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Nous sommes, à n'en pas douter, én face d'une de ces altérations frauduleuses dont les pièces de ces dossiers fourmillent et dont 1l est aisé de découvrir le but. Grâce à l'entente qui s'était élablie, l’acquiltement d'Esterhazy semblait certain : en faisant disparaître les mots « En 1894 » du texte de l'ordre d'informer, on étendait le bénéfice de cet acquittement éventuel à tous les faits de haute trahison qu'Esterhazy avait commis jusqu'au jour de sa mise en jugement et on lui assurait une impunité définitive. Il a été impossible de découvrir l’auteur de cette nouvelle falsification.
C'est dans ces conditions qu'une information régulière estouverte : elle est confiée au commandant Ravary, rapporteur près le premier Conseil de guerre de Paris.
Pendant tout le cours de cette instruction, les relations de l'Etat-Major et d'Esterhazy continuent.
L'instruction, a dit Esterhazy, a commencé plus complète, plus longue, plus détaillée, que l'enquête de M. le général de Pellieux, mais menée de la même manière, c’est-à-dire que je recevais Journeliement des instructions formelles sur ce que je devais dire ; une fois, pour obéir à M° Tézenas (qui à cette époque ne savait pas ce qui se passait), j'avais fait une démarche de mon chef ; je fus très vertement rappelé à l'ordre. Le commandant Ravary fut mandé à l’'Etat-Major de l’armée et on lui donna communication de certaines pièces ; tous les jours également j'étais prévenu et de la marche de l'instruction et de ce que je devais dire toujours par les mêmes personnes, soitle colonel Henry, soit le commandant du Paty ; maïs ïl est bien évident que ces communications sur les détails journaliers de l'instruction n'étaient pas faites à ces officiers, qui n'étaient considérés absolument que comme les témoins ; elles étaient faites au chef d'Etat-Major, ou plus probablement au sous-chef d'Etat-Major pour le chef d'Etat-Major. Il est intéressant pour moi de constater que ces communications, faites beaucoup plus haut qu'aux officiers mes intermédiaires, me parvenaient dans la soirée même (1).
Ces allégations d'Esterhazy sont corroborées par la déposition de M. Wattinne. Ce témoin a déclaré nettement que, malgré l'absence de preuves formelles, il était absolument certain que l’inculpé avait été en relations avec l'Etat-Major et avait recu de lui de nombreusès instructions : il a ajouté que, sans se prononcer d’une façon ferme sur le rôle qu'aurait joué en la circonstance M. du Paty de Clam, il le considérait comme capable de tout (2).
(1) Esterhazy, Cass. 99, 1, 586. — Cpr. Esterhazy, Londres, 1° mars, 4900 ?. 43-44: Enq. crim. Il, 492.
(2) Wattinne, Eng. crim. I, 874.
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Un des premiers soins de l'Etat-Major paraît avoir été d'agir sur le rapporteur.
Soyez donc tranquille, porte une note d'Henry à Esterhazy : Ravary sera mandé à la boîte et il sera stylé. C'est entendu ; tout marche très bien (1).
Une seconde note complète, quelques jours plus tard, la première : elle avise Esterhazy « qu'on a fait venir Ravary « et qu'on lui a montré tout ce qu'il fallait (2) ».
Malgré la défiance qu'inspire la parole d'Esterhazy, comment ne pas croire à l'authenticité de ces notes, quand on se rappelle, d'une part, ce qui a été fait à l'égard du général de Pellieux et quand, d’autre part, on examine la conduite du commandant Ravary au cours de l'informalion ?
Bien qu'Esterhazy soit sous le coup de l’aceusation la plus grave, il le laisse en liberté provisoire pendant toute la durée de l'instruction. Ce n'est que la veiile du jugement que le cclonel de Villeroche recoit du Gouverneur militaire de Paris l’ordre de procéder à son incarcération !3).
En vain le leutenant-colonel Picquart fait-1l observer au rapporteur que la première mesure à prendre, la plus indispensable à ia manifestation de la vérité, est l'arrestation d'Esterhazy (4).Le commandant Ravary refuse en s’abritant derrière la conduite du général de Pellieux (5j. C’est qu’en effet, comme le dit le général Gonse (6), « Esterhazy élait un accusé qui n’était pas ordinaire... c'était un accusé spécial ».
Les sentiments du commandant Ravary se manifestent d'ailleurs en toute occasion. Sans doute il ne peut se refuser à recevoir la déposition du lieutenaut-colonel Picquart; mais il lui témoigne la même hostilité que le général de Pellieux: il refuse systématiquement d'entendre les témoins qu'il lui désigne : en même {emps îl écarte le Petit Bleu comme un faux sans même l'avoir fait examiner, sans même avoir recueilli complètement les explications du lieutenant-colonel Picquart. Le fond du procès reposant sur l'identité de l’écriture d’Esterhazy avec celle du bordereau, il ne peut pour-
(1) Esterhazy, Londres, 1" mars 1900, p. 39 ; Enq. crim. Il, 492. (2) Esterhazy, eodem, p. 41.
(3) De Villeroche, Enq. crim. I, 706.
(4) Picquart, Eng. crim. I, 664.
(o) Picquart, Eng. crim. I, 664.
(6) Général Gonse, Rennes II, 161, 171, 172 (Tav.), 14.
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liant pas se dispenser de soumettre celui- ci à une nouvelle expertise. Sa résolution, à ce sujet, cause à Eslerhazy les plus vives appréhensions. Une note cherche à le tranquilliser :
Les experts seront désignés, vous savez leurs noms : ils seront vus ; soyez tranquille (1).
Plus tard, il est informé que des démarches ont été faites, que d’autres vont suivre :
L'expert chimiste sera vu également. Les autres marchent très bien (2).
Et tout cela est confirmé par le brouillon d’une lettre saisie dans une poliche japonaise lors de la perquisition faite par M. le juge d'instruction Bertulus chez la fille Pays
Que dois-je faire demain, puisque les experts ne veulent pas conclure comme vous le pensiez ? Dois-je demander, comme Tézenas le voulait tout d’abord, l'expertise avec l'écriture de Dreyfus et reparler du décalque ? Comment M. Charavay, M. Varinard, n'ont-ils pas conclu pour moi dans les lettres B? Ce Belhomme est complètement gâteux, c'est visible. Dois-je exiger la contreexpertise Bertillon ? Que faire ? Car tous ces gens m'assassineront. Ne peut-on pas démontrer à Ravary et aux experts que je n'ai pas pu écrire les termes de la grande lettre à la Boulancy ? Si les experts concluent que l'écriture est de moi, il m'est impossible pour ma défense de ne pas m'efforcer de démontrer que c’est Dreyfus qui est l’auteur du bordereau. Comprenez donc bien que, si vous êtes véritablement les maitres de l'instruction «et des experts, je ne puis que men rapporter absolument à vous, mais que, si cela vous échappe, comme je le crains, je suis dans l'obli-
gation absolue de démontrer que le bordereau est calqué par Drey- {us avec mon écriture (3;.
Ces craintes d'Esterhazy étaient vaines. Par rapport déposé le 26 décembre 1897, les experts Belhomme, Varinard et Couard concluaient que ie bordereau constituait « une imitation maladroite de l'écriture d’'Esterhazy, mais n'était pas son œuvre (4) ». Cette conclusion était si imprévue qu'Esterhazy, lui-même, a jugé nécessaire de l'expliquer. « Je crois, écrivail-il dans le Matin du 18 juillet 1899, que c'est à un sentiment de patriotisme qu'ont obéi ces braves gens : cela excuse bien des ridicules. »
(1) Esterhazy, Londres, 1" mars 1900, p. 41 ; Enq. crim. II, 492. (2) Esterhazy, Londres, 5 mars 1900, p. 3; ‘ End. crim. Il, 495:
(3) Procédure Bertulus c. Esterhazy et fille Pays, scellé 1
(4) Rapport SENS, Couard et Varinard, du 26 décembre 1897
Sur le vu de ce rapport, le commandant Ravary proposait le 31 décembre 1897 une ordonnance de non-lieu :
En résumé, disait-il, que reste-t-il de cette triste affaire, si savamment machinée ? Une impression pénible, qui ouvre un écho douloureux dans les cœurs vraiment français. Des acteurs mis en scène, les uns ont marché à découvert, les autres sont restés dans la coulisse : mais tous les moyens employés avaient le an but : la revision d’un jugement légalement et justement rendu (1).
Mais une ordonnance de non-lieu n'est jamais définitive : elle autorise toujours la reprise des poursuites sur charges nouvelles. L'acquittement prononcé est irréfragable, et, pour l'ébtenir, il fallait aller devant le Conseil de guerre. Contrairément à l'avis du rapporteur, le général Saussier donnait, le 7 janvier 1898, l’ordre de mise en jugement et, le 10 du même mois, le Conseil de guerre se réunissait.
En vain M. Trarieux et M. Reinach adressaient-ils au Ministre de la guerre les plus pressantes sollicitations pour oblenir que ces débats se déroulassent au grand jour de l'audience publique (2).
« Le huis-clos rend les réponses faciles, disait le général Gonse, et permet de supprimer les discussions dangereuses (3). » Il est prononcé. Et ce qui s'était passé au cours de l'enquête et de l'information se renouvelle à l'audience. C’est toujours la même bienveillance pour Esterhazy, la même hostilité contre le lieutenant-colonel Picquart. Le général de Pellieux assiste aux débats : il y intervient plusieurs à haute voix et, par-dessus la tête du Président, interpelle le témoin, auquel le chef du 1* bureau de l'Elat- Major, le colonel de Castelnau, fait « des signes effarés pour l'empêcher de nommer les personnes qui l'ont fait agir (4) ». Le bruitiest répandu dans les couloirs que le colonel Picquart va être arrèté au sortir de l’audience (5). La scène est si pénible, si étrange, que l'un des juges, le commandant Rivals, finit par s’écrier « Je vois que le colonel Picquart est le véri-
(1) Rapport Ravary, 31 décembre 1897, p. 230.
(2) Trarieux, Rennes III, 482. — Lettre de M. Joseph Reinach au Ministre de la Guerre, 7 janvier 1898.
(3) Targe, Enq. crim. 1, 96. — Adde rapport général Gonse, 10 novembre
1896. — Targe, Eng. crim. I, 97.
(4) Picquart, Eng. crim. I, 833.
(5) Picquart, Enq. crim. I, 834.
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table accusé : je demande qu'il puisse être appelé à dire tout pour sa défense (1) ».
C'est dans ces conditions qu'à la date du 11 janvier 1898, le Conseil de guerre, auquel on a persuadé qu'en cas de charges nouvelles Esterhazy serait poursuivi de nouveau (2) a acquitté l'accusé à l'unanimité.
Huit mois se passent pendant lesquels Esterhazy a pu jouir de son inconcevable succès. Il faut que M. Cavaignac arrive'au Ministère de la Guerre pour qu'on s’aperçoive enfin du scandale de celté impunité qui méconnait tous les faits. Sur l’ordre du Ministre qui, le 7 juillet 1898, annonce à la tribune de la Chambre qu'Esterhazy sera puni des peines disciplinaires qu'il mérilait, un rapport du général Millet relève les fautes contre la discipline, les faules contre l'honneur, l'inconduite habituelle d'un homme que tous méprisent et jugent indéfendable au point de vue moral. Un conseil d'enquête est réuni. A l'unanimité, il écarte le premier chef ; par quatre voix contre une, il repousse le second : par {rois voix contre deux, il retient le troisième. Et le général Zurlinden trouve encore de pathétiques accents pour recommander Esterhazy à la bienveillance du Ministre (3). Cette fois M. Cavaignac n'a pas fléchi. Usant du droit que la loi lui conférait, il a proposé au Président de la République, qui l'a signé, un décret qui a mis Esterhazy en réforme.
La protection de l'Etat-Major n'en avait pas moins porté ses fruits. Nous nous reprocherions d'insister davantage tout commentaire nouveau ne pourrait qu'affaiblir le sentiment qui résulte du simple récit des faits.
(1) Picquart, Rennes I, 473, — Cpr. note col. Brochin. — Targe, Eng. crim. 1, 49.
(2) De Luxer, Enq. crim. Il, 236-237. J
(3) Lettre du général Zurlinden au Ministre de la Guerre, 28 août 1898 ; Rennes III, 400. À