‹ L'affaire DreyfusChapitre 136 sur 178 · LE · texte numérisé non relu

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Enfin, une note de l'écriture de Cernuszki et qui manifestement lui avait servi de guide pour sa déposition à huis clos a été retrouvée dans le dossier de Rennes. Elle est ainsi conçue :

Autriche. — M. le conseiller aulique Mosetig par intermédiaire de M. Adamowitch.

Allemagne. — M. le comte de Chœnbeck.

Nom donnés par Autriche. — Officiers : Dreyfus, Crémieux- Foa. Civils : Guénée, Hoffmann.

Noms donnés par Allemagne. — Officier : Weil. Civil : Lœbl ou Lëébel ou Leblois ?

Nom sous lequel le comte de Schæœnbeck a été à Paris : M. Kostelletsky, éditeur d’un livre de voyage de publicité de Munich, Adalbert Strasse.

A Genève, il a été sous le nom d’un fabricant de machines de Strasbourg.

Dans cette note aide-mémoire, le nom de Crémieux-Foa est rayé ou plutôt presque oblitéré à l’encre.Tous les autres noms des prétendus espions, sauf celui de Dreyfus sont barrés au crayon (1).

A la dernière heure, Cernuszki, vainement appelé à comparaître à Paris devant M. le conseiller Laurent-Althalin, délégué par la Chambre criminelle, a, le 24 octobre 1904, écrit de Londres une lettre dans laquelle il dit avoir donné au huis clos les noms de « H....n, Dreyfus, Guénée ».

Dans cette même lettre (2) il dit :

Avant que le Président m'avait (sic) posé une autre question, je faisais la déclaration suivante : Pendant mon séjour à Genève en 1894, j'ai vu un jour un officier étranger, un de mes amis, en conversation avec un monsieur à la brasserie d’Anspach. Plus tard, mon ami, l'officier étranger, me désigna ce même monsieur, me disant que ce serait un cerlain capitaine Drevfus, son imformateur au bureau de l'Etat-Major de l’armée française. A Paris, plus tard, en voyant la photographie de l'accusé Dréyfus, j'ai cru être sûr que c'était bien la même personne, celle que j'avais vue en 1894 à Genève. Maintenant que j'ai l'occasion de voir de près l'accusé, je suis certain que j'ai fait une erreur et je suis certain qu'il n’est pas la personne que jai vue à Genève et qui m'a été désignée comme s’appelant Dreyfus. Par conséquent toutes les parties de ma déposition ayant trait à l'officier étranger ne con-

(1) Cpr. général Roget, Enq. crim. 613. ù (2) Lettre de Cernuszki du 24 octobre 1904, Enq. crim. IN, 175-176.

cernent en rien l'accusé Dreyfus et doivent être considérées comme nulles et non avenues... Un des membres du Conseil de Guerre me posait une question concernant les documents que j'avais vus à Paris. Ma réponse était que, étant certain maintenant que l'accusé n'était pas la personne que j'ai vue à Genève, les documents en question n'ont rien à faire avec lui et que Je refuse de répondre.

A sa lettre Cernuszki a joint une reproduction de la note déposée par lui à l'audience du 4 septembre 1899 (1). Il a barré à l'encre rouge toute la partie comprise entre les mots : « Pendant mon service militaire en Autriche » et les mots : « Vers la fin du mois de mai 1896, je recevais la visite... » nn marge il a écrit :

Cette partie de ma déposition fut annulée par moi à la séance du huis clos par le fait qu'ayant eu l'occasion de voir l'accusé de près, j'ai constaté que l'accusé n'était pas la personne qui m'avait été indiquée en 1894, à Genève, comme s’appelant Dreyfus. Par conséquent, j'ai déclaré immédiatement que cette partie de ma déposition devait être rayée et considérée comme nulle et non avenue, ne pouvant s'appliquer au capitaine Dreyfus (2).

Il faut rapprocher ces assertions du compte rendu des débats de Rennes, où nous lisons (3) :

Me Labori. Hier, quand on a demandé à M. Cernuszki s'il avait, en dehors dés points dont il avait parlé à l'audience publique, des renseignements à fournir, il a déclaré qu'il n'avait rien à dire parce qu'il s'était trompé sur la personnalité de Dreyfus.

Le Président. — Sur un point.

Me Labori. — Oui, sur un point, sur le reste Ù a maintenu sa déclaration. Ce qui est certain, c’est qu'il a dit : « J'avais cru sur une photographie reconnaître Dreyfus pour une personne avec qui j'avais déjeuné en Suisse ; je ne le reconnais plus ». Comment se fait-il qu'il ait demandé le huis clos pour compléter sa déclaration sur des faits nouveaux, alors qu'il a vu ici pendant la première partie de sa déposition le capitaine Dreyfus ?

La suite de cet exposé montrera avec quelle aisance Cernuski manie l’imposture. 11 faut done sur l'incident s'en tenir au compte rendu qui précède et non à sa lettre du 24 octobre 1904. À huis clos, seulement, quoiqu'il eût, dès l'avant-

(1) Eng. crim. II, 175-176.

(2) Eng. crim. Il, 176.

(3) Rennes III, 552-553.

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veille, vu l’accusé à l'audience publique, cet étrange témoin a déclaré s'être trompé sur la personnalité du capitaine Dreyfus, alors qu'il avait cru précédemment l'avoir identifié d’après une photographie avec un convive d’un déjeuner fait en Suisse. Ce serait là ce que Cernuski par&phrase auJourd'hui comme représentant une déclaration suivant laquelle le capitaine Dreyfus, qui lui avait été présenté par l'officier étranger son ami comme « son informateur au bureau de l'Etat-Major général de l’armée française », n'aurait pas été de fait le capitaine Dreyfus, accusé présent, mais un autre capitaine Dreyfus, réalisant nécessairement aussi les deux conditions caractéristiques d'être israélite et d’avoir appartenu à ce même bureau de l’Etat-Major général. Quel serait donc ce double du capitaine Dreyfus, ce sosie dont il faut pourtant bien admettre l'existence, si l’on veut que le témoignage de Cernuszki mérite même d'être discuté ? Et comment s'expliquerait-on qu'un aussi étrange incident n'eût laissé la moindre trace dans aucun des documents de la procédure ?

La résection prudemment faite à huis clos par Cernuszki d'une partie de sa déposition antérieure eût-elle même la portée qu'il cherche contre toute raison à lui donner à l'heure où le masque tombe, il n'en demeurerait pas moins que ce témoignage reste maintenu dans sa première partie, à savoir qu’un de ses amis, en relations avec une personne (1), alors chef de section au Ministère des Affaires étrangères d’une puissance de l’Europe centrate, lui aurait indiqué, au mois d'août 1894, d'une façon précise les noms de quatre individus qui étaient aux gages de l'étranger et dont le plus important aurait été le capitaine Dreyfus, l'ami visé étant un sieur Adamovitch, le tiers un sieur Mosetig, et la puissance indiquée l'Autriche. Si même tout le reste de la note lue à l’audience a été secrètement déclaré inapplicable à l'accusé après lui avoir été, par un raffinement de perfidie, publiquement appliqué, cette partie maintenue n’est à coup sûr ni la moins importante, ni la moins impressionnante. Nous verrons d'ailleurs que la déposition est fausse tout entière et sans aucune distinction dans chacune de ses parties.

Il avait été convenu que Cernuszki serait rappelé en

(1) Lettre Cernuszki, le 24 octobre 1904, Eng. crum. I, 195.

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audience publique et qu'il y réédilerait, en se servant de noms de convention, les charges dont sa déposition demeurail donc bien l'expression persistante (1).

Mais le jour même où il venait de témoigner à huis clos, il écrivait au Commissaire du Gouvernement la lettre sui-

vante qui a été lue à l'ouverture de l'audience du lendemain 7 septembre.

Mon commandant,

Malade, alité, je suis dans l'impossibilité absolue de me rendre

au Conseil de guerre ; mais je me tiendrai à la disposition du Conseil à mon hôtel.

DE CERNUSZKI (?).

Certaines dépositions suggèrent les doutes les plus sérieux sur cet état de maladie du témoin (3) qui n'avait cessé de paraître «très gêné, très nerveux, très agité, très apeuré (4)». « Il était très visiblement gêné, très troublé en sentant peser « sur lui la crainte d'une poursuite en faux témoignage, à dit « M. Paléologue (5) ; il a beaucoup balbutié. » « Cet homme « avait peur, à ajouté M. Sémenoff (6). Notre impression a « été qu'en demandant une simple lecture, Cernuszki vou- « lait éviter le danger des questions nettes et inattendues : il « voulait éviter de faire des gaffes (sic) et de s’exposer à des « risques. Je me rappelle qu’une dame à côté de moi a dit : « Je crois bien qu'il a peur ; c’est le bagne ! » Quand on a « demandé à Cernuszki de préciser les noms, il s’y est refusé. « Au surplus, il à été fort peu poussé à s'expliquer et je suis « loin d'exagérer si j'ajoute que nous avons été tous impres- « Sionnés par la facilité apparente tout au moins avec laquelle « était accepté un témoignage d’une aussi haute importance « d’après sa teneur ».

Quoi qu'il en soit, les choses en restaient là et la défense ne put que donner lecture de télégrammes et de renseigne-

(1) Rennes III, 553.

(2) Rennes II, 515.

(3) Sémenoff, Eng. crim. II, 109-110. — Cpr. Deglas, Eng. cerim. I, 177:

(4) Sémenoff, Enq. crim. II, 109-110. — Gaillard, Eng. crim. I, 119-120. Cpr. Deglas, End. CH ANELTE

(5) Paléologue, Eng. crim. I, 558.

(6) Sémenoff, Eng. crim. IL, 109-110.

ments relatifs notamment à l’état cérébral de Cernuszki (1). Disons de suite que toutes ces informations rapidement recueillies ont été depuis corroborées par l'enquête de la Chambre criminelle. Le médecin même de Cernuszki, à Paris, le représente « comme un malade, un déséquilibré dont « le cerveau n'est pas entièrement sain ». En partant pour Rennes, son client lui avait annoncé « que sa déposition étonnerait le monde ». Et il attribue sa déclaration « à une « sorte d’auto-suggestion causée par le violent désir d’un dé- « Séquilibré de faire parler de soi (2) ». Le témoin Gaillard le considère comme « étant visiblement un aventurier, un désé- « quilibré n’ayant aucune suite dans les idées (3) ». Et ïl appert d’un rapport de la Sûrelé générale que « dans les « milieux anglo-macédoniens, on le tient pour un pauvre « individu à responsabilité limitée (4) ». Ces appréciations sont certainement celles qu'il peut le plus utilement invoquer à sa décharge, si elles aggravent la responsabilité de ceux qui l’ont lancé en avant et qui ont exploité sa faiblesse.

Cernuszki se trouvait, lors du procès de Rennes, dans le dénuement le plus absolu, dans la misère la plus noire (5). Aussitôt son œuvre accomplie, il quilta Rennes ; l’enlèvement de la mystérieuse valise, dont la détention « mettait sa vie en danger », fut toute une affaire. Il ja prit sur ses genoux dans la voiture qu'il fit tout exprès pénétrer dans la cour de l’hôtel, et, une fois à la gare, il fit prier le chef de train de venir voir de temps à autre en cours de route s'il ne luï était rien arrivé ainsi qu'à sa valise ; il n'avait jamais permis à personne de la toucher (6).

(1) Rennes III, 553-554, — Sémenoff, Eng. crim, I, 393, — Proc. Rennes Liasse III, n°° 79 à 104.

(2) D' Petrovitch, Eng. crim. II, 106-108.

(3) Gaïllard, Enq. crim. II, 119-120.

(4) Rapport de la Sûreté générale.

(5) Rapport de la Sûreté générale. — D' Petrovitch, Enq. crim. I. 106, 108. — Echo de Paris, 3 juin 1900 ; Enq. crim. II, 56.

(6) Gailiard, Enq. crim. II, 119-120.

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Peu après, le 7 novembre 1899, Drevfus, qui n’était alors renseigné que par l’article du 5 octobre précédent de la Nouvelle Presse libre sur la déposition de Cernuszki, parvenait à faire recevoir à Vienne par le docteur Frischaüer, avocat avoué, en présence du notaire Lamel, la déposition du docteur Albert Mosetig, chevalier de Moorhof, qui paraissait s'identifier avec le conseiller aulique de Vienne dont le Serbe Adamovitch aurait tenu les propos rapportés par lui à Cernuszki.

Je n'ai jamais, déclara M. Albert Mosetig, ni d’un officier allemand ni d'une autre personne quelconque, reçu une information qui disait que l'Allemagne ou un autre Etat aurait entretenu en France quatre espions parmi lesquels se seraient trouvés Ester-

hazy, Guénée et Dreyfus. Je ne me rappelle pas avoir jamais parlé à un Serbe nommé Adamovitch et je suis certain de ne pas le

connaître (1).

Les choses en élaient là, quand le 24 avril 1903, un sieur Helmüth Wessel, ancien lieutenant de l’armée allemande, arrêté à San-Remo sous le coup d'une demande d'’extradition de son gouvernement, adressa à la prison de Gênes à son avocat, M° Orazio Raimundo, une lettre contenant des indications sur les conditions dans lesquelles se seraient produites les déclarations de Cernuszki.

Wessel exposa dans cette lettre qu'en 1898, il avait fait connaissance à Nice d'un Polonais nommé Przyborowski qui, jusqu’en 1909, avait été utilisé dans nos services d’information.

Je le revis à Bruxelles, écrivait-il, après le procès de Rennes.

Il se trouvait dans une certaine misère et se plaignit que le parti …

de l’Etat-Major l’abandonnaïit, mais qu'il se vengerait si l'on croyait pouvoir se passer de lui. Puis quelques jours après, il me fit petit à petit des confidences. Il me disait que Cernuszki était son compatriote et qu'ils étaient des amis depuis leur enfance. Alors, je lui demandai ce qu'il pensait du témoignage de Cernuszki. A cela, il ne dit rien, mais il fin un geste qui remplaça toute réponse. Plus tard, je repris la question et c’est alors qu'il avoua que c'était lui qui avait présenté Cernuszki à un officier de l'Etat-Major français et qu’ils avaient ensemble ävec celuici fixé d'avance à Paris le témoignage de Cernuszki qu'il qualifia de pure invention. En racontant cela, Przyborowski fit voir une

(1) Albert Mosetig, Eng. crim. II, 120-121.

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