formulait au lendemain de l'arrêt de cassation (3), et
\. Figaro, 10 septembre.