PROTECTION DONNÉE A ESTERHAZY
Nous devons en effet insister sur la protection persistante accordée à Esterhazv, sur l'acharnement mis à le défendre malgré son indignité connue de tous. Quoique nous ayons exposé ces faits dans notre premier réquisitoire, il nous semble indispensable d'en rappeler ici le souvenir et d'en préciser les détails qui jettent sur l'état d'esprit de lEtat- Major un jour éclatant qu'aucun nuage ne pourra plus jamais obscurcir.
Nous avons dit comment, dès l'éloignement obtenu du lieutenant-colonel Picquart, la campagne de résistance à la revision qui semblait menacçante s'élait organisée. Le lieulenant-colonel du Paly semble s'être mis à la tète du mouvement. Si l'on en croit le commandant Cuignet (1;, d'une intelligence infiniment plus souple qu'ilenry, bien mieux
instruit que lui de l'Affaire à raison des fonctions qu'il avait:
remplies en 189 (2), il avait pris dès l'origine sur le nouveau Chef du Service des renseignements un ascendant sérieux, et ce fut lui qui eut en réalité la direction de tout €e qui s’est fait, aussi bien que le premier rôle dans toutes les démarches qui furent tentées. Bien que n'appartenant pas à la Section de statistique, il y venait fréquemment depuis le départ du lieutenant-colonel Picquart s'entretenir avec Henry (3). Et si, devant la Chambre criminelle, il a protesté contre l'appréciation du commandant Cuignet (4, il a été démontré qu'en affirmant ne s'être jamais oceupé de l'affaire depuis la fin de son information, c'est-à-dire depuis
(1) Cuignet, notes sur les agissements du lieutenant-colonel du Paty de Clam dans les affaires Dreyfus, Picquart et Esterhazy. (M. G.). Enq. crim. IL) 292.
(2) Gribelin, Enq. crim. I, 919.
(3) Gribelin, Enq. crim. I, 919.
(4) Du Paty de Clam, Enq. crim. I, 941.
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novembre 1894, jusqu'au 17 ou 19 novembre 1897 (1), il a très certainement méconnu la réalité gênante pour lui, le télégramme Blanche étant du 10 novembre 1897 (213 Le commandant Targe a, en effet, trouvé deux notes dont M. du Paty de Clan à reconnu être l’auteur el qui sont du 17% décembre 1896, c’est-à-dire du lendemain pour ainsi dire du départ du lieutenant-colonel Picquart. Dans la première, après avoir constaté l'identité absolue d'écriture entre le bordereau et une lettre d'Esterhazy, il concluait à la fausseté de cette dernière (3). La seconde était relative aux articles de l'Eclair du 10 et du 14 septembre précédent, et, dans le but évident d'atteindre le lieutenant-colonel Picquart, les disait inspirés par « quelqu'un d'ici », c’est-à-dire du Service des renseignements (4). Et, d'autre part, M. du Paty ne peut couvrir cette immixtion d'aucun ordre du Ministre ; le général Billot a affirmé n'avoir eu de relations avec cet officier que plus tard, lorsqu'il a élé occupé au Service des renseignements sous les ordres du général Gonse (5}.
Le feuillet du personnel de M. du Paty de Clam porte pour le 2° semestre de 1897, du 1% juillet au 31 décembre, la note suivante du chef du 3° Bureau
J'ai vu le commandant du Paty de Clam pendant le semestre quivient de s'écouler : il s'occupait principalement de l'affaire Dreyfus. en collaboration avec Je chef d'Élat-Major général (6).
Une note du général Renouard rendant comple au Ministre de son enquête sur M. du Paty de Clam relève les nombreux rapports du colonel avec Esterhazy en octobre 1897 (7), ce que confirment les observations du général Gonse dans l'enquête édifiée par cet officier général (8).
Le 9 novembre 1897 enfin, le colonel Mercier-Milon ayant rendu compte de la venue à Paris du colonel Picquart en juin, sa déclaration est signée ce jour du général Gonse et du lieutenant-colonel du Paty de Clam (9).
1) Du Paty de Clam, Eng. crim. I, 193.
2) Targe, Eng. crim. I, 81.
3) Du Paty de Clam, Enq. crim. !, 930.
4) Du Paty de Clam, Eng. erim. 1, 931. — Picquart, Enq. crim. I, 685.
5) Général Billot, End. crim. I, 445.
(6) Targe, Enq. crim. I, 84.
(7) Targe. Enq. crim. I, 81.
(8) Targe, Enq. crim. I, 55.
(9) Targe, Enq. crim. I, 98.
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Il n’est donc pas discutable que, contrairement à ce qu'il a affirmé, il s'est occupé de l'affaire Dreyfus bien avant le 17 ou le 19 novembre 1897.
Lorsqu'en octobre 1897, M. Scheurer-Kestner eût fait connaître sa ferme volonté de poursuivre la revision du Jugement qui avait condamné Dreyfus, la défense organisée au Service des renseignements prit une activité nouvelle. Henry se montrait « très agité, très tourmenté » ; le lieute-
nant-colonel du Paty de Clam « tout particulièrement
emballé. » (1), M. du Paty de Clam ne l’a pas nié : il a même prétendu qu'il s'était concerté à diverses reprises avec le général Gonse «et Henry en vue d'établir un plan de campagne ; mais 1l a formellement rejeté la responsabilité de cette entreprise sur le général Gonse qui en aurait pris l’initiabive. T1 a en effet déclaré, tant devant le capitaine Tavernier qu'au cours de la première enquête de revision devant la Chambre criminelle, que, le 16 octobre 1897, le général Gonse l'avait fait appeler et lui avait particulièrement révélé « les machinations » mises en œuvre pour substituer Esterhazy à Dreyfus, qu'il lui avait représenté, ainsi que le commandant Henry qui assistait à l'entretien, combien Esterhazy était digne d'intérêt, malgré ses écarts de conduite, et qu'il lui avait enfin fait remarquer « les inconvénients qu'il v « aurait, tant au point de vue intérieur, qu'extérieur, à ce « qu'Esterhazy, surpris par une dénonciation non fondée « ce Ja part de ses ennemis, se livrât à quelque acte irrépa- « rable de nature à amener soit une revision subite du pro- « cès Drevfus, soit des complications extérieures » {2). Plusieurs entretiens eurent lieu les jours suivants pour arrêter la conduite à tenir et fixer le moyen de prévenir Esterhazv. Îl y fut décidé qu'on lui enverrait une lettre anonyme. Sa rédaction donna lieu à deux ébauches successives: l’une éiablie par le lieutenant-colonel du Paty de Clam de son écriture ordinaire et qui aurait été détruite depuis ; — l’autre écrite de la main du commandant Henry et qui a été conservée (3). Instruit de ce projet, le Ministre, qui venait
(1) Général Gonse, Rennes II, 159, 167, 168.
(2) Du Paty de Clam (Tav.) 4 ; Cass. 99, I, 444 : Eng. crim. I, 191. —:Cpr. du Paly de‘Clam .Enq. crim. I, 192.
(3) Du Paty (Tav.), 5. — Général Gonse (Tav.}, 13. — Texte de la lettre : Targe, Enq. crim. 1, 81.