Débats de la Cour de cassation, p
Paris sans connaître, même de nom, le commandant Esterhazy. Et par conséquent ou Talbot ou Galliffet abusent de notre crédulité. Cruelle énigme pour ceux qui jurent par Galliffet tout en demandant qu'on accepte, les yeux fermés, tous les communiqués de l'étranger!
Dans ce défilé des champions de la bonne cause M. Bertulus mérite une place d^honneur. Grâce à lui nous avons revu Henry assistant au dépouillement des pièces saisies chez Esterhazy, pâlissant à la vue du mot Baie et de l'initiale C... découverts sur l'un de ces chiffons de papier, se jetant au cou du juge, l'inondant de ses larmes, et disant au milieu de ses sanglots : « Sauvez-nous I Sauvez-nous! » — Ce qui établissait évidemment qu 'Esterhazy était coupable , Henry compromis et Dreyfus innocent. Scène dramatique qui eût fait le succès d'un roman de Gaboriau . mais dontl'elfetaété moins heureux à Rennes. On a dit à l'auteur: « Henry, au sortir de cette entrevue, s'est rendu chez le général Gonse et n'y a pas manifesté la moindre émotion; vous-même vous l'avez revu ensuite à plusieurs reprises, et toujours vous l'avez, accueilli avec une cordialité et des égards singuliers après de pareils aveux; à l'époque. vous n'avez dressé aucun procès-verbal, vous n'avez pas soufflé mot au procureur de la République de toutce que vous nous racontez aujourd'hui. » M. Bertulus est un homme de ressources : il a bataillé tant bien que mal avec ses contradicteurs, plutôt mal que bien, et finalement, acculé dans SOS derniers retranchements, il a dit : € Faites venir mon greffier, M. André; c'est un homme honorable qui est au Palais depuis
vingt ans. Il sait h quoi s'en tenir sur la question. Il vous édifiera (1). »
M. André est venu. Et voici les révélations qu'il apporte, espoir suprême et suprême pensée d'un parti qui réclame des preuves précises et des démonstrations rigoureuses :
Le lieutenant-colonel Henry a été introduit dans l'arrière-cabinet de M. Bertulus. Pendant un certain temps, la conversation n'est parvenue à mon oreille que d'une façon indistincte : je ne puis pas me rappeler ce qui a été dit; c'est matériellement impossible...
A un moment donné, M. Bertulus a ouvert la porte est revenu à sa table et est entré dans l'arrière-cabinet.
La serrure n'a pus pénétré dans la gâchette et la porte est restée entr'ouverte..,
J'ai repris mon travail et n'ai pas prêté attention à ce qui se disait... Au bout d'un certain temps, j'ai entendu qu'il s'agissait des scellés, de l'importance de quelques-uns d'entre eux... La voix du colonel Henry est devenu un peu entrecoupée, je dirai même comme suppliante, hachée par des hoquets.
J'ai entendu très distinctement à ce moment-là qu'il disait à M. Bertulus :
« Je vous en prie, n'insistez pas. L'honneur de l'armée! Ufaut sauver l'honneur de l'armée I »
Je ne savais pas ce que cela pouvait signifier. J'étais très ému et j'ai écouté avec une plus grande attention.
M. Bertulus a répondu quelque chose que Je ne puis pas rapporter, parce qu'il a la parole un peu sourde et que Je n'ai pas entendu