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On ne peut, sans un sentiment de profonde tristesse, songer que la liberté et l'honneur d'un officier français ont pu dépendre de telles élucubrations, que le moindre esprit critique et la prudence Ja plus vulgaire auraient dû faire écarter à la première lecture. Il semble qu'on en ait eu l'impression à l'Etat-Major lui-même. La vérité se dégageait en effet si mal de tous ces avis contradictoires que « la situation était redevenue presque aussi pénible, qu'elle l'était avant que Dreyfus eût été désigné aux soupçons. On avait bien le bordereau, on trouvait bien une certaine ressemblance d'écritures, mais en dehors de cela on n'avait absolument rien (ii ».
Le commandant du Paty de Clam semblait de plus.en plus découragé et de plus en plus anxieux sur l'issue de l’affaire (2). Et le 29 octobre il écrivait au chef d'Elat-major général :
L'officier de police judiciaire, chargé de l'enquête sur les faits reprochés au capitaine Dreyfus, a l'honneur de rendre compte qu'il a fait connaître à cet officier que M. le Ministre est disposé à le recevoir sil consent à faire des aveux. Le capitaine Dreyfus a répondu que, même si on lui offrait un million, il n’avouerait pas. Il parait certain maintenant qu'il n'avouera pas.
Or, ii semble très difficile d'exposer devant un tribunal certains faits qui sont de nature à amener des complications extérieures pouvant coïncider avec le changement de plan.
D'autre part la fragilité de la preuve matérielle qui servira de base à l'accusation pourrait fort bien déterminer un acquittement.
En conséquence, l'officier de police judiciaire estime, en l'état actuel de son information, qu'il y aurait peut-être lieu d’abandonner les poursuites en prenant toutefois les précautions nécessaires contre le capitaine Dreyfus pour l'empêcher de communiquer avec les agents étrangers jusqu'à la mise en vigueur du nouveau plan.
à Digné : Commandant pu PATY DE CIAM (3).
Cette note, que produit aujourd'hui M.du Pay, a été vainement recherchée au Ministère de la Guerre : elle pouvait servir à la défense de Dreyfus : elle n’a jamais été versée au dossier : elle ne figure plus aux archives.
Tout à coup l'affaire sembla prendre une autre tournure. Le colonel Boucher dit au lieutenant-colonel Picquart : « Il « paraît qu'on a fait des recherches au Service des renseigne-
(1) Picquart, Rennes, 1, 358.
(2) Picquart., Rennes, I, 378. (3) Du Paly de Clam, Eng. crim. 1, 189.
« ments, et qu'on a irouvé des preuves écrasantes contre « Dreyfus (1) ». C'étaient la pièce du dossier secret : Poules preuve. » et la pièee : « Ce canaille de D » qu'on venait de découvrir, et que, contre toute raison, ainsi que l’a jugé votre arrêt des Chambres réunies du 3 juin 1899, on tentait d’appliquer à Dreyfus.
M. du Paty de Clam se ressaisissait aussitôt. Le 31 octobre il adressait au Ministre de la Guerre son rapport sur les opérations (2). Ses scrupules avaient disparu. Il y rendait compte de l'épreuve de la dictée, de l'irrégularité qu'il avait remarquée dans l'écriture de l’inculpé, « du rictus nerveux » qui avait suivant lui accompagné sa réponse. Il affirmait que l'enquête, à laquelle il avait procédé dans un champ d'action restreint, afin d'éviter d’ébruiter l'affaire, avait révélé l’incurable blessure dont Dreyfus souffrait encore par suite du déboire cruel qu'il avait éprouvé à sa sortie de l'Ecole de guerre, où du premier rang rêvé il avait été rejeté au neuvième. Il signalait certains désordres de conduite « avoués par Dreyfus ».
S'appuyant sur les rapports de MM. Teyssonnières, Charavay et Bertillon, il passait sous silence l'avis de M. Gobert et écartait celui de M. Pelletier, qui suivant lui n'avait pas pris connaissance des documents importants. Il prétendait qu'il était parvenu à faire avouer à Dreyfus qu'il avait eu connaissance du frein hydraulique, du plan de transport et de couverture et du manuel de tir de 1894, c'ést-à-dire de trois des pièces auxquelles s'appliquait le bordereau. H relevait enfin les contradictions de Dreyfus, commençant par nier que l'écriture du bordereau ressemblât à la sienne, puis forcé de se rendre à l'évidence et de convenir que les deux écritures avaient des caractères communs absolument frappants, qui justifiaient dans une certaine mesure les soupçons dont il était l'objet, mais se disant alors la victime d'une fatalité, d'une machination, et disant même : « On m'a volé mon écriture ». Pour lui Dreyfus était un simulateur ayant tout son sang-froid et n'ayant « par ses grands gestes, ses manifesta- « tions emphatiques, ses malédictions » d'autre but que de créer une diversion à des questions gênantes, en faisant sor-
(1) Picquart, Rennes, I, 378.
(2) Rapport du Paty de Clam, 31 octobre 189%; Proc. Paris, cote 70.
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