‹ "L'affaire"Chapitre 40 sur 42 · Revue de Paris !««' octobre · texte numérisé non relu

Revue de Paris !««' octobre

€ chistes des deux sortes, royale et impériale, les der- « niers plus militaires, les premiers, militaires et clé- « ricaux » ; plus les républicains désenchantés, ceux que M. Lavisse appelle les républicains « minimistes ». Tous ces groupes « convergent vers l'ordre à la façon monarchique », fondé sur TEglise et l'armée.

« Le « dreyfusisme » comprend les anarchistes, les socialistes, les républicains décidés ; tous ceux qui détestent l'Eglise ou s'en défient, et ceux qui détestent Tarmée ou qui, tout en Faimant, la considèrent avec inquiétude et « cherchent des garanties contre la sédition militaire possible ».

« Pour abréger encore, et en accentuant et grossissant un peu, mais sans trahir, je crois, M. Lavisse : antidreyfusistes, ceux qui se tournent vers le passé ; dreyfusistes, ceux qui regardent vers Tavenir; antidreyfusistes, les hommes de pensée asservie et timide; dreyfusistes, les hommes d'intelligence libre et hardi.

« Cette classification ne laisse pas de me chagriner... Elle me classe, elle nous classe malgré nous; et, il n'y a pas à dire, elle nous relègue dans le troupeau des prisonniers du passé et, en somme, des faibles d'esprit. Gela est humiliant. Est-il donc vrai que, vous et moi, si nous ne nous sommes pas trouvés du même côté que M. Lavisse et M. Sébastien Faure, c'est parce que nous sommes des monarchistes et des cléricaux sans le savoir, parce que nous concevons le rôle de l'Eglise et de l'armée comme on le concevait il y a deux cents ans, et parce que nous sommes restés des « contemporains du roi Louis XIV »? — Je suis indépendant et solitaire; je n'ai, personnellement, rien de considérable à perdre dans un nouvel état social quel qu'il soit; je ne suis pas enchaîné par des croyances confessionnelles ; j'ai appris autrefois les « bonnes méthodes » de critique à la même école que M. Lavisse luimême : dans ces conditions, je me croyais aussi capable d'accepter les conséquences d'une vérité reconnue, aussi capable de penser € librement » que tel ou tel politicien

que je vois dans l'autre camp. Et vraiment, en disant cela, je ne crois pas me vanter beaucoup.

« Nous touchons ici à une inadvertance assez grave de M. Lavisse, Il oublie que la question D. a d'abord été une question de fait, et qu'elle n'a point cessé de rôtre, môme après qu'elle est devenue encore autre chose. Il oublie ceux qui ont été « antidreyfusistes », non point en vertu d'une « opinion politique » ou d'une « façon de concevoir la France », mais simplement parce qu'ils ont cru à la culpabilité de l'homme : et ceux-là se comptent par millions, et peut-être par dizaine de millions...

« Non, encore une fois, je ne crois pas que la lutte à propos de l'Affaire ait été, essentiellement, la lutte entre les cléricaux ou les monarchistes d'instinct et les républicains radicaux et socialistes, entre les hommes de pensée enchaînée et les hommes de pensée libre, entre la France du passé et celle de l'avenir. — S'il en était ainsi, si « l'opinion politique préalable » des gens « avait, en effet, décidé le plus grand nombre d'opinions sur le procès ». nous aurions tous pu présager de quel côté seraient tels et tels de nos amis, ceux dont nous connaissions le tempérament, le caractère l'idéal politique. Or, combien de fois ne nous sommes-nous pas trompés dans nos prévisions! C'est au point que, lorsque nous rencontrions des amis que nous n'avions pas vus depuis quelque temps, nous hésitions à les aborder, ne sachant plus s'ils étaient avec nous ou contre nous. Des monarchistes notoires se sont déclarés « dreyfusistes ». Des perruches « du plus grand monde » en ont fait autant par le même snobisme qui les attachait à telle musique, à telle peinture ou a telle littérature « avancée ». Et, par contre, des socialistes assez nombreux, et surtout (en dehors du Parlement) d'innombrables républicains patriotes à la manière des hommes de 1792, se sont rangés du côté que j'appelle le bon, puisque j'en étais.

Parlerai- je d'Henri Rochefort et de ses trois cent mille lecteurs? Sont-ce des républicains tièdes, ceux-là, et des cléricaux occultes?

« Sans doute, avant d'établir son classement, M. Lavisse nous prévient qu'il y a, dans Tun et Tautre parti, € des exceptions à faire pour les individus ou pour de petits groupements ». — Mais, justement, ces individus qui constituent des « exceptions », ces individus dont r « option » ne pouvait être prévue, ont presque tous joué dans l'Affaire un rôle important.

« Que dirons-nous de M. Lavisse lui-même? Étant donnés ces faits : un jugement régulièrement rendu par un conseil de guerre, un procès dont nul particulier ne connaissait intégralement toutes les pièces, et une entreprise révisionniste transformée dès le début en une campagne contre l'institution militaire; — étant donnés, d'autre part, les livres de M. Lavisse, son sens critique, son rôle depuis vingt ans, son caractère, son profond patriotisme, même son parentage, — le rôle qu'il a joué est-il celui qui paraissait le plus probable?

« Si l'affaire a divisé la France suivant une loi aussi claire et aussi sûre que celle qui est posée par M. Lavisse, comment se fait-il que le ministère actuel, ce microcosme « dreyfusiste », comprenne des hommes aussi différents par leur passé, leurs attaches, leurs opinions politiques, leur pensée la plus intime, que le général de Galliffet et M. Millerand. M. Waldeck-Rousscau et M. Baudin?...

« Voilà bien des objections. — Je reconnais toute fois que les généralisations de M. Lavisse ne sont point totalement vaines. U y a trois groupes, trois minorités très actives, dont TAffaire a confirmé l'entente secrète dans la haine de l'Église et dans la défiance à regard de l'Armée : ce sont les juifs, les protestants et les francs-maçons. Un tel accord, et si complet, n'a pu évidemment être déterminé que par des passions communes et par des raisons étrangères au procès, non par une évidence que les membres de ces trois groupes auraient perçu tous à la fois et qui aurait échappé à presque tous les autres Français. (Reste à savoir si ces trois groupes représentent réellement en France l'esprit philosophique, la c hardiesse »

ou la € largeur > de la pensée, Tintelligence de Tavenir, tels que M. Lavisse lui-même les entend.) Mais, par le plus fâcheux des malentei^dus, — la confusion d'une question de fait avec une question de morale, — cette coalition, qui eiistait bien avant le procès, a rencontré un certain nombre d'alliés fort imprévus. Et ainsi, loin d'avoir simplifié nos groupements politiques et moraux, l'Affaire les a,enpartie, obscurcis et faussés »(1).

Le surlendemain, M. de Marcère achevait de caractériser la situation en une page qu'on ne saurait trop méditer ; elle s'adresse tout spécialement aux amis de la liberté d'enseignement qui pourraient être tentés de déplorer le verdict de Rennes.

€ Le gouvernement, dit M. de Marcère, a employé ou laissé employer toutes ses forces à on ne sait quelle œuvre de déchristianisation, et à la constitution d'une oligarchie politique qui règne, non pour agir, mais pour régner. Cette oligarchie est, à l'heure actuelle, triomphante, fortifiée par l'adjonction du socialisme. Elle se propose de supprimer prochainement le peu qui nous reste des libertés d'enseignement et d'association. Veut-on prendre pour un assentiment le mutisme que la France a longtemps gardé au spectacle de sa désorganisation? Je pense que l'on se tromperait fort et que son inquiétude, déjà en éveil, n'est pas loin de se changer en une angoisse irritée.

€ Cet émoi y est réel; tout le monde le sent; mais il est suspect aux yeux de certaines gens. « Ce que l'on voit et qui vous offusque est pourtant bien simple, di- « sent-ils. C'est la République qui fonctionne : et vous « devez avoir de mauvais desseins, puisque vous blA- € mez tout ce qui se fait : Ne seriez- vous point les en- « nemis de César? » Ils savent que cette imputation est terrible pour les Ponce-Pilate de tous les temps. La France répond à ces pharisiens : < Que me parlez-vous * de Rc^'publiquc 1 Le régime qui m'abaisse, qui m'af-

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