‹ L'affaire DreyfusChapitre 135 sur 178 · SE BOT · texte numérisé non relu

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et qu'il avait adressée au Président (1). Elle était ainsi conçue :

J'affirme de la façon la plus absolue l'exactitude des faits rappelés ci-dessous

1° J'ai quitté l'Autriche en 1894 à la suite d'événements politiques auxquels j'avais élé mêlé comme descendant d’ancienne dynastie serbe.

Je suis venu en France en juillet 1894 ; puis y ai séjourné de septembre 1894 à février 1895 et enfin de 1895 à ce jour comme réfugié politique.

Craignant que je ne sois inquiété en France, un de mes amis, alors chef de section au Ministère des Affaires étrangères d'une Puissance de l’Europe centrale, et que je demande au Conseil la permission de ne pas nommer, m'indiqua, en août 1894, d'une façon précise les noms de quaire personnes aux gages de différentes nations étrangères en France, qui auraient pu, sur les instigations d'une deces nations, devenir dangereuses pour ma sécurité en lançant contre moi une dénonciation calomnieuse quelconique.

Le premier et le plus important de ces quatre noms était celui du capitaine Drevfus.

2° Pendant mon service militaire en Autriche comme lieutenant de cavalerie, je fis la connaissance, en 1894, d’un officier supérieur du grand Etat-Major d'une autre Puissance de l'Europe centrale, attaché à la personne du souverain de ce pays.

Je suis resté depuis en relations d'intimité avec cet officier. En 1894, au commencement de septembre, je le rencontrai à Genève, et, dans un de nos entretiens, il me confirma les noms des quatre agents de l'Etranger de France qui m'’avaient déjà été indiqués. Il en ajouta même deux autres ; et, en les classant par ordre d'irportance, il commença par celui du capitaine Dreyfus qu'il me signala comme son informaleur au Bureau de l'Etat-Major général de l’armée française.

3° Dans la deuxième quinzaine de septembre ou les premiers jours d'octobre 1894, j'ai retrouvé à Paris ce même officier d’Etat- Major étranger.

A la suite d’une invitation qu'il me fit, je me rendis un jour vers trois heures à l'hôtel qu'il habitait, « le Nouvel Hôtel », rue Lafayette, 49 : il rentrait au moment même où j'arrivais ; je montai dans sa chambre et il retira devant moi des poches de son pardessus deux enveloppes volumineuses ; l'officier les ouvrit et examina les papiers qu'elles contenaient.

Ayant aperçu des cartes militaires, je lui demandai ce qu'il avait entre les mains ; il hésita un instant à répondre ; puis avec une certaine forfanterie, il me tendit les papiers en me disant : « Comme vous n'êtes pas Français, mon camarade, je ne

(1) Colonel Jouaust, Rennes III, 313.

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« vois pas d'inconvénient à vous montrer ces documents ; vous « verrez du reste ce dont je suis capable. »

Bien qu'il feignit de voyager pour des affaires commerciales, je n'ignorais pas, à la suite de nos entretiens de Genève, le but réel de ses déplacements.

Il voyageait d’ailleurs toujours sous des noms d'emprunt, J'examinai tous les papiers en question, et je reconnus des documents militaires français de première importance. Je me souviens parfaitement qu'il y avait

A. Une vingtaine de feuilles de cartes, que j'appellerai, d’après les termes employès dans l'armée autrichienne, cartes routières d'Etat-Major de mobilisalion, contenant, par signes conventionnels et par chiffres, les renseignements de réquisitions, cantonnements, viabilité des routes au point de vue des transports militaires, etc. J'ai remarqué spécialement la feuille de Dijon.

B. Les graphiques de l'exploitation des chemins de fer de l'Est et du P.-L.-M. en vue de la mobilisation, avec, en marge, des annotations remarquables sur les quais d'embarquement et des renseignements contenant les environs de ces stations au point de vue des ressources militaires.

Etait jointe à ces graphiques une note explicative du sysième TEE à pour lé fonctionnement des transports en cas de mobiisation.

C. Diverses feuilles contenant des renseignemnts sur la réorganisation des différents corps de troupe, et l’approvisionnement en avant des munitions pendant le combat et la marche.

« Mais, — lui dis-je alors, — comment vous est-il possible d'obtenir de pareils documents ?

« — Souvenez-vous d’une chose, mon camarade, me répondit- « il ; en France, on peut tout avoir en y meltant le prix ; et puis, « à quoi bon avoir des juifs, si l'on ne s’en servait pas ? »

Je n'eus pas à demander quel était l'officier étranger qui lui procurait ces pièces, puisqu'il m'avait dit que son informateur au Bureau de l'Etat-Major était le capitaine Dreyfus.

Deux jours après cette entrevue, l'officier étranger quittait précipitamment Paris ; son départ avait l'apparence d’une fuite.

A quelque temps de là, les journaux annoncèrent l'arrestation du capitaine Dreyfus.

4° Vers la fin de mai 1896, je reçus la visite d'un agent envoyé par le Ministère de la Guerre, auquel je fis le récit ci-dessus. Ce récit donna lieu à la rédaction d’un procès-verbal signé de cet agent et de moi, dans lequel je citai les noms des personnes aux gages des puissances étrangères et en particulier de Dreyfus. Ce document doit exister au Ministère de la Guerre ; je prie M. le Président de vouloir bien le faire rechercher (1).

(4) Rennes III, 313.

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Fr.

C'était l'argument de la dérnière heure, d'autant plus redoutable qu'il était produit au moment même où les débats allaient se clore et que, par sa nature complexe, il échappait à toute vérification rapide et sommaire. « La foudre, — a dit « le témoin Deglas (1),.—- serait tombée au milieu de la salle « du Conseil de guerre que l'émotion n'aurait pas été plus « grande. » — « Quelle matinée !.» écrivait aussitôt le général Chamoin au Ministre de la Guerre en lui rendant compte de l'intervention de Cernuszki, « lieutenant de cavalerie « autrichienne, réfugié politique, d’une ancienne famille « royale de Serbie (2: ».

Fenue pour vraie, cette déposition ne pouvait pas en effet ne pas avoir sur l'esprit des membres du Conseil une influence considérable : les circonstances qu'elle révélait constituaient à coup sûr dans le procès la charge ia plus: grave. Il suffit au surplus, dans l'impossibilité où nous sommes de ventiler qu'elle a pu être dans la condamnation la part d'influence du témoignage de Cernuszki, d'admettre, — pour faire état de sa fausseté qui va être démontrée, — que cette influence ait dû où même pu seulement s'exercer.

Aussitôt après la lecture de cette note sensationnelle, la défense déclara qu'elle notifierait au Commissaire du Gouvernement le nom du témoin ou plutôt de lapporteur de l'écrit qui venait d'être lu, pour que celui-ci fût appelé à déposer sous la foi du serment «et que l'accusé püt avoir « contre lui, le cas échéant, fous les moyens de droit et de « recours que la Joi assure aux parties contre lesquelles on « vient témoigner (3) ». Ainsi fut fait, et Cernuszki fut cité: pour l'audience du 6.

A cette audience, le Conseil de guerre entendit à huis clos (4), contradictoirement avec l'accusé et la défense, le général Chamoin, M. Paléologue, le commandant Cuignet et le Commissaire du Gouvernement, Cernuszki qui avait déclaré (5) ne pouvoir dévoiler en publie la nationalité de l’officier étranger auquel il faisait allusion dans la note produite

(1) Deglas, Enq. crim. ], 117.

(2) Lettre du général Chamoin au Ministre de la guerre, 4 septembre 1899. — Cpr. Kogan Séménoff, Enq. crim. I, 109 ; et l'article de l'Echo de Paris du 3 juin 1900, Eng. erim. IL, 56.

(3) M° Labori, Rennes III, 317.

(4) Rennes III, 2380, 451 à 453.

(5) Cernuszki, Rennes III, 316-317.

p. 407 par lui. Il convient de reconstituer, en recourant aux docu-

ments contemporains du témoignage, ce qui s’est passé à cette audience.

Le premier élément de cette reconstitution paraît émaner de Cernuszki lui-même. On lisait en effet dans le numéro du 5 octobre 1899 de la Nouvelle Presse Libre :

On a appris dans les milieux viennois où l'on connaît Cernuszhi, que cet ancien officier autrichien a fait au huis clos de Rennes, sous la foi du serment, la déposition suivante : « Un Serbe, du nom d'Adamowitch, lui aurait raconté tenir du docteur Mosetig, conseiller aulique, que ce dernier aurait eu, en 1894, une conversation avec un officier allemand des plus qualifiés. L'officier allemand aurait dit à M. Mosetig que la Prusse entretenait à celle époque quatre espions en France : Dreyfus, Esterhazy, Guénée et un quatrième dont Cernuszki refusa de donner le nom (1) ». LAN

Un second élément est une lettre écrite à Rennes le 6 septembre 1899, c'est-à-dire le jour même de l'audience à huis clos par le général Chamoin au Ministre de la Guerre. Nous y lisons :

J'ai dit au capitaine Hallouin de la manière la plus claire, mais sans prononcer un nom, le résultat de l'audience à huis clos en ce qui concerne Cernuszki. Le nom de Weill revient toujours. Les autres noms sont Dreyfus, Guénée, notre agent ! un sieur Hoffmann dont il a donné l'adresse à Paris, puis un officier qui aurait été tué à l'ennemi en Afrique et dont il ne veut pas donner le nom. Enfin, il y en a un sixième : le nom commence par Le. Impossible, nous dit Cernuszki, de retrouver la fin du mot. Ces renseignements ont été donnés par un conseiller aulique de Vienne et par un officier allemand, M. Schœnebeck, de Munich. Ce dernier pourrait bien être cet officier allemand condamné pour espionnage à Paris en 1895... On a pris des noms de convention et l'audience publique aura lieu demain probablement (2).

D'autre part, M. Deglas a déposé :

Cernuszki m'a dit qu'on lui avait signalé quatre personnes notamment comme espions : Dreyfus tout particulièrement, Crémieux-Foa, Guénée et un nommé Hoffmann. Ce dernier serait le correspondant à Paris d'un banquier de Francfort... Les noms de Dreyfus, Crémieux-Foa, Guénée et Hoffmann lui avaient été donnés par écrit dans une lettre émanant d'un de ses amis attaché à la diplomatie autrichienne, lettre qu'il a même, je crois, passée au Conseil de guerre (3).

) Voir lettre de Dreyfus du 21 avril 1903. Débals 190%, 635.

2) Lettre du général Chamoin au Ministre de la guerre, le 6 septembre 1899, Enq. crim. I,1323.

(3) Deglas, Enq. crim. H, fi

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