‹ L'affaire DreyfusChapitre 146 sur 178 · PC TD TU · texte numérisé non relu

PC TD TU

«“ ves absolues contre lui». Elle refusa pendant quelque temps de s'expliquer davantage, puis finit par dire : « Le général « de Boiïsdelfre a vu des lettres de l'Empereur d'Allemagne « à Dreyfus ». Ce propos a dù être répété par la princesse à d'autres personnes ; car il eut un certain retentissement dans son entourage et la Patrie en fit état dans deux de ses articles (1).

M. Chevrillon rapporte de même que M. Pichot, ancien directeur de a Revue brilannique a entendu la princesse Mathilde déclarer qu’elle connaissait par le général de Boisdeffre l'existence de lettres d’un souverain étranger (2).

Si certaine qu'elle soit, l'affirmation de ce fait est contraire aux déclarations du général de Boisdeffre qui atteste « n'avoir « jamais entendu parler du bordereau annoté que par des « racontars.. et n’y avoir jamais ajouté foi (3) ». Il l’a toujours jugé invraisemblable. C'est ce qu’il a écrit au Ministre de la Guerre, M. de Freycinet, lorsque celui-ci lui à demandé des renseignements sur la question (4).

d) Enfin, le nom du général Mercier a été mis en avant à ce sujet en plusieurs circonstances.

Pendant l’année 1898, probablement au commencement de celte année et avant le procès Zola, le docteur Brissaud renconira un jour, au cours d’une visite qu'il faisait dans une maison de la rue de Berry, le général Mercier qu'il reconnut d'après ses portraits et il dit en le voyant passer : « Voilà le « général Mercier qui a le témoignage écrit de l'Empereur « d'Allemagne ! » Il est probable que cette phrase avait un sens dubitatif ou sceptique, car aussitôt la maïîtresse de maison, à laquelle il parlait, reprit : « Mais certainement, M. le « général Mercier à cette preuve ; vous pouvez la voir, elle « ferait voire conviction tout de suite (5) ». Cette dame ne lui aurait d’ailleurs pas déclaré que le général Mercier lui avait montré cette pièce, ainsi que la presse l'a inexactement rapportée, mais plutôt que le générat la possédait et qu'il était facile de la voir (6j.

) Docteur Brissaud, Enq. crim. 1, 395. à à >) Docteur Brissaud, Enq. crim. 1, 396. — Cpr. Jaurès, Enq. crim. I,

D'autre part, le docteur Weiss a déposé qu'étant à diner avec vingt ou trente personnes chez son beau-père, M. Courtois de Vicose, à Toulouse, il aurait appris par M. de Champreux qu'un général, dont il ne se rappelait pas le nom, avait vu la photographie d'un bordereau annoté que le général Mercier lui avait montrée dans un cercle dont il ne pouvait préciser l’adresse (1).

Ces affirmations vagues ont élé énergiquement démenties par le général Mercier qui a déclaré ne connaître ni le docteur Weiss, ni M. de Champreux, ni le docteur Brissaud, « et « n'avoir pu affirmer à personne l'existence du document « parce qu'il n’y avait jamais cru, qu'il n'existe pas et que « c’est une fable (2) ».

Enfin, le général Mercier a été désigné par M. Ferlet de Pourbonne el par plusieurs arlicles de journaux comme étant une des personnes qui posséderaient une photographie du Eordereau annoté.

Reproduisant, en les précisant et en les accentuant, les déclarations qu'il avait déjà faites devant le Conseil de guerre de Rennes (3), il a protesté de nouveau contre ces allégalions. S'il a reçu les confidences du colonel Stoffel, « il n’a « jamais vu, ni connu, ni eu une photographie quelconque... « Rien que ces mols-là : « Ce canaille de D..., — ajouta-t-il, « -— mont fait croire qu'il n’était pas possible qu'un souve- « rain étranger s’exprimât dans ces termes-là. Cela m'a paru « tout à fait invraisemblable (4) ».

Certes, sur ce point la réponse du général Mercier parait satisfaisante. En présence d’affirmations contradictoires et en l'absence de toute justification, c’est assurément plu- {tôt celle qui est conforme à la vraisemblance qu'il faut tenir : pour la vérilé.

Ainsi done, de tous ces incidents auxquels des noms d’officiers ont été mêlés, il est impossible de retenir aucun fait constituant même un commencement de preuve de l'existence du bordereau annoté.

(1) Docteur Weiss, Eng. crim. I, 854 et suiv. — Cpr. Jaurès. Enq. crim. Se ” (2) Général Mercier, Eng. crim. I, 584.

(3) Général Mercier, Rennes I, 149. 13e M

(4) Général Mercier, Enq. crim. 1, 256-257, 278, 279.

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e) Mais il y à plus. Les affirmations de tous les ministres et de tous les officiers qui se sont succédé au Ministère de la guerre où dans les Bureaux protestent contre une semblable allégation. Sans revenir sur l'opinion que nous connaissons du général Mercier et du général de Boisdeffre, c'est M. de Freycinet qui déclare « n'avoir jamais vu dans le Dossier « secret de bordereau annoté par l'empereur d'Allemagne et « n’en avoir Jamais entendu parler d’une façon directe (1) ». C'est le général Zurlinden qui a toujours dit que « le borde- « reau sur papier calque était l'original », et qui n'a cessé de « considérer que toutes les histoires de bordereau annoté ou « de lettre impériale sont insignifiantes.., n'avaient aucune « importance (2). C’est le général Billot, qui n’a jamais entendu parler de bordereau annoté ou de lettre impériale et qui « considère cette histoire comme un roman (3) ».

Convient-il de rappeler encore l’opinion unanime de tous les officiers du Ministère, du général Gonse (4), du général Roget (5) en présence de qui il n’a jamais été fait allusion « à cette fable », füt-ce par un simple bruit de couloir, — du lHeutenant-colonel Picquart, d’après qui le nom de Dreyfus a été inscrit pour la première fois dans le faux Henry {6) — de M. du Paty de Clam qui a fait cette déclaration si nette : « J'ai la convietion absolue que le bordereau annç6té n'a « jamais existé, el, s'il a existé, j'ai la conviction absolue que « C'est un document faux : c'est une fable invraisemblable « Jamais au Ministère il n'en à été question ; on n'aurait « pas osé en parler devant moi (7) ».

C'est enfin l'avis de tous les autres officiers du Bureau des renseignements, du lieutenant-colonel Rollin (8\, du commandant Lauth (9), pour qui c’est « une élucubration ; des « divagations », — du capitaine Junck, qui qualifie le bordereau annoté de « canard » (10), — des capitaines Fran-

(1) De Freycinet, Enq. crim. I, 885. — Cpr. Général Roget, Eng. crim. I / ») 1

(2) Général Zurlinden, Eng. crim. I, 342, 347-348. (3) Général Billot, Eng. crim. I, 449.

(4) Général Gonse, Enq. crim. I, 221.

(5) Général Roget, Enq. crim. I, 597-598.

(6) Picquart, Enq. crim. I, 669.

(7) Du Paty de Clam, Enq. crim. I, 201.

(8) Rollin, Eng. crim. I, 368.

(9) Lauth, Enq. crim. I, 525-526, 538.

(10) Junck, Eng. crim. I, 506.

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LE 662 de

çois (1), et Mareschal (2), de l’archiviste Gribelin (3), qui ne sonb pas moins affirmatifs. L'ensemble de loutes ces dépositions constituent à l'encontre du récit présenté par M. Ferlet de Bourbonne un démenti catégorique dont les témoignages pleins de réserve de MM. Millevoye et Rochefort ne font encore qu'accentuer le caractère. Si cette hypothèse que le Service des renseignements pourrait être l’auteur d’un nouveau faux à pu apparaître à quelques esprits comme une déduction logique du rôle que certains officiers de ce Bureau ont joué dans l'ensemble de l'affaire, ce n'est 1à qu'une supposition que tout dément et qui, en l'absence de tout adminicule de preuve, doit être écartée.

30 Les hommes politiques.

Les bruits colportés dans les salons et reproduits dans la presse, les affirmations de M. Ferlet de Bourbonne laissaient entendre que l'affaire Dreyfus avait provoqué de graves dilfficultés diplomatiques après le procès de 1894,et que nos homimes d'Etat avaient même dû envisager l'éventualité menaçante d’une déclaration de guerre. Ce serait M. Casimir- Perier, alors Président de la République, qui aurait joué le rôle principal dans ces incidents ; ce serait lui qui aurait reçu la visite de l'Ambassadeur d'Allemagne ; ce serait lui qui aurait restitué le bordereau annoté volé à l'Ambassade ; ce serait lui enfin qui, sous un « serment diplomatique (4) » aurait donné à M. de Münster sa parole d'honneur que le document serait désormais considéré comme inexistant. L'engagement n'ayant pas été tenu, puisque cette pièce aurait servi de base au procès de 1894, M. Casimir-Perier aurait écrit une lettre à l'Empereur d'Allemagne pour s’excuser du fait et l'avertir qu'il donnait séance tenante sa démission. Ainsi s’expliquerait la visite malinale de ce souverain à notre Ambassadeur à Berlin, M. Herbetle, visite au cours de laquelle il lui aurait annoncé cette importante nouvelle (5). Enfin, la prétendue « soirée historique », pendant laquelle

(1) Gribelin, Enq. crim. I, 144-145.

(2) François, Enq. crim. I, 637.

(3) Mareschal, Enq. crim. I, 635.

(4) Gribelin, Enq. crim. 1, 144-145.

(5) Ferlet de Bourbonne, Eng. crim. ], 435. — Sémenoff, Enq. crim. I,

le Ministère de la Guerre aurait été sur le point de lancer un ordre de mobilisation générale, se serait passée à l'Elysée le 6 janvier 1895 et n'aurait pris fin que vers minuit par l'arrivée d’une réponse favorable de Berlin (1}.

Que valaïent toutes ces allégations ?

M. Casimir-Périer qui, dès 1899, a tenu à faire connaître à la Justice, sans réticences et sans réserves, tout ce qu'il savait sur l'affaire Dreyfus (2\, élait mieux qualifié que personne pour renseigner la Cour. Il est venu affirmer sous la foi du serment qu'il n'avait « ni vu, ni eu Connaissance d'un « bordereau annoté de la main de l'Empereur d'Allemagne. « non plus que d'une lettre écrite par ce souverain (3) ». Il a protesté avec véhémence contre « cette légende », contre « cette extraordinaire version », dont il a beaucoup souffert et qui tendait à le représenter « comme l’auteur ou le com- « plice d’une humiliation nationale {4) ».. « I n’a jamais été « sollicité de remettre une pièce quelconque et n’en à jamais « remis ». Sa démission, survenue le 15 janvier 1895, n’a eu aucune rapport avec l'affaire Dreyfus ‘5). M. Casimir-Perier, pour mieux éclairer la Cour, lui a donné lecture de son entre- p.451 tien avec M. de Münster, lelle qu'il en a écrit le récit de sa main sur papier de la Présidence de la République, entre le 6 et le 15 janvier 1895. L'importance politique de ce document est telle que nous croyons devoir le reproduire textuellemertive

Entrelien avec M. le comte de Münster, ambassadeur d’Allemagne, le 6 janvier 1895.

En me remerciant de le recevoir, le comte de Münster m'a rappelé sa démarche de la veille auprès du Président du Conseil et la commumcalion du prince de Holenlohe.

J'ai répondu que le Président du Conseil m'avait remis le texte de ce télégramme.….

Cette dépêche, dont il est question, est celle invitant M. le Münster à se rendre à l'Elysée pour me demander des explications. Je relis cette dépêche, quoiqu'il ne soit pas nécessaire d'en donner connaissance à nouveau : :

Sa Majesté l'Empereur, ayant toute confiance dans la loyauté

(1) Intransigcant, 15 décembre 1897 et 25 septembre 1900. — Letitre de M. Ferlet de Bourbonne à M. Jaurès. Temps, 19 avril 1903. — Sémenoff. Eng. crim. Î, 387, 388.

(2) Casimir-Périer, Rennes I, 61 Enq. crim., I, 671, 672.

(3) Casimir-Périer, Enq. crim. 1, 673. — Voir sa letre à M. J. Reinach, Enq. €rim. 1, 500.

(4) Casimir-Périer, Enq. crim. [, 673-678.

(5) Casimir-Périer, Enq. crim. 1, 673-678.

du Président ef du Gouvernement de la République, prie Votre Excellence de dire à M. Casimir-Périer que, s’il est prouvé que l'ambassade d'Allemagne n'a été nullement impliquée dans l'affaire Dreyfus. Sa Majesté espère que le Gouvernement de la République n'hésitera pas à le déclarer.

Sans une déclaration formelle, la légende que la presse continue de propager sur le compte de l'ambassade d'Allemagne subsisterait et compromettrait la position du représentant de l'Empereur.

Signé : HOHENLOHE.

En me remerciant de le recevoir, le comte de Münster m'a rappelé sa démarche de la veille auprès du Président du Conseil et la communication du prince de Holenlohe.

J'ai répondu que le PréSident du Conseil m'avait remis le texte ae ce télégramme et que nous avions rapidement parlé de la question qu'il traite. J'ai aussitôt ajouté que le texte du télégramme m'avait quelque peu surpris ; qu'il est un peu insolite puisqu'il fait directement appel au Président de la République et presque à la loyauté de l'homme privé ; que je pourrais, que je devrais peutêtre, étant donnè notre Constitution, décliner l'entretien et prier l'Ambassadeur de conférer avec le Président du Conseil; mais que le souvenir de mes relations antérieures avec le comte de Münster, mon estime pour lui, le désir de faciliter sa tâche, me déterminaient à accepter une conversation que je refuserais légitimement à un autre.

Le enmte de Münster a compris qu'il convenait qu'il s’adressât au Président du Conseil pour demander, par son intermédiaire, à ètre reçu par moi.

J'ai relu le premier paragraphe du texte du télégramme Hohenlohe, et déclaré à mon interlocuteur que je lui dirais la vérité sur l'incident. J'ai, en lisant, souligné le mot impliqué, et lui ai dit que rien de ce que j'avais à lui communiquer n'impliquait dans l'affaire Dreyfus l'ambassade d'Allemagne.

Cet officier était, pour plusieurs motifs, l'objet de soupçons. On le surveillait. Entre temps, le Gouvernement a reçu communication d'une pièce anonyme provenant, il en a la certitude, de l'ambassade d'Allemagne.

Le comte de Münster m'interrompt pour me dire qu'il n'est pas possible que le document vienne de l'ambassade. Il a interrogé tout le monde et est certain qu'aucune pièce n’a pu nous être remise qui vienne de l'ambassade, 11 reconnait qu'oi y reçoil un grand nombre de lettres et de documents sans importance ; mais un document important n'a pu être distrail.

« Il est, — ai-je répondu, — fort possible que le document qu'on à établi émaner du capitaine Drevfus [ec était alors ma pensée] n'ait pas été jugé important et qu'on l'ait ielé ou laissé sur

une table. Quelle qu'en ait été l'importance ou la valeur, il suffit pour établir la culpabilité de Drexfus.

Mais nous ne rendons pas plus l'ambassade d'Allemagne responsable des papiers qu'elle recoit, que le Goïvernement impérial ne peut nous rendre responsable des papiers qu'on nous apporte.

p. 452 La pièce entre nos mains, le Gouvernement n'a eu qu'un souci faire condamner un traître, sans mettre en cause l'ambassade, qui n'était pas en cause. Et c'est pour éviter toute imprudence de

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langage, même de la part de la défense, que le huis clos a été ordonné.

Tels sont les éclaircissements que, d'accord avec le Président du Conseil, je puis donner, et je crois avoir ainsi répondu à l'appel qui était adressé à ma loyauté. C’est ce qu'on espérait de moi, et je veux croire,que cela suffit.

L'Ambassadeur me remercie. Pour sa part, il jugeait que la polémique des journaux s’éteindrait d'elle-même ; mais le télégramme qu'il à reçu lui fait claiçgement connaitre la pensée de l'Empereur : il a le devoir de s’y conformer et il est certain qu'une nouvelle affirmation publique du Gouvernement français est nécessaire pour dégager la situation du représentant de l'Empereur.

J'ai fait ressortir tous les. inconvénients d'une note : elle alimentera les discussions de la presse ; on en comparera le texte avec le texte des notes antérieures ; elle excitera un chauvinisme irréfléchi.

L'ambassadeur insiste ; il suggère l’idée d’une communication aux Chambres. En présence de mon objection, il abandonne cette éventualité, mais il réclame une note dégageant l'ambassade d'Allemagne. I] ajoute que si nous ne consentons pas à rédiger une note concertée entre les deux Gouvernements, il devra se borner à relater à Berlin sa démarche, son langage et les réponses qu'il a reçues. Il est à peu près certain que l'Empereur fera publier cette relation, et, les journaux français la recueillant, l'effet en France sera bien pire que si l’on se borne à une affirmation dégageant l'ambassade.

Comme je ne pouvais méconnaître la justesse de cette observation, j'ai fait remarquer que, dans tous les cas, on ne pouvait dans une note, parler de l'Allemagne seule, mais qu'il fallait mettre à nouveau hors de cause toutes les ambassades et les légations à Paris.

— Mais, depuis un mois, on ne parle que de l'Allemagne: !

— ]1 serait cependant désobligeant pour elle d'établir qu'elle seule a besoin d'être dégagée ; en outre, en ne citant qu’elle, nous nous exposerions à des demandes analogues et successives. Au surplus, ce ne serait pas calmer l'opinion, mais l'exciter que de publier une note qui n'aurait pas un caractère général de courtoisie à l'égard de toutes les puissances, mais qui paraitrait une concession en réponse à une exigence.

— Il faudrait que cette note fût très formelle ; le texte a une grande importance.

— J'ai répondu qu'il ne m'appartiènt pas d'arrêter ni de chercher une rédaction ; que j'ai trouvé le Président du Conseil peu disposé en principe à accepter une note et que je ne puis affirmer que le Gouvernement consentira à en publier une. S'il accepte, je vois un intérêt considérable à ne pas s'écarter des termes qui ont été déjà employés, et la seule solution à mes yeux possible serait de reprendre, en la confirmant, une note antérieure ; je cite comme exemple une note communiquée à l'agence Havas le 30 novembre. J'en donne lecture et, sur la demande de l'ambassadeur, je lui en remets une copie.

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11 me dit après réflexion : « Cela pourra peut-être aller ainsi. » I me fait part de son intention de voir dans la journée et le plus tôt possible le Président du Conseil. Je m'offre à Îe renseigner sur l'heure où il le trouvera æt, à la suite d'une communicatiou par téléphone, je lui indique quatre heures et demie. L'entretien à pris fin à deux heures dix minutes (1).

De ce document il résulte à l'évidence qu'il n’a jamais été question entre M. le Président de la République et M. de Münster d’une lettre ou d’une pièce quelconque émanant de l'Empereur d'Allemagne. La démarche de M. de Münster n'avait d'autre but que de solliciter du Gouvernement francais la publication d'une note dégageant son ambassade pour se conformer à un ordre de son souverain. Une leltre que M. le Président du Conseil Charles Dupuy a adressée ce même jour, 6 janvier 1895, au Président de la République et dans laquelle il faisait allusion à l'opinion exprimée par M. Nisard, alors Directeur des affaires politiques au Ministère des Affaires étrangères, qu'il convenait de ne rien masquer de la réalité des faits (2), montre que nous n'avions rien à cacher et rend absolument inadmissibie l'hypothèse de l'existence d'une pièce ultra-secrète (3).

La déposition de M. Charles Dupuy n'a pas été moins ferme. Lui aussi affirme « n'avoir Jamais vu de bordereau « annoté ni de lettre analogue et n'avoir jamais connu, en fait « de document, que le bordereau sur papier pelure (4) ». « Dans ses entretiens avec M. de Münster, il n’a jamais été « question que d’une chose, de la demande par l'Ambassa- « deur que le Gouvernement français affirmât, et ayant « affirmé, réitérât l'affirmation que l'Ambassade d’Allema- « gne n'était en rien mêlée à l'affaire (5) ». C’est seulement en 1897, en novembre, eroit-il, qu'il eût connaissance par un article de l’Intransigeant, que lui communiqua M. le Président du Conseil Méline, de la légende qui se formait à son grand étonnement. Il n'hésila pas à cette époque à s'associer au démenti que fit alors publier M. le Président du Conseil (6).

(1) Déposition de M. Casimir-Périer, Enq. crim. J, 673 à 675.

(2) Casimir-Périer, Eng. crim. 1, 676. — Leltre de M. Charles Dupuy au Président de la République, 6 janvier 1895, Eodeim. — Cyr. Hanotaux, Enq. crim. 1, 591-592.

(3) Casimir-Périer., Enq. crim. I, 676.

(4) Charles Dupuy, Eng. crim. I, 846-847.

(5) Charles Dupuy, Eodem. — Hanotaux, End. crim. I, 591-592-593.

(6) Charles Dupuy, Enq. crim. I, 847-848.

M. Hanotaux, Ministre des Affaires étrangères lors du procès de 1894, n'a pas été en mesure de fournir des renseignements aussi précis. Il était alors tenu éloigné de Paris et de son ministère par la maladie (1). Mais, comme M. Casimir- Périer et comme M. Charles Dupuy, il affirme qu'il n’a jamais vu ni eu entre les mains aucun document d’origine impériale établissant la culpubilité de Dreyfus (2;. Quant au prétendu serment diplamatique (3), il l'a toujours considéré comme « une histoire bien extraordinaire (4) et il a ajouté qu'il fallait être bien peu au courant des usages diplomatiques pour supposer qu'un homme comme M. de Münster ait pu faire à qui que ce soit des confidences à ce sujet.

Pour ce qui est des incidents qui auraient caractérisé la prétendue « soirée historique », ils ne constituent, à n'en pas douter, qu’ « une œuvre d'imagination ».

M. Casimir-Périer affirme que le général Mercier, qui paraissait hanté de craintes insuffisamment justifiées, a fortement grossi les événements en parlant dans sa déposition de Rennes « d'une soirée atroce qu'il aurait passée à l’Ely- « sée, alors que le général de Boisdeffre était consigné au « ministère de la Guerre dans l'éventualité des ordres à don- « ner pour une mobilisation immédiate et générale (5) ». M. Casimir-Périer a remis les choses au point par cette déclaration catégorique qu'il a faite devant la Chambre crimimere

Si j'avais, Président de la République, traversé une crise pareille, si, en partie, par la réponse que j'avais faite à l'ambassade d'Allemagne, j'avais mis mon pays à deux doigts d’une déclaration de guerre, il est vraisemblable, à moins qu’on ne me considère comme le plus misérable des hommes, que ces souvenirs ne seraient pas sortis de ma mémoire. Je n'ai eu jamais un moment de trouble...; à aucun moment, la conversation avec M. de Münster n’a pris un caractère qui pouvait m'alarmer..…. Je n’ai pour ma part jamais considéré que l'incident auquel a donné lieu l’affaire Dreyfus fût un incident d'une gravité exceptionnelle. Je n'ai jamais eu la moindre crainte, quant aux effets qu'il pourrait avoir sur les relations de la France et de l'Allemagne et je répète encore une fois que mes souvenirs seraient très précis s’il en était autre-

(4) Hanotaux, Enq. crim. I, 590.

(2) Hanotaux, Eodem I, 589.

(3) Cpr. Ferlet de Bourbonne, Enq .crim. I, 430 ; 1, 434. — Stoftel, Enq. crim. 1, 278-579.

(4) Hanotaux, Enq. crim. I, 591.

(5) Casimir-Périer, Enq. crim. 1, 676. — Cpr. général de Boisdeffre, Enq. crim. 492.

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ment... La relation de mon entretien prouve qu'il n'y a jamais

eu aucune espèce d'acuité dans ces relations au sujet de l'affaire Dreyfus (1).

La « soirée historique » ne pouvait, d'ailleurs, se placer le 6 janvier 1895, ainsi qu'on l'a affirmé, Il y aurait eu à cette date une double impossibilité.

Le 6 janvier 1895, M. Casimir-Perier a diné chez sa mère, rue Nitot ; il n’est rentré à l'Elysée que vers onze heures du soir. S'il avait été sous le coup de préoccupations aussi graves, ileût, sans aucun doute, refusé toute réunion avec d’autres personnes, fût-ce ses parents ou ses amis les plus intimes, et ne se serait pas absenté (2).

D'autre part, il a le souvenir très net que la réponse de l'Allemagne s’est fait attendre deux jours. Ce n'est donc pas le 6 au soir, c'est-à-dire le jour même de son entretien avec M. de Münster, mais seulement le 8 et au plus tôt le 7, qu'il a pu déclarer au général Mercier que l'incident était arrangé (3).

Si, comme l'insinue aujourd'hui le général de Boisdeffre (4), il convient de placer cette « nuit historique » avant la fin de décembre 1894, l'invraisemblance devient encore plus grande. À cette époque, M. Casimir-Périer n'avait connaissance de l'affaire Dreyfus que par quelques renseignements vagues que lui avait donnés le général Mercier. Le Ministre des affaires étrangères ne lui avait pas dit un mot êt il n'avait eu encore aucun entretien avec le comte de Münster au sujet de cette affaire : 1l n'avail, par conséquent, reçu aucune nouvelle de Berlin (5) pouvant faire redouter une rupture.

Sur ce point encore, M. Charles Dupuy est venu confirmer la déposition de M. Casimir-Périer. Sans doute il ne lui a pas échappé que la démarche de M. de Münster, pour être aussi courtoise qu'à l'ordinaire, n’en était pas moins pressante. Il est possible que le Ministre de la Guerre, qui eût été appelé à faire face aux conséquences immédiates de l'incident, s'il avait eu des suites, se soit montré plus particulièrement préoccupé et ait même pris un certain nombre de disposi-

(1) Casimir-Périer, Enq. crim. I, 676, 677.

(2) Casimir-Périer, Enq. crim. I, 677.

(3) Casimir-Périer, Enq. crim. I, 677.

(4) Général de Boisdeffre, Enq. crim. I, 492. (5) Casimir-Périer, Enq. crim. 1, 677-678.

100 es

tions. Mais l'incident que le général Mercier n'a jamais connu que par le Président du Conseil et par le Président de la République, n'a jamais dépassé cette mesure, et l’ambassadeur s'est reliré de l'Elysée satisfait de la réponse qui lui avait été donnée (1).

Il n’est donc point téméraire de penser, ainsi que nous l'avons déjà dit, que le général Mercier n'a cherché à grossir tout cet incident que pour justifier ses agissements personnels et tenter de pallier, par l'évocation de ses préoccupations patriotiques, les actes qu’au même instant il commettait, et qui, s'ils sont aujourd'hui couverts par la loi d'’amnistie, l’exposaient alors à toutes les sévérités de la loi pénale.

4° Le colonel Stoffel.

En présence de toutes ces déclarations aussi précises que concordantes, il importait de vérifier la source à iaquelle M. Ferlet de Bourbenne avait puisé ses renseignements, pour être à même d'en apprécier la valeur déjà si fortement ébranlée par tous les renseignements recueillis.

Dès l’origine, M. Ferlet de Bourbonne a déclaré en effet qu'il n'était qu'un informateur de seconde main

Je ne sais, a-t-il dit, que ce que j'ai entendu dire à plusieurs reprises par le colonel Stoffel chez notre ami commun le baron Rey-Roize (2).

A la suite de plusieurs conversations sur l'affaire Dreyfus, le colonel Stoffel, tirant un jour un papier d'un dossier placé sur une petite table dans son cabinet rue de Monceau (3), lui aurait dicté, en le traduisant, le texte de l’annotation figurant sur le bordereau :

Envoyez-moi le plus tôt possible les pièces désignées. Failes en sorte que celte canaille de Dreyfus se dépêche.

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