SPERANZA
Cette lettre avait été gardée à la Section de statistique et
n'avait jamais été expédiée au colonel, qui n'en à eu connaissance pour la première fois que par la lecture que lui en a donnée le général de Pellieux (2).
Il s'est élevé avec indignation contre de tels procédés : « Je ne puis m'expliquer en aucune façon, a-t-il dit le 27 no- « vembre 1897 au général de Pellieux, l’origine de cette let- « tre, Je ne suis absolument pas au courant de ce que signi- « fie l'espèce de complot qu'elle semble dénoter. En tout cas, « jy vois une machination dirigée contre moi. Je demande « qu'on éclaircisse la question de savoir sur quel avis on a « fait saisir cette lettre, la personne qui a donné cet avis et « celle qui a écrit la lettre pouvant avoir certains rapports « l'une avec l’autre (3). » Le 30 novembre, il a renouvelé sa protestation, et il l'a ensuite successivement réiltérée devant le commandant Ravary et devant le capitaine Tavernier (4).
Le général Gonse n’a pas contesté la matérialité des faits (5) qu'établissait du reste une note du capitaine Lauth indiquant les lettres qui ont été ainsi ouvertes (6). Après le départ du lieutenant-colonel Picquart, a-t-il dit, il aurait acquis la certitude que celui-ci s'était livré à des opérations imprudentes de nature à compromettre le Ministre ; il aurait donc pris la résolution de se livrer à un contrôle sévère de ses agissements, et, à cet effet, il aurait invité Henry à lui
: a (Pell. ; 20-21. (Rav) 72. — (Tav.), 23: Cass. 99,7; 191. 3) Picquart ÉL dép. 27 re 1897. cote 20.
sienaler les pièces suspectes qui pourraient le concerner. C'est parce qu'à lort ou à raison les deux documents incriminés avaient été considérés comme présentant ce caractère qu'ils avaient été interceptés (1). Suivant le général Gonse, il s'agissait au surplus de deux lettres adressées au lieutenant-colonel Picquart en qualité de chef de la Section de Statistique, et qu'on était en droit de considérer comme appartenant au service (2). Le reste du courrier avait été tou- Jours respecté et scrupuleusement réexpédié {3).
Ces explications du général ne supportent pas l’examen. Dans jieur première partie, elles constituent une véritable pétition de principe. Sans doute certaines expressions contenues dans ces pièces pouvaient, à raison de leur caractère énigmatique, éveiller l'atlention et sembler singulières ; mais puisqu'elles n'ont pu être connues qu'après la violation du secret de la correspondance, elles ne peuvent évidemment pas servir à l'expliquer. Quant à la seconde excuse invoquée, ‘elle repose sur une erreur grossière : le caractère personnel de ces missives ne pouvait faire l'ombre d’un doute, puisque la première était adressée au domicile particulier du lieutenant-colonel Picquart, et que, si la seconde est arrivée au Ministère de la Guerre, elle portait sur l'enveloppe la mention : Faire suivre, et que son adresse n’indiquait même pas la qualité de « Chef du service des renseignements » du destinataire.
Pendant que les officiers de l’Etat-Major se livraient à cette besogne, ils faisaient preuve d’une duplicité peu commune en entretenant avec le lieutenant-colonel Picquart, dont ils poursuivaient la perte, une correspondance courtoise et même d'apparence cordiale (4).
Le lieutenant-colonel était si éloigné de croire à la trahison de ses chefs et de ses anciens collaborateurs que, le 4 janvier 1897, il écrivait de Constantine à M. Gribelin une lettre où, le félicitant de son inscription au tableau pour la Légion d'honneur, il lui disait : « Quand cette distinction tombe,
ral Général Gonse, Rennes IIT, 27% et 277, Cpr. Gribelin, Enq. crim. I,
(2) Général Gonse, Rennes III, 275 et 276. — Note Lauth (M. G. dossier Picquart IV, 2).
(3) Général Gonse, Rennes III, 275.
(4) Picquart, Rennes I, 458. — Picquart, Cass. 99, I, 194. — Général Gonse, Rennes III, 277.
comme c'est le cas, sur un caractère fait de dévouement et de droiture, c'est avec une véritable satisfaction qu’on l’accueille (1) ».
Pourtant ces relations finirent par s'allérer lorsque le lieutenant-Colonel Picquart devina le complot qui se formait contre lui. Impatienté de recevoir constamment de nombreuses lettres d'employés du service et de constater ainsi qu’à l'Etal-Major on perpétuait une équivoque qui le plaçait dans une situation fausse, il se décida à renvoyer l'une d'elles à Henry, en y épinglant la note suivante :
18 mai 1897.
Personnelle. — Commandant Henry. — Que l'on dise donc une bonne fois aux gens que j'ai été relevé de mes fonctions, ou que je n'occupe plus mes fonctions. Je n’ai aucune raison d'en rougir. Ce qui me fait rougir, ce sont les mensonges et les mystères auxquels ma situation vraie donne lieu depuis six mois (2).
Le 31 mai, Henry lui répondit par la lettre suivante :
J'ai l'honneur de vous informer qu'il résulte de l'enquête faite-. ici après la réception de votre note du 18 mai courant que le mot : mystères peut s'appliquer aux faits relatés ci-dessous, ayant eu lieu à la S. S. dans le cours de l’année 1896 : 1° ouverture d’une correspondance étrangère au service et dans un but que personne ici n'a jamais compris ; 2° proposition faite à deux membres du personnel de la S. S. et qui consistait à témoigner, le cas échéant, qu'un papier classé au service avait été saisi à la poste et émanait d'une personne connue ; 3° ouverture d'un dossier secret et examen des pièces y contenues au sujet desquelles des indiscrétionsse produisirent dans un but étranger au Service. Les preuves matérielles de ces faits existent ici. Quant au mot : mensonges également contenu dans la note du 18 mai courant, l'enquête n'a pas déterminé encore où, comment et à qui ce mot devait être appliqué (3).
Sous l'ambiguïté de ces termes, le lieutenant-colonel Picquart comprit aussitôt la menace ; on prétendait, avec pièces. à l'appui, qu'il s'était livré à toute une série de manœuvres pour parvenir à démontrer l'innocence de Dreyfus et la culpabilité d'Esterhazy; qu'il avait voulu suborner deux témoins pour attester l'authenticité du Petit Bleu ; qu'il avait divulgué le Dossier Secret. Il remarqua que la lettre, datéé du
(1) Lettre de Picquart à Gribelin, du 4 janvier 1897. (Fabre), p. 236. () (Fabre), p. 238. — Picquart, Cass. 99, I, 195. — Picquart, Rennes I,
(3) Picquart, Rennes 1, 459. — Cpr. Henry, (Fabre), 140.
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31 mai, n'était partie que le 4 juin, ce qui donnait à penser qu'elle avait été communiquée au général Gonse, et le fait a été reconnu exact (1). Il se considéra « comme absolument « perdu si l'affaire revenait sur l’eau (2) », et résolut de prendre en conséquence les mesures indispensables à sa sûreté personnelle et à la sauvegarde de son honneur. Il vint donc à Paris le 20 juin 1897, mit en dépôt chez son ami, M° Leblois, avocat, les lettres qu'il avait reçues du général Gonse, et, après l'avoir discrètement informé du danger qui le menaçail, il lui donna le mandat général de le défendre, en le laissant libre d'agir quand et comme il le jugerait nécessaire (3).
Après une période de calme, de nouvelles alertes se produisirent au cours du mois de novembre 1897. Dans les premiers jours du mois, le général Leclerc reçut un télégramme officiel ainsi conçu :
Le Gouvernement a reçu des lettres lui disant que le lieutenant-colonel Picquart, du 4° tirailleurs, se serait laissé voler par une femme la photographie d’une pièce provenant d’une légation étrangère et des plus compromettante pour certaines personnalités diplomatiques. Je vous prie d'interroger cet officier supérieur dans le plus grand secret et de lui demander des explications dont AA me transmettrez d'urgence le résumé par télégramme chifré (4)...
C'était la suite des lettres adressées par Esterhazy au Président de la République et au Ministre de la Guerre. Presque en même temps, le lieutenant-colonel Picquart recevait d’Esterhazy une lettre d'une extrême violence dans laquelle celui-ci l'accusait de s'être livré contre lui à une enquête clandestine, d’avoir détourné du Ministère des pièces confiées à son honneur et d’avoir soudoyé des officiers pour obtenir des spécimens de son écriture, et le sommait de fournir des explications (5).
A la même époque, deux télégrammes en clair lui étaient adressées à Sousse. Le premier, signé : Blanche, portait :
(1) Picquart, Cass. 99, I, 195. — Henry (Fabre), 140, 141.
(2) Picquart, Cass. 99, 1, 19% ; Rennes I, 459.
(3) Picquart, Cass. 99, I, 197; Rennes I, 460.
(4) M. G. Dossier Picquart, annexe 2, pièce 4. — Picquart, Cass. 99, I, 498, Rennes I, 461 ; Enq. crim. 1, 832.
(5) (Fabre), 260.
On a preuve que le bleu a été fabriqué par Georges.