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PERSÉCUTION EXERCÉE CONTRE LE LIEUTENANT-COLONEL PICQUART

Tandis que lEtat-Major sauvait Esterhazy du châtiment qu'il avait tant de fois mérité, il faisait les plus grands efforts pour ruiner les témoignages qu'il savait gènants pour lui ou favorables à Dreyfus. La fin justifiant pour lui les moyens, aucun scrupule ne devait l'arrèter dans cette entreprise.

Le lieutenant-colonel Picquart élait l'âme et la force du groupe qui poursuivait la revision du procès de 1894. C'était donc lui qui devait par-dessus tout ètre attaqué et détruit (4). Le moment est venu de rappeler les pénibles épreuves auxquelles il a été soumis, et qu'il a eu le courage de supporter stoïquement, donnant ainsi, au milieu de tant de défaillances qui l'entouraient, l'exemple d'une conscience incapable de toute compromission, et d'une énergie inébranlable dans laccomplissement du devoir.

Nous avons dit précédemment comment l'Etat-Major était parvenu à l’arracher de son poste de chef de la Section de statistique, et à l'éloigner, sous prétexte de mission temporaire à remplir dans l'Est, dans le Midi de la France puis en Tunisie où on l'envoyait organiser un service spécial de renseienements, et où il fut affecté au 4° régiment de tirailleurs algériens (2).

Cette situation équivoque, qu'on lui avait donnée comme ne devant durer que quelques semaines, fut indéfiniment prolongée, malgré sa demande formelle de rentrer effecltivement dans un corps de troupes. Elle permettait en effet de le considérer, suivant les besoins de la cause, soit comme faisant partie des cadres du 4° tirailleurs, soit comme appartenant toujours à l'Etat-Major général, et l’on entendait en profiter, le cas échéant. En attendant, on le maintenait en Tunisie et lorsqu'en octobre 1897 il manifestait l'intention de prendre sa permission annuelle, le général Leclerc, commandant des troupes d'occupation, recevait l’ordre « de lui faire continuer sa mission sans interruption (3) », et même quel-

(1) V. note du Paty de Clam, 24 janvier 1898 (M. G. Dossier Picquart V. cote 12).

(2) Picquart, Cass. 99, I, 191.

(3) Picquart, Rennes I, 461.

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que temps après d'étendre celle-ci jusqu'à la frontière de la Tripolitane (1). Le géréral Billot a repoussé avec indignation les ailégations qui l'ont représenté comme ayant ainsi cherché à se débarrasser d'un officier gènant, en l'envoyant dans une région dangereuse (2) ; et nous ne lui ferons pas l'injure de douter de sa bonne foi sur ce point. N'oublions pas toutefois l'émotion qui s’est emparée du général Leclerc à la réception de cet ordre et l’injonction formelle qu'il a donnée au colonel de ne dépasser Gabès sous aucun prétexte (3).

La disgräce était complète et d'autant plus profonde qu'elle était soigneusement dissimulée. Profitant de son éloignement, ses ennemis travaillaient dans l'ombre et préparaient tout pour le perdre et le briser définitivement.

Pour se procurer des armes contre lui, ils commencèrent par violer le secret de sa correspondance. Avant son départ de Paris, le lieutenant-colonel Picquart avait prié l'archiviste Gribelin de lui faire parvenir son courrier. Cet officier se faisait remettre par le concierge les lettres qui arrivaient au Ministère de la Guerre pour le colonel, et, par l'ordonnance de celui-ci, celles qui lui étaient adressées à son domicile particulier : il y portait l'indication des adresses nouvelles que seul il connaissait, et les remettait à la poste {4). Or le lieutenant-colonel Picquart a acquis au cours de l'enquête du général de Pellieux la preuve indiscutable que, pendant toute cette période, le secret de sa correspondance avait été violé, que ses lettres avaient été ouvertes par les procédés du cabinet noir, que certaines n'avaient été renvoyées qu'après copie prise, enfin que l’une d’entre elles tout au moins avait été même complètement interceptée (5). Pendant l’une de ses dépositions, le général de Pellieux lui à en effet donné lecture de deux pièces. L'une était la copie d'une lettre du 27 novembre 1896 qui lui avait élé adressée à son domicile rue Yvon-Villarceaux, n° 3, à Paris, par M. Germain Ducasse, secrétaire d’une vieille amie de sa famille, M'® Blanche de Comminges, et dans laquelle se trouvait eette phrase : « Le

(1) Picquart, Rennes I, 461.

(2) Général Billot, Rennes I, 172.

(3) Picquart, Rennes I, 461.

(4) Picquart, Cass. 99, I, 191: Rennes I, 456, 603; Enq. crim. I, 832. — Cpr. Gribelin, Enq. crim. I, 147; Rennes I, 602. : de

(5) Picquart, Cass. 99, I, 191, Rennes I, 457 603, et III, 276. — Cpr. Gribelin, Rennes 1 602. — Taïge, Enq. crim. I, 977.

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demi-Dieu demande chaque jour à la Comtesse quand il pourra voir le Bon Dieu (1). » La seconde lettre était l'original d'un biliet signé Speranza qui lui avait été envoyé au Ministère de la Guerre le 15 décembre 1896, et qui était ainsi CONÇU : (

Je sors de la maison, mes amis sont dans la consternation, votre malheureux départ a tout dérangé. Hâtez votre retour ici : hâtez-le vite. Le moment des fètes étant très favorable pour la cause, nous comptons sur vous pour le 20. Elle est prête ; mais elle ne peut et ne veut agir qu'après vous avoir causé. Le demi- Dieu ayant parlé, on agira.

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