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Il recevait, dit-il, une mensualité de 400 francs ; nous ne l'avons jamais nié, personne ne Fa nié (1).
L'archiviste Gribelin n’a pas élé moins explicite sur ce peint : « Je crois, a-t-il déclaré, que la somme qu’on lui « payait mensuellement était de 400 francs (2) ». Plus affirmatif dans sa seconde déposition, il a aitesté qu’ « on lui « payait 400 francs par mois (3) ».
D'autres témoins ont déposé dans le même sens : le commandant Lauth, pour qui les pseudonymes V. C., Vésigneul, Juana cachent la personnalité de M. de Val Carlos (4) et le capitaine Junck qui, confirmant cette indication (5), croit à la réalité des versements mentionnés (6j.
S'il en est ainsi, à quel mobile impérieux a-t-on obéi, en procédant au travail important qu'est la réfection de vingtdeux mois de comptabilité du Service des Renseignements ? D'après le général Gonse, il ne s'agissait de cacher la vérité ni aux officiers du Ministère, ni au Ministre, ni au chef d'Etat-Major, pour qui le pseudonyme Juana avait toute sa signification (7) ; il fallait protéger M. de Val Carlos contre es indiscérétions extérieures à une époque, — qu'il fixe inexactement au commencement du procès Zola, — où, par suite des manœuvres tentées en faveur de la revision, les registres pouvaient sortir du Service, circuler dans d’autres ministères et passer dans les mains d’attachés de (Cabinet (8).
Cette explication ne nous paraît pas satisfaisante. Le nom de Vésigneul offrait toutes garanties à l'égard des personnes étrangères au Ministère de la Guerre ; l’initiale de ce pseudonyme ne pouvait suffire à faire découvrir le nom du bénéficiaire qu'il recélait. C'était donc une précaution prise contre quelqu'un qui devait savoir quelle personnalité se cachait derrière ce mot, mais qui, à raison de son départ du Ministère, ne serait pas à même de connaître la substitution opé-
Rene Gonse, Enq. crim. 1, 212. Cpr. Général Gonse, Rennes I,
(@) Gribelin, Enq. crim. I, 400. »
(3; Gribelin, Eng. crim. I, 912.
(4) Lauth, Enq. crim. I, 536-537.
(5) Junck, Enq. crim. I, 507.
(6) Junck, Eng. crim.'I, 508.
(7?) Général Gonse, Enq. crim. I, 213-214.
(8) Général Gonse, Enq. crim. I, 213.
ps cie ds 2 den dE de OA nd dé er P a
rée. Or, Jusqu'en novembre 1896, le lieutenant-colonel Picquart avait élé le chef du Service des renseïywnements ; depuis celte époque il avait quitté Paris ; il ne semblait pas qu'il pût ignorer la signification du mot Vésigneul ou des initiales V. C. Il était suspect à raison de ses opinions sur l'affaire Drevfus :; il avait été déjà l'objet d'une surveillance (1), et certaines altérations avaient été déjà introduites dans la comptabilité du mois d'avril 1896 pour justifier les griefs articulés contre lui à raison de sa gestion des fonds secrets (2). On craignait que, pour amoindrir l'autorité des propes prèlés à M. de Val Carlos, il ne révélât l'existence des mensualités que celui-ci avait touchées et n'invoquât à l'appui de ses dires les registres de la comptabilité ; il fallait être en état de lui répondre « pièces en mains », en faisant disparaitre toutes traces sur le registre qu'on produirait des allocations faites sous les initiales V. C. ou sous le nom de Vésigneul. Telle est en effet l'explication fournie par l'auteur même du travail de réfection, par Gribelin. En lui donnant l’ordre de fabriquer la fausse compiabilité, le lieutenant-colonel Henry lui a formeilement désigné le lieutenantcolonel Picquart comme étant le personnage à l'égard de qui cette mesure de précaution était prise (3). Elle semblait en effet déjà fort utile : on était au lendemain de l'éclat provoqué par M. Scheurer-Kestner, on savait qu'une campagne allait s'ouvrir, et Esterhazy était menacé.
Outre son traitement de 400 francs par mois, une somme de 1.500 francs a été exceptionnellement remise au marquis de Val Carlos le 4 décembre 1895. En effet les livres de caisse portent à cette date une dépense de 1,500 francs pour un nommé Charles et, entre parenthèses, l'indication [avance remboursable] (4). Gribelin, qui a écrit cette mention, ne conteste pas que la personne désignée ainsi sous le nom de Charles ne soitle marquis de Val Carlos. La note qu'il a prise, et dans laquelle il reconnaît que « les 1,500 francs ont été « remis à la personne désignée par le lieutenant-c£lonel Pic- « quart dans son mémoire à la Cour de cassation (5) » ne laisse
(1) Gribelin, Enq. crim. I, 913 et suiv.
(2) Crétin, Eng. crim. I, 300, voir page * (3) Gribelin, Eng. crim. I, 138.
(4) Picquart, Enq. crim. I, 656.
(5) Gribelin, Enq. crim. I, 910-911.
pi la gi te leur > Lune NÉE Tong fs re.
aucun doute à cet égard. Il impute à un oubli ou à une interprétation littérale des ordres reçus le fait que dans le registre n° 4 qu'il à refait il n'ait pas substitué au nom de Charles celui du Juana (1). Si l’on en croit une note qu'il a rédigée le 15 novembre 1898, cette allocation extraordinaire aurait été attribuée à M. de Val Carlos à raison de la communication faite par lui d'un rapport confidentiel que l'Espagne aurait adressée à la maison Krupp sur la façon dont le matériel d’artüillerie qu'elle lui avait livré s'était comporté pendant la campagne de Cuba (2). C'est également le motif allégué par le général de Boisdeffre (3). Or dans les archives du Ministère de la Guerre on ne relrouve aucune trace de ce prétendu travail (4), et le lieutenant-colonel Picquart, qui était alors chef du Service des renseignements, donne à cette gratification une tout autre explication : M. de Val Carlos était alors dans une situation embarrassée à raison d'une forte perte au jeu ; une somme de 1,500 francs lui a été remise, pour lui venir en aide à la suite d’une démarche d’'Henry. Le lieutenant-colonel Picquart y voyait la récompense des services rendus dans l'affaire Dreyfus par ce personnage au désintéressement duquel il croyait encore, et espérait en même temps écarter ainsi définitivement le projet émis par Henry de solliciter pour son agent la rosette d’officier de la Légion d'honneur (5). Une partie de l'avance a été restituée peu après : les registres constatent en effet à la date du 26 décembre « le rem- « boursement d'une partie de l’avance Charles ». 1,300 francs sont restés définitivement entre les mains du marquis de Val Carlos (6). En présence de ces constatations, Gribelin n’a pas persisté dans sa première explication, estimant que son chef élait mieux qualifié que personne, pour connaître la cause p, 472 exacte de cette gratification supplémentaire (7).
Il convient de faire remarquer que l'attestation produite par le lieutenant-colonel Picquart et que personne ne contredit formellement, apparait comme infiniment vraisemblable
(1) Gribelin, Enq. crim. I, 911.
(2) Gribelin, Enq. crim. I, 911-912.
(3) Général de Boisdeffre, Enq. crim. I, 480.
(4) Gribelin, Enq. crim. I, 911-912.
(5) Picquart, Enq. crim. I, 656-657 el 680. Cpr. Picquart, Rennes I, 394. (6) Picquart, Enq. crim. I, 656.
(7) Gribelin, Enq. crim. I, 911-912.
si l'on ajoute foi aux bruits dont M. Possien se fait l'écho dans sa déposition.
« M. de Val Carlos, a-t-il dit, fréquentait de nombreux cercles, « entre autres le Cercle de lescrime ; il était de notoriété
« pubiique qu'il y jouait de grosses Sommes et qu'il avait fait de « très jorles pertes au Casino de Dieppe ». (1).
Ainsi, d'après la version dont nous poursuivons l'analyse, M. de Val Carlos devrait être considéré comme un agent salarié sur les fonds secrets du Ministère de la guerre. Cet aveu s'impose aux adversaires les plus irréductibles de la revision, à ceux mêmes qui, ayant fait état devant le Conseil de guerre de Rennes de ses révélations, les avaient représentées comme émanant d’un personnage étranger aussi haut placé que désintéressé. Cette simple constatation suffirait à enlever au témoignage invoqué cette autorité indiscutable qui a été signalée d’une façon si pressante à l’attention des juges de 1899.
Obligé de s’incliner devant la réalité de ces faits, le général Mercier a pourtant essayé d'établir que la portée du témoignage de M. de Val Carlos ne s’en trouvait nullement affaiblie. Sans doute, dit-il, des sommes lui ont été régulièrement versées pendant une période de vingt-deux mois, donf il fait remonter l’origine au 31 mars 1895 (2). Or les renseignements que M. de Val Carlos a fournis sur l'affaire Dreyfus datent de mars, avril et juin 1894, c’est-à-dire d’une époque où ils n'étaient récompensés par aucune gratification (3).
Si done, conclut le général Mercier, le fait d'avoir été dans une certaine mesure employé à titre presque permanent par le Bureau de Renseignements devait déconsidérer jusqu'à un certain point son honorabilité, cela ne s'appliquerait pas à une époque où il nous a donné le renseignement dont il a été fait état en 1894 et M puisqu'à cette époque il était complètement désinté-
D'autres incidents ont élé exploités comme la preuve de la réalité et de la sincérité des déclarations de M. de Val Carlos.
Le premier a été la visite qu'il a reçue du général Roget. Celui-ci a voulu rechercher après Ja mort d'Henry s'il conve-
(1) Possien, Eng. crim. I, 587.
(2) Général Mercier, Enq. crim. 1, 261-273.
(3) Général Mercier, Enq. crim. I, 261.
(4) Général Mercier, Enq. crim. I, 261.
nait de donner aux révélations altribuées à M. de Val Carlos l'impertance qu'on leur attribuait généralement. Par l’intermédiaire de l'agent Guénée, il à réussi non sans difficulfés à se ménager une entrevue avec lui ; il en a rapporté l'impression que M. de Val Carlos était en relations étroites avec Tienry et Guénée, que les rapports de Guénée n'avaient pas été inventés de toutes pièces par leur auteur, et que le rôle joué par M. de Val Carlos dans cette affaire ne paraissait pas avoir été amplifié (1).
D'autre part, le général Mercier résolu à faire état dans sa déposition devant le Conseil de guerre de Rennes des rapports de Guénée et de la nôte d'Henry a cru de son devoir d'en informer M. de Val Carlos quelque temps avant l’ouverture des débats, en lui faisant connaître qu'il serait peut-être obligé de le nommer el que sa citation comme témoin pourrait devenir nécessaire. Le colonel de La Cornillière, à qui il a donné lecture des documents qu'il avait l'intention de produire, s’est chargé de faire la démarche auprès du marquis de Val Carlos, son beau-frère (2). Après une explication très vive dans laquelle il a représenté à ce dernier combien sa situation se trouverait atteinte, si ses relations avec le Ministère de la Guerre venaient à être révélées (3), le colonel de La Cornillière avait obtenu de lui qu'il consentirait à venir, s’il le fallait, déposer, et à affirmer devant le Conseil de guerre ce qui était contenu dans les rapports de Guénée et la note Henry, mais à la condition que tous les efforts seraient faits pour éviter sa mise en cause directe (4). Le général Mercier voit dans le résullat de cette entrevue, qu'il est seul à attester par suite de la mort du colonel de La Cornillière, la preuve que les confidences ont été réellement faites à Guénée à Henry (5).
Enfin, lors de la première instance en revision, l'Intransigeant à publié, sous la signature de M. Daniel Cloutier, une série d'articles très documentés et très remarqués dans lesquels la culpabilité de Drevfus était hautement affirmée.
(1) Général Roget, Enq. crim. I, 603. — Cpr. Général Rogent, Eng. crim. I, 616, 620.
(2) Général Mercier, Enq. crim. I, 261.
3) Général Mercier, Enq. crim. T, 261 et 274. (4) Général Mercier, Eng. crim. 1, 274-275-276. (5) Général Mercier, Enq. crim. I, 274-275-8276.
Ces articles sont représentés comme ayant été inspirés par M. de Val Carlos. Le fait a été affirmé par M. Rochefort (1) ; il aurait été révélé par M. Daniel Cloutier lui-même à ses confrères, MM. Possien ‘2) et Ayvraud-Degeorge, secrétaire de la rédaction (3). A cette époque, M. de Val Carlos aurait fréquenté les bureaux de l’Inlransigeant et y aurait eu de longs entretiens avec M. Cloutier. A la suite de ces conversations, ce dernier aurait à diverses reprises déclaré à M. Possien et à M. Ayraud-Degeorge qu'il venait de recevoir la visite de M. de Val Carlos de qui il tenait des renseignements très intéressants (4).
Dans une lettre adressée à M. Voulquin et publiée dans les journaux (5), M. de Val Carlos aurait d’ailleurs reconnu ses relations avec M. Cloutier, rappelant les dîners qu'il avait faits en sa compagnie et celle de M. Voulquin (6). Si à l’Infransigeant il a désigné nominativement Dreyfus comme l’auteur de la atrahison (7), il est vraisemblable, dit-on, qu'il a effectivement donné à Henry îies indications plus vagues qu'on lui attribue, par sympathie pour une armée à laquelle le rattachent de puissants liens de famille (8).
M. Gaston Jolivet a déclaré enfin dans un article du Temps, confirmé par sa déposition devant la Chambre criminelle, qu'au cours d’une conversation fortuite qu'il avait eue avec le marquis de Val Carlos, peu de semaines avant le procès de Rennes, il avait été question de ses fonctions d’attaché militaire, des renseignements qu'elles lui permettaient de se procurer, et qu'il avait été ainsi amené à affirmer avee un accent de profonde conviction, que «les juges du Conseil de guerre avaient bien jugé (9) ».
Toutes ces justifications sont-elles suffisantes ?
Il convient de constater tout d’abord, avec le texte même des rapports el des notes indiquées par l'accusation, que, dans ses relations avec Guénée et avec Henry, M. de Val Car-
(1) Rochefort, Enq. crim. I, 418.
(2) Possien, Eng. crim. I, 587.
(3) Ayraud-Degeorge, Enq. crim. I, 497. À
(4) Possien, Enq. erim. I, 587. — Ayraud-Degeorge, Enq. crim. I, 497. — Cpr. Rochefort, Enq. crim. I, 418.
(5) Le Temps, 30 avril 1904.
(6) Ayraud-Degeorge, Enq. crim. I, 497-498.
(7) Rochefort,, Enq. crim. I, 423. :
(8) Deux de ses sœurs ont épousé des officiers français.
(9) Jollivet, Enq. crim, I, 730.
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