C. -— INFLUENCE DE CES BRUITS SUR LE PROCÈS
Ces bruits, qui, depuis 1896, n'ont cessé de circuler dans les journaux et les conversations particulières, ces affirmations qui ont fini par s'accréditer dans un certain monde, eussent dû, semble-t-il, être écartés dès le principe par quiconque eût voulu se donner la peine de réfléchir et de considérer leur invraisemblance, on peut sans excès dire leur absurdité. Comment admettre raisonnablement non seulement qu’un souverain se mêlât ainsi personnellement de toutes ces misérables questions d'espionnage (3), mais encore que, sachant les dangers que de telles communications courent toujours d’être interceptées, tant elles sont dans tous les pays du monde activement surveillées, il fût assez peu sensé pour accumuler comme à plaisir toutes les maladresses et toutes les imprudences, et pour inscrire à la fois sur le document de trahison, renvoyé sans nécessité en France, et le nom du traître et sa propre signature (4) ? Comnient expliquer surtout, si le document eût été authentique et qu'il fût parvenu, en 1894, entre les mains de l'Etat-Major, les longs tâtonnements qui se sont produits au Service des renseignements lorsque le bordereau y a èé reconstitué ? Comment comprendre ces hésitations, ces incertitudes, si, dès la première heure, le Bureau avait eu én mains un document où le
(1) Stoffel, Enq. crim. I, 582.
(2) Stoffel, Eodem I, 582.
(3) Jaurès, Enq. crim. I, 378-379. — Général Mercier, Enq. crim. I, 272. — Robert Mitchell, Eng. crim. I, 442.
(4) Jaurès, Enq. crim. I, 378-379.
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nom de Dreyfus eût été inscrit en toutes lettres de Ia main même du souverain au profit duquel il eût commis sa trahison, et qui eût ainsi attesté avec la certitude la plus irrécusabie l’existence du crime et l'identité du coupable ? Et qui ne voit que si l'on n'a pas fait usage du document à cette époque, c'est qu'il n'existait pas et que, à supposer qu'on ait pu depuis lors le produire, — sans que personne l'ait pourtant jamais vu, —- ce ne serait qu'un de ces faux audacieux qui, depuis 1896, se sont multipliés sous la main des agents du Service des renseignements ? L'esprit humain est pourtant ainsi fait que, plus l'acte imputé était incompréhensible à défaut de tout mobile qui le pût expliquer, plus la pièce invoquée était entourée de mystère, et plus la crédulité publique, émue par la persistance et par la hardiesse avec laquelle ces bruits élaient produits et colportés, devait se montrer disposée à en admettre l'existence et la vérité. r:
Cette légende a-t-eile du moins exercé une influence quelconque devant le Conseil de guerre de Rennes ?
Si nous en croyons Dreyfus, un document portant la signature du souverain étranger aurait été communiqué secrètement aux juges de 1899, et cette production, déterminant leur conviction, — comme en 1894 celle du Dossier secret, — aurait entraîné sa condamnation.
En ï'état de l'instruction, il est certain que, si une pièce de ce genre à été mise en œuvre contre lui, elle ne peut émaner que d'un faussaire, — Mais le fait allégué est-il exact ?
a) Dreyfus fait état, pour l’établir, des conversations que l'un des membres du Conseil de guerre, le commandant Merle, aurait eues avec le docteur Dumas, médecin à Pontchartrain, et dans lesquelles il aurait fait allusion à des éléments de conviction que son interlocuteur ne pouvait connaître, et qui l’auraient fixé. Le docteur Dumas insistant et lui demandant s'il ne s'agissait pas du bordereau annoté : « Quoi ? que dites-vous ? — aurait répliqué vivement le « commandant Merle, paraissant stupéfait et épouvanté. — « Ne parlez pas d'une affaire pareille : il ne faut pas en par- « ler. Cette affaire pourrait remonter sur l'eau (1) ».
(1) Lettre du docteur Dumas à M° Mornard, 12 novembre 1902. Enq. crim. II, 196.
Invité à s'expliquer sur la portée de ces déclarations, le commandant Merle à qualifié de « fantaisistes » les propos qui lui sont prètés et qui ne sont, suivant fui, dus qu'à l'imagination de son interiocuteur (1). Comme le docteur Dumas le pressail, en ockobre 1902 à Avignon, de questions au sujet de l'affaire Dreyfus, il lui aurait manifesté le désir de conserver une discrétion absolue, et l'aurait invité à cesser immédiatement toute conversation sur ce sujet (2).Cet échange d'observations réduit à ces proportions n'offre plus aucun intérêt.
b) Dreyfus a rappelé en second lieu qu'un juge suppléant au procès de Rennes avait dit que, pendant tout le procès, les juges avaient parlé fréquemment d'un bordereau annoté, el que plusieurs d’entre eux tenaient le bordereau sur papier pelure pour un calque (3). M. Jaurès, reprenant cette allégation, a déclaré qu'il la tenait de M. Wirouboff, qui lui-même l'aurait recueillie du général Jourdy, président suppléant du Conseil de guerre de Rennes (4).
Or, devant la Chambre criminelle, M. Wirouboff à déclaré n'avoir conservé aucun. souvenir de la conversation que M. Jaurès lui prête. Il a pu causer avec son vieil ami, le général Jourdy, de l'affaire Dreyfus ; mais il ne se rappelle nullement les propos qui ont été échangés entre eux (5). Et d'autre part aucune indication précise n’a permis de retrouver le juge suppléant auquel Dreyfus à fait allusion.
c) Dreyfus a signalé en troisième lieu les questions qu'un juge a posées à M? veuve Henry dans l'audience du 16 août 1899 et qui dénoteraient d'après lui des préoccupations auxquelles la légende du bordereau annoté ne serait pas étrangère. Cet officier a demandé au témoin si, lorsque son mari a reconstitué le bordereau, il avait travaillé sur le bois de la table ou sur la toile cirée (6). Le général Roget (7) et le capitaine Lauth (8), interrogés sur la portée que pouvait avoir
(1) Merle, Enq. crim. Il, 199.
(2) ns Eng. crim. IL. 199. + (3) Lettre de Dreyfus au Ministre de la Guérre, 21 avril 1903, Cass. 1904, Débats, 634.
(4) Jaurès, Eng. crim. I, 378.
(5) Wirouboir End. crim. 1, 966, 967.
(6) Veuve Henry, Rennes I, 263, 264. (7) Général Roget, Enq. crim. I, 615, 616.
(8) Lauth, Enq. CT 039
cette question, ont déclaré l'un et l’autre ne pas la comprendre. Sa signification nous paraît pourtant facile à saisir, la toile cirée pouvant retenir davantage un papier léger comme le papier pelure qu'un papier fort comme eût été celui du bordereau annoté. — M. Jaurès, devant la Chambre des députés, donne une autre explication
Oui, dit-il, la question est bizarre, déconcertante si on ne se rappelle pas, pour avoir consulté les hommes qui font du décalquage, que, pour faire les travaux de décalque, il faut le point d'appui solide et homogène d'une table qui ne soit pas recouverte d'une substance un peu fléchissante. Le juge du Conseil était si hanté de l’idée qu'à peine «en possession du bordereau sur papier fort Henry avait dû se préoccuper d'en prendre des décalques: qu'il demande s’il y avait sur la table où il travaillait une toile cirée et il demande à Mme veuve Henry si un coin de la toile cirée n'était pas relevé de façon à mettre la table à nu (1).
Mais, quelle que soit celle de ces explications qu'il faille admettre, il nous paraît qu'on ne saurait y trouver autre chose que la preuve que quelques-uns des juges de 1899 se sont préoccupés d'une hypothèse qui avait circulé dans toute la presse, que celle-ci reproduisait encore au cours même du procès, mais non une indication quelconque qu'une pièce fausse eùt élé communiquée aux juges secrètement, et qu'elle eût influé sur leur conviction.
d) D'autres renseignements recueillis par l'enquête eussent pu au con(raire laisser soupçonner l'existence d'une communication secrèle faite au Conseil de guerre.
C’est d'abord un récit emprunté à un livre publié par l'abbé Brugerette, qu'il à signé du pseudonyme « abbé de Poli »,
intitulé « L'affaire Dreyfus et la conscience chrétienne » et
produit par M. Joseph Reinach.
Quant à Dreyfus, écrivait l'abbé X, au sujet de son procès, j'en ai entendu parler, il n'y a pas longtemps par un juge de Rennes, l'homme le plus indépendant du monde. Ce juge me disait : « Je connais des pièces absolument ignorées de tous ceux qui ont parlé de l'affaire. » Mais il n'a pas pu m'en dire davantage, il a cru néanmoins pouvoir m'assurer sur! l'honneur que la pièce en question établissait de façon irréfutable la culpabilité de Dreyfus (2).
(1) Jaurès, Séance du 7 avril 1903, Journ. off. du 8. — L'affaire Dreyfus : revision du Procès de pennes. {Stock}, p. 537. (2) Joseph Reinach, Enq. crim. 1, 561, 562.
Mais il n y a là qu'une information émanant d'un prêtre inconnu, et dont, à raison de son imprécision, il est impossible de vérifier l'exactitude.
Dans sa déposition, M”* Séverine a déclaré tenir de M. Ferlet de Bourbonne qu'une des photographies du bordereau annolé avait été communiquée aux Juges du Conseil de guerre de 1899 et que la pièce avait élé produite par l’un des amis du général Mercier, le général de Saint-Germain (1).
Comprenant la gravité de cette indication, M. Ferlet de Bourbonne l’a immédiatement rectifiée :
Mme Severine, a-t-il dit, a brodé en laissant entendre qu'on aurait montré aux juges le bordereau avec l’annotation de l'Empereur. Là-dessus, je ne sais rien. Je ne suis jamais allé à Rennes,
je n'ai jamais vu un juge de Rennes. Je ne peux rien dire là-dessus (2).
Enfin un-entrefilet paru dans Le Pêlit Caporal au moment du procès de Rennes pouvait également donner lieu à des polémiques. A Ja suite d'une démarche de M. Ferlet de Bourbonne, ce journal avait,dans l'été de 1899, annoncé la publication dans son plus prochain numéro « d’une communication « des plus graves sur la pièce secrète du procès Dreyfus. « et sur la question des actes personnels de l'Empereur d’Al- « lemagne dans cette affaire ». Le iendemain, ce document n'était pas produit et le secrétaire de la rédaction, Halary, insérait une note rectificative expliquant que la pièce n'avait pas été publiée à la demande « d'un personnage dont le nom « était inlimement lié à l'affaire et qui était appelé à se ren- «< dre à Rennes pour déposer dans le procès de la semaine « suivante. et pour lui laisser sa complète liberté d'action et
« de déposition,… la vérité devant être démontrée par ce
-«< témoin d'une façon irréfutable ». On a prétendu que le journa] désignait ainsi le général Mercier qui, ayant à faire usage -de ce document, devait en même temps établir la vérité d’une façon irréfutable (3).
Mais le directeur du Petit Caporal, M. Cunéo d'Ornano, croit pouvoir affirmer que le général Mercier n'est jamais “venu dans ses bureaux et, d’après lui, la note rectificative rédi-
(1) M”° Séverine, Eng. crim. I, 382. (2) Ferlet de Bourbonne, Enq. crim. I, 433.
(3) Cunéo d'Ornano, Enq. crim. I, 853.
gée avec un peu d'emphase est le fait d'un journaliste qui & probablement donné cette formule et qui, n'ayant rien en main, a voulu masquer sa retraite en laissant croire qu'il possédait des documents importants 1).
Ajoutons qu'il est peu eroyable qu'après la première et si grave illégalité qui a été commise en 1894 et flétrie par l’ar: rêt des Chambres réunies du 3 juin 1899, les juges soient tombés dans la même erreur que leurs prédécesseurs et aient toléré une nouvelle violation de la loi. Rien ne nous permet de suspecter sur ce point la sincérité du général Mercier lorsqu'il dit :
« Jamais, dans aucun procès, ni dans celui de 1894, ni dans celui de 1899, il n’a été question d’un bordereau quelconque autre:
que le bordereau sur papier pelure. C'est une légende complète: ment inexacte. Rien, rien, n’a pu y donner lieu (2). »
À défaut de l'hypothèse de la production d’une pièce fausse que nous rejetons comme étant invraisemblable et comme: n'étant pas prouvée, faut-il dire que ces affirmations aussi hasardeuses que répétées n'aient exercé aucune influence sur l'esprit des juges de Rennes ?
ll n'est pas douteux que tout a été mis en œuvre pour les impressionner par cette détestable légende. La presse parisienne à repris alors les récits qui avaient déjà couru et a fait grand bruit autour d'eux. Les journaux hostiles à la revision et notamment le Gaulois, affirmant à nouveau l’existence de la pièce ultra-secrète, adjurèrent le général Mercier d'en faire état dans sa déposition.
La campagne s’est poursuivie implacable dans la ville même de Rennes. Sans doute divers témoins, le général Zurlinden (3), le général Mercier (4), le général Roget (5), le commandant Lauth (6) ont pu déclarer que, pendant leur séjour à Rennes, ils n'avaient jamais entendu parler d’une communication de cette nature. Etrangers à la garnison, ils ne fréquentaient ni le cercle militaire, ni la société d’ailleurs très dispersée à cette époque de l'année et dès lors ils ne
(1 Cunéo d'Ornano, Eng. crim. I, S53.
(2) Général Mercier, Enq. crim. I, 257.
(3) Général Zurlinden, Enq. crim. I, 342.
(4) Général Mercier, Eng. crim. I, 585.
(5) Général Roget, Enq. crim. I, 615, 597.
(6) Lauth, Eng. crim. I, 525.
virent que très peu de monde (1). Il n’en est pas moins vrai que le bordereau annoté défrayait toutes les conversations
tant dans les milieux militaires que dans les salons de la ville ‘
« À Rennes même, a dit M. Jaurès, quoiqu'il soit malaisé de saisir la trace de ces choses, pendant toute la durée du procès, le bruit courait presque tous les jours que le bordereau annoté ou la lettre de Guillaume IT arrivait mystérieusement, non par des communications légales ou explicites, mais par des communications
latérales, par des conversations, à déterminer l'opinion de quelques juges (2).
M. Bernard Lazare lui a fait part de l'influence que pouvait exercer sur l'issue du procès la mise en circulation de ces bruits mensongers.
« J'ai passé, lui a-t-il dit, tout le temps du procès à Rennes. Eh bien ! très fréquemment des rumeurs nous apprenaient qu'au
cercle militaire l'existence du bordereau était quotidiennement affirmée ».
Et il ajoutait, non sans émotion :
« Vous ne savez pas où on en est maintenant. C'est avec le bordereau annoté de l'Empereur d'Allemagne que, non pas devant les juges, mais au cercle militaire avec l'espoir que les officiers présents agiront sur l'esprit des juges eux-mêmes, c'est au cercle
militaire même qu'on affirme, que l'on montre peut-être le border reau annoté (2) ».
M. Le Héno, dit Jacques Dhur, a donné sur ce point des indications plus formelles et plus graves encore. Etant à Rennes, il & entendu affirmer par des parents appartenant au monde mulitaire de cette ville qu'on avait la preuve absolue de la culpabilité de Dreyfus, qu'il y avait un bordereau annoté par l'Empereur d'Allemagne (4). Et il a ajouté :
« J'ai eu l'impression très nette à ce moment que, dans tous les salons où fréquentaient les dames d'officiers à Rennes (et je sais qu'il y avait entre autres les dames de beaucoup d'officiers qui siégeaient au Conseil de guerre), j'ai eu l'impression très nette que, si devant le Conseil de guerre on ne devait pas produire,
(1) Général Roget, Enq. erim. 1, 597-598. — Laufh, Enq. crim. I, 526. (2) Jaurès, Enq. crim. I, 378. — Cpr. M°* Séverine I, 382.
3) Jaurès, Enq. crim. I, 378.
4) Le Héno dit Jacques Dhur, Eng. crim. 1, 494. — Cpr. Jaurès End. crim, 1, 378.
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