‹ "L'affaire"Chapitre 21 sur 42 · Propos rapporté par VEcho de Paris, 10 septembre, I · texte numérisé non relu

Propos rapporté par VEcho de Paris, 10 septembre, I

montra cette fois encore orateur et de bâter de tout

f premier ordre. Avec lui le commandant Lauth, 8 capitaine Junck, le commandant Guignet, le colonel Bertin, le colonel Gendron, le général Deloye, vingt autres dont M. Gohier chercherait vainement les noms sur les contrôles de l'armée de Gondé, défilèrent à la barre sous le feu de la défense et sortirent grandis de cette rencontre. Certes, aucun d'eux ne savait le roumain comme M. Emile Picot; aucun n'avait appris à déchiffrer des chartes à Técole de M. Meyer, et M. Havet leur eût rendu des points à tous dans l'art d'édifier un commentaire de deux pages sur une lettre de dix lignes. Mais leur parole inspirait confiance ; ils disaient simplement ce qu'ils savaient ; et ils savaient bien ce qu'ils aisaient. On les sentait consciencieux et éclairés, non seulement honnêtes mais intelligents. La discipline avait trempé leur caractère sans détruire leur personnalité. Chacun avait bien sa physionomie propre, sa

Sensée à lui; nulle forfanterie chez ces traineurs a sabre; mais point d'embarras non plus, nulle gaucherie dans cette lutte d'un genre tout nouveau pour eux. Abandonnés par le pouvoir qui aurait dû les couvrir, livrés à euxmêmes sans guide et sans appui sur un champ de bataille semé de chausses- trapes, ils y évoluaient avec une aisance, une correction et une cohésion dont les vieux routiers du parti adverse demeuraient stupéfaits. On comprit alors que, lorsque l'armée semblait courber la tête, lorsqu'elle gardait le silence pendant ces longs mois d'épreuves, ce n'était pas qu'elle fût hors d'état de riposter,mais bien qu elle attendait

son heure. L'heure venue, elle prenait sa revanche.

Et s'il est vrai que la rectitude du jugement, la netteté des conceptions, la fermeté d'âme dans les circonstances critiques constituent proprement les qualités maîtresses des hommes de guerre, celles qui décident de toutes les batailles, rien ne saurait être plus rassurant pour nous que l'attitude de nos officiers à Rennes. Voilà ce qui ressort avant tout de ces émouvantes journées, ce qu'il importe de ne pas oublier quand nous entendrons murmurer au delà de nos frontières, à la vue des ruines accumulées par la campagne dreyfusiste : Finis Galliœl Oui, sans doute, il n'y a guère de pays où le scandale que nous avons subi eût été possible ; où le gouvernement, par faiblesse ou par haine, eût laissé compromettre l'armée comme le nôtre Ta fait depuis deux ans ; mais peut-être n'est-il pas d'armée non plus qui se fût ressaisie avec autant de bonheur au milieu d'un tel désarroi, qui eût résisté pareillement aux paniques et aux coups de tête et se fût tirée à elle seule, par sa propre initiative, sans capitulation ni révolte (1), d'une situation aussi difficile.

1. Dans son rapport au nom de la commission d'instruction de la Haute-Cour, M. Déranger lui-même areconnu que :« l'armée en butte à la fois aux plus cruelles « injures comme aux plus ardentes provocations, n'a « pas un moment cessé de considérer les unes etlesau- « très comme un égal outrage et de rester impassible « dans sa loyale fidélité. 11 convient de constater à son « honneur que malgré d'activés recherches aucune « défaillance n'a été signalée. {Liberté 31 octo- « bre, I, 6.)

Quel contraste avec les prétendus champions du droit, avec ceux qu'on nous donnait pour les seuls amis de la justice et la vérité ! Picquart n'a trouvé dans sa prison ni le lacet de Lemercier, ni le rasoir d'Henry; il a résisté aux omelettes de verre pilé qui devaient rendre à ses persécuteurs le service vainement attendu des brigands tunisiens. Ses ennemis sont en disgrâce. Les Boisdefifre, les Gonse, les du Paty ont été chassés du ministère, et maintenant c'est Galliffet, son protecteur de tout temps, son apologiste devant le conseil d'enquête et la Cour de cassation qui commande là où naguère il ne voyait que des hommes acharnés à sa perte. Il n'a donc plus rien à craindre ni rien à ménager. Et pourtant il arrive de moins en moins à convaincre. Il insinue, il suppose, il ne prouve pas. Il jure qu'il n'» rien changé à l'adresse dnpetit bleu, qu'elle a toujours porté le nom d'Esterhazy, et nous voulons bien l'en croire (1). Il affirme qu'il n'a jamais demandé à Lauth de certifier que l'écriture fût celle de Schwartzkoppen, pas plus qu'il n'a songé à solliciter de la poste l'apposition d'un timbre frauduleux (2) : passons, malgré les

i. F. S., 18 août, V, 4.

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