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p.337 En outre, le: bordereau des pièces joint à l'envoi porte: la mention suivante : «1° Lettre du 14 novembre 1897. du « commandant Esterhazy au: Ministre de la: guerre faisant « envoi de la photographie d'une pièce secrète ». Et Ia note remplaçant, après les débats, dans le dossier, la pièce et l'enveloppe est ainsi conçue : « Lettre d’'Esterhazy du 14 novembre 1897, pièce secrète avec enveloppe, dit! « document libérateur ».
Pour essaver de se justifier, M. du Paty de Clam a donc cherché à compromettre le cabinet du Ministre et à engager sa responsabilité ; il n’a pas hésité à lui prêter une attitude qui constituerait une indigne et grossière comédie. Ses efforts n'ont eu pour résultat que d’aggraver, par un nouveau mensonge, les soupçons qui pesaient déjà sur lui et qui tendent à le représenter comme l’instigateur de cette tentative de chantage dirigée contre le Chef de l'Etat.
(1) Lettre du général de Torcy au général Roget, 26 juillet 1898 (M. G.). —.Cpr. général Roôget. Rennes-1, 322 à 324. — Picquart, Eng. crim. I, 66.
(2) Général Billot, Enq. crim. [. 445, 416.
(3) M. G. dossier Walsin-Esterhazy.
Le Se dé, sé nn tit
Il a toujours prétendu qu'il n'avait fait que se conformer aux, ordres qu'il avait, reçus, notamment du général Gonse (1).
Au cours de la nouvelle enquête, il æ repris le même système de défense et se considère comme couvert par les
instructions qu'on lui à données (2).
Jamais, a-t-il ajouté, je n'aurais cru que le général Gonse me désavouerait après m'avoir lancé en avant. Jamais je n'aurais cru qu'un ancien Ministre,.après m'avoir dit : « Vous avez rendu un grand service au pays », laisserait mon appel: sans. réponse ; jamais je n'aurais cru qu'un général, auquel je me suis dévoué sans réserve, m'abandonnerait après. m'avoir dit : « Moi vivant, Vous: ne serez jamais sacrifié » (3).
Dans sa déposition devant le Consul de France à Londres,
Esterhazy à, en ce qui le concerne, manifesté les mêmes
sentiments. Lui aussi à prétendu n'avoir agi qu'à l'instigation de ses chefs : lui aussi prétend avoir eu, dans les incidents auxquels il a été mêlé, pour complices les plus hauts personnages de l’armée dont il n'a été que l'instrument (4).
Qu'en devons-nous.croire et les actes accomplis par Henrv et du Paty de Clam engagent-ils d'autres personnes qu'euxmêmes ? Devons-nous sur ce point ajouter foi à ces récriminations. ?
Avant d'entrer dans la discussion, signalons que, d'après les indications du Consul de France à Londres, les nombreuses notes dont Esterhazy a fait état au cours de ses dépositions et'qu'il lui a présentées comme des originaux « avaient l'apparence de chiffons de papier sans signatures » et « qu'il n’a pas cru avoir qualité pour en examiner minutieusement l'authenticité » (5). Mais remarquons aussi qu'on ne peut raisonnablement s'attendre à trouver dans ces instruments d'une ténébreuse et malhonnèête machination des lettres écrites sur papier du Ministère, signées de leurs auteurs ou revêtues du cachet officiel
(4) Du Paty de Clam (Tav.) 4; Cass. 307; Rennes III, 5U4; Eng. Crim. MB …Cpr. Eng. crim. I, 194. ‘
(2j Du Paty de Clam. Enq. criün. I, 194.
(3) Du Paty de Clam, Cass. 99, I, 455.
(4) ) Esterhazy, Londres, 26 février. 1900: Enq. crimi IT,. 486:
(5) Lettres du Consul de France à. Londres au Ministre des. Affaires étrangères et de celui-ci au Garde des Sceaux, 17 mars 1902. Eng. crim. LI,
HD
p. 338 À celle considération qui n’est pas décisive, mais qui ne permet pourtant d'accueillir qu'avec une extrême réserve les déclarations d'Esterhazy déjà suspectes par elles-mêmes, il convient d'ajouter les protestations des officiers qui composaient alors l'Etat-Major général. Bien que ne parlant qu'avec la plus grande prudence dans la crainte de contredire ses affirmations antérieures, le général Gonse à déclaré, dans la dernière enquête, qu'il n'avait jamais donné à ses subordonnés d'instructions qui pussent s'interpréler de près ou de loin comme un encouragement à des manœuvres qu'il réprouve.
J'ai toujours ignoré absolument les agissements de M. du Paty de Clam, a-t-il dit ; je le répète aujourd'hui : je l'ai déjà dit autrefois à la Cour dans la première enquête... Tout cela s’est fait en dehors de moi (1).
Le général de Boisdeffre n'a pas été moins net. Loin d'approuver ces démarches qu'il n'a, prétend-il, connues qu'après s'être démis de ses fonctions, il affirme avoir au contraire donné au lieutenant-colonel du Paty de Clam l’ordre formel de n'avoir aucun rapport avec Esterhazy qu'il considère comme « une immonde fripouille ». M. du Paty de Clam ne peut donc se prévaloir d'instructions qu'il à transgressées de Ja facon la plus absolue. Et si le général a pu dire que, de son vivant, il ne le laisserait jamais sacrifier, il n'a eu en vue, en disant cela, que les violentes attaques dont M. du Paty était à ce moment l'objet à raison du rôle qu'il avait joué comme officier de police judiciaire dans l'affaire Dreyfus et nullement ses complaisances inconcevables à l'égard d'Esterhazy « dont il ignorait alors l’existence » (2).
Quant au général Billot, il s’est également retranché derrière les ordres impératifs qu'il aurait donnés pour qu'aucun officier de l'Etat-Major ou tout autre n’eût de relations ‘avec Esterhazy qu'il avait lui-même refusé de recevoir et qu'il n'avait jamais vu ; il n'aurait connu ces manœuvres qu'après avoir quitté le pouvoir et par les récits des journaux (3).
1) Général Gonse, Enq. crim. I, 220, 226. -— Cpr. général Gonse (Tav..), 13. Cass. 99, I, 566, 567. — Du Paty de Clam, Enq. crim. I, 191.
2j Général de Boisdeffre, Enq. crim. I, 485, 488. — Cpr. Général de Boisdeffre, Cass. 99, I. 559:
3) Général Billot, Enq.AcrimI, 446. Cass. 99, 1, 547 548,553.
L'on s’est efforcé à l'Etat-Major de trouver à l'attitude de M. du Paty de Clam une explication qui n’engageât la responsabilité de personne. Les uns, comme le général Roget, ont pensé qu'il fallait rechercher dans la conviction qu'il avait de la culpabilité de Dreyfus le mobile de sa conduite (1). Les autres, avec le commandant Cuignel, ont cru trouver la raison de ses actes dans sa haine contre le lieutenant-colonel Picquart et dans sa vanité froissée des attaques dont l’œuvre de 1894, qu'il considérait comme sienne, avait été l’objet (2).
Ces explications sont loin d'être satisfaisantes. Le général de Boisdeffre, chef d’'Etat-Major général, et le général Gonse, son sous-chef, de qui la Section de statistique relevait directement, ont à répondre en principe des agissements des officiers placés sous leurs ordres, et à ce point de vue, leur responsabilité est manifestement et gravement engagée.
Faut-il s'en tenir là, et ne doit-on pas penser que ces généraux se sont personnellement compromis ?
Dès l'origine, l'allure du général Gonse est bizarre. Comment admettre avec lui qu'il ait pu considérer comme légitime que lEtat-Major s'abouchât avec un officier gravement soupçonné de haute trahison, et prit l'initiative de le prévenir du danger qui le menaçait ? — Comment admettre qu'il ait pu trouver légitime l'envoi de lettres anonymes dans ce but, à ce point qu'il en a fait préparer le texte sous sa direction ? — Que penser de ce général qui Compromet à ce point la dignité de ses hautes fonctions en prêtant la main à de telles manœuvres que le Ministre les repousse avec indignation dès qu'il en est instruit (3) ? Il est difficile de ne pas voir dans cette attitude première du général Gonse un puissant encouragement donné à ses sous-ordres, et de ne pas penser qu'elle les à nécessairement poussés dans la voie vers laquelle les portait déjà naturellement leur aveugle passion.
Dès que le général Gonse est chargé de suivre l'affaire Esterhazy, son premier soin est de s’adjoindre comme col-
(1) Général Roget, Rennes I, 324-325.
(2) Cuignet, Cass. 99, 1, "345.
(3) Général Billot, Cass. 99, I, 548. — Général Roget, Rennes I, 325.
laborateur le lieutenant-colonel du Paty de‘Clam (1). Ils ont dès lors travaillé en commun. Qui croira que, connaissant la conformité de leurs sentiments, ils n'ont jamais échangé de confidences, que rien dans les propos de M. du Paty de Clam n'a pu laisser soupçonner à son chef direct les agissements auxquels il se livre ?
Même dans ses leltres au Président de la République, Esterhazy reconnait détenir illégalement un document secret intéressant au plus haut point la sécurité de l'Efat et provenant des archives du, Ministère. Responsable du Bureau des renseignements, le général Gonse eût dû être vivement ému de cet aveu. Son premier devoir eût été de prescrire une enquête, et, suivant l'expression de Gribelin, « de mettre la main au collet » du détenteur illicite de ce document (2). 11 ne fait rien. Son inertie, qu'Esterhazy s'empresse de souligner comme une preuve de connivence (3), n'est-elle pas en effet significative, et ne prouve-t-elle pas qu'il était au courant de tout ce qui se faisait ?
Quant au général de Boisdeffre, son indifférence n'est pas moins étrange. Il reçoit d'Esterhazy, c’est lui qui l'avoue, plusieurs lettres conçues dans les mêmes termes que celles qui étaient adressées au Président de la République et au Ministre de la Guerre (4). Il n’en témoigne aucune surprise ; il ne se renseigne pas sur leur auteur ni sur la valeur de ses assertions. En ne sollicitant aucun éclaircissement, ne donne-t-il pas à penser qu'il savait à quoi s’en tenir sur la situation. Et si nous nous rappelons l’empressement avec lequel M. du Paty de Clam a cherché à provoquer son intervention directe, si nous en rapprochons les déclarations si précises d’Esterhazy à Londres, nous ne pouvons nous empêcher de ressentir la plus pénible impression.
Le Ministre de la Guerre avait, lui, la conviction que son Etat-Major, « qui le trouvait trop tiède, le trahissait et pas- « sait tout son temps à le combattre et à agir contre ses
(1) Général de Bôisdeffre, Cass. 99, I, 558, 559. (2) Gribelin, Rennes 1, 597. — Picquart., Enq. erim. 1 668. (3) Esterhazy, Londres, 26 février 1900, p. 13 et 14; Eng. crim. II, 486. 487. 5
(4) Général de Boisdeffre, Enq. crim. I, 487. 488. — Cpr. général de Boisdeffre, lettre du 4 décembre 1897. — Taror Enq. crim. I, 80 et suiv. — Picquart, Enq. crim. 1,662.
« instructions personnelles » (1). « Tout le monde y était
« d'accord pour l’attaquer ». Cette union dans la résistance p. 340 à ses ordres prouve la solidarité de tout ce personnel et
semble ne pas permettre de cantonner sur la tête de M. du Paty de Clam et d'Henry une responsabilité qui doit s'élever
en toute justice jusqu aux chefs d'alors.
Il n'est pas jusqu'au Ministre lui-même dont l'attitude n'ait soulevé les plus graves critiques.
Dans ses lettres au Président de la République, dans celles qu'il lui adressait à lui-même, Esterhazy cherchait à exercer sur le Chef de l'Etat et sur le Gouvernement la plus odieuse des pressions : il y avouait détenir une pièce compromettante pour la sûreté de l'Etat. Pas plus que le général de Boisdeffre, que le général Gonse, le Ministre ne s’en préoccupe. Aucune répression, si légère füût-elle, aucun blâme n’a été proposé contre Esterhazy. Loin de l'inquiéter, on le traite avec les plus grands égards ; et cette impunité est d'autant plus surprenante qu'à en croire le général Roget (2), « on pouvait supposer qu'il avait d’autres docu- « ments confidentiels que la pièce « ce canaille de D... » « provenant du Ministère, et que, lors de la perquisition pra- « tiquée par le juge d'instruction Bertulus chez la fille « Pays, on dépêcha Henry auprès du magistrat pour retirer « ceux d’entre eux qui auraient pu être retrouvés à son « domicile ».
Cette inertie est si inexplicable que chacun cherche à en rejeter la responsabilité sur le voisin. Pour le général de Pellieux et le général de Boisdeffre, c'était au Ministre d'agir (3). Le général Billot déclare qu'il s’en est remis pour celte affaire au Gouverneur de Paris, « dont l'expérience, le « dévouement, le grand caractère étaient connus de tous et « offraient toutes garanties » (4). Et nous savons la bienveillance, si peu en harmonie avec sa sévérité habituelle, que celui-ci à réservée à l'officier coupable de ces méfaits si graves (5).
(1) Waïttinne, Enq. crim. I, 875.
(2) Général Roget, Rennes I, 337.
(3) Ducassé, Enq. crim. I, 720. — Cpr. général de Boisdeffre, End. crim. I, 488.
(4) Général Billot, Rennes I, 173.
(5) Voir page 490.
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En réalité, l’action disciplinaire et l’action judiciaire appartenaient au premier degré au Gouverneur militaire de Paris, au degré supérieur au Ministre de la Guerre. Ni l’une ni l’autre n’ont été mises en mouvement (1) et ce ne doit pas être l’une des épreuves les moins pénibles pour ces deux Généraux que d'entendre Esterhazy tirer argument de leur attitude à son égard pour prétendre, non sans apparence de raison, qu'il n’a été qu’un instrument entre leurs mains (2).
Esterhazy pouvait se croire définitivement sauvé. Un nouvel incident vint tout remettre en question. Le 16 novembre 1897, M. Mathieu Dreyfus, par une lettre adressée au général Billot et rendue publique, le dénonçait comme l’auteur du bordereau (3). Le même jour Esterhazy demandait au Ministre de faire faire une enquête et se déclarait prêt à répondre à toutes les accusations (4). L'enquête fut en effet prescrite et confiée au général de Pellieux (5).
Pendant cette crise nouvelle, l'Etat-Major va continuer ses menées qui s'’exerceront simultanément et sans interruption sur le Général enquêteur, sur l’inculpé, et indirectement sur l'opinion publique par la voie de la presse.
Dès l'origine, Esterhazy est informé que l'officier qui est chargé de l’enquête est le général de Pellieux. Puis, lorsqu'elle est commencée, chaque soir « les résultats lui en « sont régulièrement transmis avec l'indication sous forme « de prescriptions de ce qu'il aura à dire lorsqu'il sera inter- « rogé ». Ces instructions sont contenues dans des notes qu'il doit brûler au fur et à mesure de leur réception (6). Grâce à la précaution prise par la fille Pays d'en mettre plusieurs de côté, les rapports de l’Etat-Major avec Esterhazy ne peuvent être mis en doute et il faut tout l’aveuglement du parti pris pour en contester avec le général de Boisdeffre toute la portée et toute la gravité (7). Une de ces notes, dite Note aux deux écritures, a été produite en justice
(1) Cpr. Picquart, Enq. crim. I, 663.
(2) Esterhazy, Londres, 22 février 1900, p. 16, 11 ; Enq. crim. Il, 484.
(3) Inf. Ravary, cote 2.
(4) Esterhazy (Pell.), 7 ;: Rennes II, 130 ; Cass. 99, I, 585.
(5) Général Billot, Rennes I. 173.
(6) Esterhazy, Cass. 99, I, 585 ; Rennes II, 130 ; Londres, 1° mars 1900, p. 38, 39 : Eng. crim. Il, 49.
7) Général de Boisdeffre. Rennes I, 535.
par Esterhazy et montre de quelle sollicitude et de quels conseils vigilants son auteur l’entourait. Elle est ainsi conçue
« Dans le cas où le général de Pellieux me demanderait si j'ai « eu des rapports avec vous, j'ai l'intention de dire ce qui est sen- « siblement vrai. » (suit l'indication des relations de l’auteur de la note avec Esterhazy et des conséquences qu’elles ont pu avoir). « Le général de Boisdeffre n'est pas sans savoir d’ailleurs que j'ai eu des relations indirectes avec le commandant Esterhazy. »
A partir du moment où le commandant Esterhazy a eu des appuis el un avocat et a écrit dans les journaux, j'ai cessé mes relations devenues inutiles. Comme ïil à pris un engagement d'honneur vis-à-vis de moi, je le dégagerai de sa parole par un mot, si vous le voulez ; car, sans cela, il se croirait obligé de nier les relations ; mais sa parole subsistera comme la mienne vis-àvis des tiers. En conséquence : 1° Tant que vous n'aurez pas une lettre officielle de moi, vous n'êtes pas censé me connaître. 2° Restez muet sur la nature des rapports que nous avons eus en vous retranchant derrière des engagements pris vis-à-vis de tierces personnes. 3° Maintenez que ces rapports ont été purement des encouragements, des conseils de modération et des appels à vos bons sentiments pour rendre les pièces, et sont complètement étrangers à l'affaire de la femme voilée. 4° Jamais je ne vous ai rien divulgué de confidentiel et ce n'est pas moi qui vous ai dénoncé Picquart. Voilà le terrain sur lequel je me placerai: pénétrez-vous bien de tout ce que je coche en rouge et détruisez. Vous comprenez combien il est important d'être bien d'accord pour vous comme pour moi. Tout va bien (1).
Cette note est de la main de M. du Paty de Clam. Il l’a formellement reconnu, d'abord le 9 septembre 1898 lors de l'enquête faite par le général Renouard (2}, puis devant la Chambre criminelle dans sa déposition du 12 janvier 1899 (3) enfin dans la nouvelle enquête qui vient d'être édifiée (4). Il a expliqué qu'elle émanait de lui seul, qu'il l’avait d'abord écrite en caractères d'imprimerie et qu'il y avait ensuite apporté quelques corrections en écriture courante. Il à cherché à la justifier en soutenant qu'elle s'adressait à un homme qui n'était pas encore inculpé, mais se trouvait sous le coup d’une enquête administrative, ajoutant que du jour où Esterhazy a été l’objet d'une information régulière confiée à un officier de police judiciaire, il n'avait plus eu avec
DACASSNII NT "585:
2) Cass. 99, 1, 203.
3) Du Paty de Clam, Cass. 99, I, 453.
4) Du Paty de Clam, Enq. crim. I, 939.
pe. 342
lui que des rapports indirects et en exécution d'ordres formels (1) du général Gonse (2).
La note aux deux écritures n'en fournit pas moins la preuve irrécusable que d’une part l’Etat-Major, en la, personne de M. du Paty de Clam, communiquait secrèlement avec Esterhazy et lui dictait ses instructions sur la conduite à tenir au cours de l'enquête et que d'autre part le général de Boisdeffre était au courant de tous ses agissements.
L'Etat-Major ne s'en tint pas là et, pour assurer le succès, il résolut d'exercer une pression sur l'officier enquêteur luimême. Le général de Pellieux était « un caractère très énergique, vigoureux et impressionnable (3; ». Vif et impétueux à l'excès, il ne semble pas que, dans cette affaire où il s’est montré particulièrement nerveux, il eût facilement supporté une intrusion directe, d’où qu'elle vint (4). L'Etat-Major, qui le connaissait bien (5), décida de le circonvenir par des procédés détournés, comprenant qu'il suffisait d'asseoir solidement dans son esprit l'idée de la culpabilité de Dreyfus pour l’amener à s'engager de lui-même et avec impétuosité dans la voie où on voulait le lancer. C'est en ce sens que son action s'est exercée et c'est ainsi que le colonel Ducassé a pu déclarer, sans se contredire, que le général de Pellieux, dont il élait le chef d'Etat-Major, avait agi de son seul et libre arbitre (6), tout en reconnaissant que l’Etat-Major l'avait influencé et trompé « en lui lançant dans les jambes de faux documents « et des témoignages qui étaient suspects (7) ».
Il est aujourd’hui hors de doute qu’au cours de son enquête, le général de Pellieux a été en rapport avec l'Etat-Major et que celui-ci lui à donné sur place communication de diverses pièces (8). Le colonel Ducassé l’a reconnu ei son témoignage est particulièrement précieux si l'on songe qu'il a assisté son chef en qualité de greffier, qu'il a été son collaborateur assidu et qu'il a été à même de recueillir ses sentiments et
(1) Du Paty de Clam, Enq. crim. I, 939, 940. — Lettre de du Paty de Clam au général Roget, 5 avril 1899.
(2) Du Paty de Clam, Eng. erim. I, 940.
(3) Ducassé, Enq. crim. I, 712.
(4) Cpr. Ducassé, Eng. crim. I, 711, 712.
(5) Général Billot, Eng. crim. I, 451.
(6) Ducassé, Enq. crim. I, 717, 718.
(7) Ducassé, Eng. crim. I, 712.
(8) Targe, Enq. crim. 1, 68, 69. — Tettre du Ministre de la Guerre au Gouverneur militaire de Paris, 19 novembre 1897. (M. G. 11. kv.:)
Me à LAS rt de SOS, RON PONS TREUNT L'Év ro PER Er re ENT
ses impressions au jour le jour et de la façon la plus complèle (1). Or, il a fait connaître qu'un Jour « le général de « Pellieux avait été appelé à l'Etat-Major pour la fameuse « Affaire », et qu'à son retour il l'avait immédiatement informé de la double impression qu'il avait rapportée de cette visite. La première, c'était la conviclion absolue de la culpa: bilité de Dreyfus ; on lui avait montré « un tas de pièces » dont la plus topique, celle qui avait fait sur lui le plus d’effét, était ce qui est devenu depuis « te faux Henry » ; il réfutait les doutes du colonel Ducassé en lui faisant observer que ce document lui avait été présenté avec les lettres d'un caractère tout intime qui l'accompagnaient et qui, sans avoir trait à l’Affaire, donnaient la preuve certaine de son origine (2). Nous avons déjà retrouvé l'argument sur les lèvres de M. Ca-
vaignac à la tribune de la Chambre des Députés (3;.
Un second point avait vivement frappé le général de Pelheux et eût dû suffire à l’éclairer sur la manœuvre dont on le circonvenait. Le dossier, qu'on lui avait communiqué et qui était ce qu'on appelait « le dossier de la revision », était dans le plus grand désordre (4) et dénotait les pratiques les plus fâcheuses de la part des officiers qui en avaient la garde. A maintes reprises il fil part au colonei Ducassé des négligences qu'il y avait constatées, de la facon défectueuse dont
était dirigé le Service des Renseignements, allant jusqu'à
dre que « l'Etat-Major général, tel qu'il fonctionnait dans ce « Service, était à réorganiser de fond en comble et qu'il « fallait v porter le fer et le feu (5) ».
Néanmoins la conviction du général de Pellieux sur Ja culpabilité de Dreyfus est désormais inébraniable et, tout de suite, elie va prendre l'allure combative qui répond à son tempérament (6). Son souci est surtout d’étouffer l'affaire dont il est chargé. En vain les témoins qu'il entend, MM. Mathieu Dreyfus, Scheurer-Kestner, Leblois, lui signalent-ils l'identité de l’écrilure d'Esterha2y avec celle du bordereau : il leur refuse toute satisfaction sans se livrer à aucune des
(1) Ducassé, Enq. crim. I, 709.
(2) Ducassé, Eng. crim:.E, 744.
(3) Cavaignac, Chambre des députés, 7 juillet 1898, voir page:32. (4) Ducassé, Enq. crim. I, 717.
(5) Ducassé, Enq. crim. I, 711.
(6) Ducassé, Enq. crim. I, 713:
mi ee
vérifications qu'ils sollicitent (1). Esterhazv est cru sur parole malgré l'invraisemblance du récit qu'il produit et le générai va jusqu à le louer d'avoir restitué le document dont la seule présence en ses mains eût dù le faire arrêter. Quant au lieutenant-colonel Picquart, c’est l'instigateur de la campagne de revision : à tout prix il faut l’abattre et nous assistons à ce singulier spectacle d'un officier chargé d'enquêter sur une plainte dirigée contre Esterhazy qui néglige tout ce qui peut accuser celui-ci et qui porte tous ses efforts sur les griefs imputés au principal témôin contre lequel son rapport üu 20 novembre 1897 est un vérilable réquisitoire concluant à son renvoi devant un conseil d'enquèle et à son arrestation immédiate sans même qu'il l'ait entendu dans ses explications (2) !
Celle enquête est si manifestement insuffisante en ce qui concerne Esterhazy que le général Billot fait ordonner au général de Pellieux de la comipléter en la tenant comme le préliminaire d’une accusalion devant un (Conseil de guerre (3). Le lieutenant-colonel Picquart est rappelé de Tunisie. Le général de Pellieux se décide à l'entendre : mais il le traite bien plus en accusé qu'en témoin, lui défend de parler du bordereau, base même de son accusation contre Esterhazv (4), et dans son rapport définitif du 3 décembre 1897 (5) concluant à son renvoi devant un conseil d'enquête, non seulement 1} qualifie sa déposition de « tissu d'inexac- « titudes voulues, calculées, d'insinuations perfides contre « ses chefs et ses subordonnés » ; mais encore il l'accuse d’avoir fait usage d'une fausse pièce, le Petit Bleu qu'il tient pour un faux (6), et dont il laisse entendre qu'il est l’auteur, et d’avoir, par ses relations avec M° Leblois, manqué gravement à l'honneur mililaire et à ses devoirs professionnels. Par contre, il comble Esterhazy de prévenances ef d'égards : sur son désir il fait aussitôt faire une perquisition au domicile du lieutenant-coionel Picquart, et, quoiqu'il n'ait faif procéder à aucune vérification nouvelle d'écritures, il n'hé-
(1) Voir leltre Esterhazy au général de Peilieux. — Targe, Enq. crim. 1: 7:
(2) Rapp. du général de Pellieux au Gouverneur militaire de Paris,
(3) Lettre du général Billot (Pell.) If
(4) Picquart, Rennes I, 469, 470.
5) Rapp. du général de Pelieux. 3 Dre 1897. (Pel.}, n° 38.
(6) Ducassé, Énq. CEA 17120720
rie
site pas à affirmer que la dénoncialion formulée par M. Mathieu Dreyfus manque absolument de base. Sans doute, il conclut au renvoi d'Esterhazy devant un Conseil de guerre : mais il laisse entendre qu'il ne s’agit là que d'une dernière satisfaction à lui donner pour lui permettre de se laver de l'accusation portée contre lui, et il sollicite en même temps sa liberté provisoire pendant l'instruction (1).
La conviction du général de Pellieux était si ardente, si impétueuse, que, dans l'intérêt de la cause dont il s'était fait l'avocat, il n’a pas craint, au cours du. procès Zola, de cominettre une faute grave contre la discipline et de donner connaissance à la cour d'assises de la Seine, sans avoir été relevé du secret professionnel qui le liait, de la pièce qui, quelques mois plus tard, élait reconnue fausse, le faux Henry (2).
Aussi, lorsque après s’êlre engagé à fond dans cette affaire, le général de Pellieux à appris qu'il avait été trompé et qu'on s'était servi de documents faux pour surprendre sa “religion, le coup a-t-il été terrible pour lui ; et, dans la crise douloureuse qu'a subie sa conscience, a-t-1l donné libre cours à ses sentiments de légitime indignation (3). Séance tenante, il écrivit au Ministre :
Dupe de gens sans honneur, ne pouvant espérer conserver la confiance de mes subordonnés sans laquelle il n'y a pas de commandement possible, ayant perdu de mon côté la confiance en ceux de mes chefs qui m'ont fait travailler sur des faux, j'ai l'hon-
neur de vous prier de vouloir bien liquider ma retraite pour anciennelé de services (4).
Il a retiré sa demande eur les instances pressanfes de M. Cavaignac et du général Zurlinden : mais ii ne l'a pas moins fait verser aux archives de la subdivision de la Seine comme une preuve de sa protestation indignée (5) et, jusqu'à sa mort, il est resté dans les mêmes sentiments, estimant qu'en face du faux avoué, la revision s'imposait et qu'il était
(1) Rapp. de Pelieux, 3 décembre 1897. (Pell.), n° 38. — Targe, Eng. crim. 1, 68 à 71. |
(2) Général Billot, Enq. crim. J, 450. — Cpr. Gribelin, Enq. crim. I, PO Tunck End. crime toire
(3) Ducassé, Enq. erim. 1, 714. —.Galon, Eng. crim. I, 880-881.
(4) Chambre des Députés, séance du 7 avril 1903, Journal officiel, du 8. — Targe, Enq. crim. 1, 77. Ducassé, Enq. crim. 1, 714. — Galon, Enq.
crim,. 1, S80. We (5) Ducassé, Enq. crim. I, 715. — Gaion, Enq. crim. I, 881.
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