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los n’a jamais indiqué Dreyfus comme l’auteur des trahisons recherchées ; il ne s'agissait, dans les propos qui lui sont prètés, que de renseignements de nature à restremdre le champ des investigations aux officiers qui auraient passé par le 2° bureau (1). Mais nous prétendons que, même ainsi réduites, ces déclarations demeurent infiniment suspectes.
L'origine des mensualités que M. de Val Carlos à touchées remonte en effet, non pas au mois d'avril 1895, comme l'ont déclaré les généraux Mercier et Gonse (2), mais au mois de décembre 1894, c'est-à-dire au lendemain même du premier procès. C'est à partir de ce moment que l’on voit régulièrement figurer des mensualités sur le registre n° 2 au nom de V. C. changé en H. G., service de Paris (3). Accompagnées d'une allocation extraordinaire de 1,500 francs, elles se sont continuées pendant vingt-deux mois jusqu'à la disparition d'Henry. Ce traitement correspondait-il à quelques services rendus au Bureau des renseignements pendant cette période? En aucune facon. Le lieutenant-colonel Picquart à en effet déclaré que, pendant tout le temps qu'il a été chef de 1a section de statistique, c'est-à-dire du 2 juillet 1895 au mois de novembre 1896, « pas une seule indication ayant une impor- « tance militaire quelconque n'a été donnée par M. de Val « Carlos (4) ». Comme il en avait fait la remarque à Henry, celui-ci lui à communiqué comme puisée à cette source une information « ridicule » concernant la pose de torpilles ennemies dans les environs du port de Dieppe, information qui n’a pas résisté à la première enquête (5). Le capitaine François a de même affirmé que, comme chef de service, il n’a recu de M. de Val Carlos aucun renseignement et qu'il n’a jamais eu l’occasion de constater qu'il en ait fourni auparavant (6). Il s'agissait donc de récompenser par cette rémunération prolongée un service particulièrement important rendu en décembre 1894, c'est-à-dire à l’époque même du premier procès. :
A ce moment-là, Henry, dans une déclaration théâtrale,
(1) Du Paty de Ciam, Enq. crim. I, 195.
(2) Général Mercier, Enq. crim. J, 261. — Général Gonse, Enq. crim. I,
(3) Rapport Crétin du 4 novembre 1903. Enq. crim. I, 14. (4) Picquart, Enq. crim. I, 655.
(5) Picquart, Enq. crim. I, 655.
(6) François, Enq. crim. I, 638.
venait de produire des révélations que lui aurait confiées ce haut personnage diplomatique. Ne peut-on pas se demander si ce service important rendu par M. de Val Carlos n'a pas uniquement consisté à autoriser par son silence cette déposition mensongère ? Une collusion entre ces deux témoins paraît d'autant plus vraisemblable que ces mensualités ont été soigneusement cachées au chef du service, le lieutenantcolonel Picquart (1), et que, dans la crainte qu'il ne les ait connues, Henry n'a pas hésité à imposer à Gribelin un long et fastidieux travail en vue de supprimer de ces registres toutes traces apparentes de ces versements. La nature des relations d'Henry et de M. de Val Carlos nous confirme dans celte opinion ; ‘pour être intimes, elles n'en présentaient pas moins un caractère mystérieux ; sans doute ils étaient très liés, ils se rencontraient fréquemment dans certain établissement de la rue Royale (2), ils entretenaient même une correspondance, si bien qu'une des lettres trouvées sur Henry au moment de sa mort émanait de Val Carlos (3), et pourtant, contrairement aux habitudes de ses collègues (4), M. de Val Carlos, attaché militaire à l'ambassade d'Espagne, n'est jamais venu au Ministère de la Guerre (5). Le général Gonse ne le connaît même pas de vue {6), ni le lieutenant-colonel du Paty de Clam (7), ni le commandant Lauth (8), m le capitaine Juneck (9), ni le lieutenant-colonel Picquart (16) ne l’oné aperçu dans les bureaux du Ministère et n'ont été en relations avec lui. À la mort du lieutenant-colonel Henry, ce « fidèle ami de la France » à rompu toutes relations. En vain le capitaine Junek a-t-il essayé, par l'intermédiaire de, Guénée, de se mettre en rapports avec lui 11). M. de Vai Carlos n'a pas acceplé le rendez-vous qui était sollicité de lui. C'était avouer, semble-t-il, qu'il avait été uniquement à la dévotion d'Henrv el que ses relations avec lui présentaient un carac-
(1) Picquart, Enq. crim. 1, 656. — Cpr. Général de Boisdeffre, Eng. crim, T, 480.
(2) Junck, Enq. crim. I, 509.
(3) M. G. Dossier suicide Henry.
() Fear Enq.-crim..T, 655.
Val Carlos, Enq.-crim. 1, 157.
(e) Général Gonse, Enq. crim. I, 212.
(7) Du Paty de Clam, Eng. crim. I, 195.
(8) Lauth, Enq. crim. L, 537.
(9) Junck, Enq. crim. 1, 507-508.
10) Picquart, Enq. crim. I, 657 (11) Junck, Enq. crim. I, 508.
tère tel qu'elles ne pouvaient se continuer avec son successeur. :
A la lumière de cette interprétation, les démarches et les manœuvres qui ont suivi reçoivent leur explication claire el logique.
S'agit-il de la conservation de la double comptabilité ? Le général Gonse à vivement insisté sur ce fait qu'il considère cemme de nature à justifier sa conduite : « Ce qui prouve « notre bonne foi, a-t-il dif, c'est que nous avons conservé « les anciens registres que nous n'étions nullement tenus de « conserver. Si nous les avions détruits, brûlés, personne « m'aurait pu nous dire quoi que ce soit (1) ».
M. le contrôleur général Crétin donne du fait une double éxplication : ou bien l'archiviste Gribelin, qui n'avait pas compris la gravité de l'acte qu'on lui avait donné l’ordre d’accomplir, à vu ses scrupules de vieux comptable se réveiller quand il s'est agi de jiacérer ou de brüler les registres ; ou bien les officiers coupables voulaient se réserver la faculté de produire l'une ou l'autre des deux comptabilités suivant les circonstances (2).
C'est à celte dernière considération que l’on doit suivant aous la conservation du registre n° 3. Il fallait en effet prévenir toute lentative de désaveu de la part de M. de Val Carlos à une époque où les partisans de la revision menaïient une très vive campagne ; 1l fallait disposer contre lui d’une arme assez puissante pour le déterminer à venir confirmer devant un nouveau Conseil de guerre la déposition d'Henry, si les circonstances l'exigeaient. Les officiers du bureau des renseignements, en gardant soigneusement la preuve écrite de faits dont la divulgation élait de nature à briser la carrière de M. de Val Carlos eb à détruire sa situation mondaine, possédaient un instrument précieux, dont ils ne pouvaient senger à se dessaisir, puisqu'il contraignait le marquis à se sclidariser avec eux.
S'acit-1l des démarches de Guénée ?
Plusieurs mois après la condamnation de Dreyfus en 1894, M. de Val Carlos a recu la visite de l'agent Guénée, venu pour
(4) Général Gonse, Enq. crim. f, 221. — Général de Boisdeffre, Enq. crim., I, 493
(2) Crétin, note du 7? mars 1904, et Eng. crim. I, 299.
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le prier de donner l'affirmation écrite que les faits constatés au Ministère de la guerre étaient imputables à Dreyfus (1).
p. 476 Cette démarche est demeurée vaine. Elle paraît avoir eu un double motif : Henry eût été heureux de posséder cette attestation écrite qui eût enlevé à M. de Val Carlos toute possibilité de proclamer ultérieurement la fausseté des déclarations qui lui avaient été attribuées ; d'autre part, le lieuténant-coionel Picquart, qui était alors à la tête du service des renseignements, désirait obtenir de M. de Val Carlos des éclaircissements sur les circonstances dans lesquelles il avait été amené à connaître la présence d'un traître au 2° khureau de l'Etat-Major. Henry, à qui il avait demandé d'intervenir en ce sens auprès de son ami (2), se trouvait très précocupé à la pensée qu'il serait obligé d’avouer à son chef le résultat négatif de sa mission, et il cherchait à oblenir une déclaration écrite qu'il pût lui présenter.
S'agit-il de la démarche du général Roget ?
La campagne ouverte en faveur de la revision avait fait de grands progrès, le suicide d'Henry ayant ébranlé bien des convictions. Certains officiers étaient très inquiets de la passion avec laquelle étaient discutées les charges produites en 1894.
Quelle allait être l’attitude de M. de Val Carlos en présence de ces événements ? N'allait-il pas se séparer du service des renseignements dans la crainte que la supercherie ne vint à être découverte ? La supression de sa mensualité, son refus d'entrer en pourparlers avec les successeurs d'Henry ne lui permettaient-ils pas de recouvrer son indépendance ? Il importait tout à là fois de le rassurer et de le pressentir en lui rappelant, si besoin était, l'intérêt puissant qu'il avait à faire cause commune avec les officiers du bureau des rensergnements.
Tel semble avoir été le but de la démarche du général Roget ; la résistance que M. de Val Carlos a opposée à Guénée avant d'accorder cette entrevue montre qu'elle avait dû être pénible pour son amour-propre (3).
La démarche du colonel de la Cornillière, faite auprès de NI. de Val Carlos à la veille du procès de Rennes, est aussi
(1) Val Carlos, Eng: crim. I. 155, 162.
(2) Picquart, Enq. crim. I, 655. (3) Général Roget, Enq. crim. I, 602 et 603.
significative. Deux versions en ont été produites, qui se complètent l’une l'autre, contribuant à donner à l'incident sa véritable portée,
D'après M. de Val Carlos, la visite de son beau-frère aurait été à son égard un procédé d’intimidation ; elle a eu pour but de l’informer qu'au cas où il « bougerait » pendant les débats, il serait « brisé » (1).
D'après le général Mercier qui l’a provoquée (2), elle a été inspirée par le désir de l’avertir qu'il allait être mis en cause, et de le déterminer à venir déposer devant le Conseil de guëérre au cas où son témoignage serait réclamé.
Nous pensons que chacune de ces deux affirmations contraires contiennent une part de vérité, mais qu'il convient de les rapprocher l'une de l’autre pour leur donner toute leur valeur. À la veille des débats, le général Mercier était absolument décidé à parler de M. de Val Carlos dans des termes qui devaient amener sa citation comme témoin. Il fallait à tout prix le prévenir et lui faire accepter le rôle qu'on se proposait de lui faire jouer. Le colonel de la Cornillière lui a été dépêché dans ce but et c'est en ce sens que la déposition du général! Mercier nous parait exacte. La première réponse de M. de Val Carlos aurait été un refus indigné. L'entretien aurait pris alors une tournure très vive, comme le reconnait le général Mercier (3). Le colonel de la Cornillière aurait rappelé à son beau-frère que la preuve écrite de ses agissements antérieurs subsistait, et qu'au cas où il n'accéderait pas à l’arrangement proposé par le général Mercier, celui-ci se faisait fort de le briser ; et c'est en cela que la version de M. de Val Carlos nous paraît fondée. Celui-ci aurait alors cédé à la condition que tout serait mis en œuvre pour lui épargner, s’il était possible, cette épreuve. Ainsi s'expliquerait son ressentiment à l'égard du général Mercier, ressentiment dont la Chambre criminelle a élé à même de constater la vivacité (4). ;
En 1899, il a donc été obligé de conserver une attitude passive :; il lui à été impossible de rompre le silence et de protester contre les allégations, dont les allusions suffisam-
() V DarlosMEnoNCRmMAMlo MIS TETE:
(2) Gone + Mercier. Enq. crim. I, 274.
(3) Val Carlos, End. crim. 1, 157, 734. — Général Mercier, I, 274-276. (4) Val ce Enq. crim. 1, 156.
ment explicites du général Mercier et des autres témoins lussaient deviner l'auteur, alors que les trois articles du Voltaire et du Figaro les lui attribuaient, en le nommant en toutes lettres (1). En acceptant les mensualités dont la preuve écrite avait été conservée, il avait abdiqué sa liberté et son honneur entre les mains d'hommes dont il reconnaît avoir été la victime (2), dont il a été plutôt le complice, et qui ont été sur le point de l'acculer au faux témoignage.
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On comprend que M. de Val Carlos n'ait pas voulu souscrire à ces conclusions si sévères pour sa conduite, si humiliantes pour so amour-propre. Aussi s'est-il efforcé de rejeter les prémices, dont elles avaient été déduites comme des conséquences logiques, et a-til cherché à donner de ces incidents une version toute différente.
Après la publication dans le Gi Blas du 24 février 190% d'un article intitulé : La revision du procès Dreyfus, le général Roget et M. de Val Carlos, dans lequel étaient signalés les mystères de la comptabilité du service des renseignements, M. de Val Carlos à envoyé à ce journal une lettre rectificative ainsi conçue : « Les faits sont inexacts ; J'y cppose « le démenti le plus formel, et les mentions, qui en seraient « portées sur des registres ou sur des feuilles de papier « délachées, constitucraient des faux en ce qui me con- « cerne (3) ».
Devant la Cour de Cassation, M. de Val Carlos à affirmé de la façon la plus énergique n'avoir jamais touché personnellement ni annuités ni mensualités (4). Les sommes inscrites sous les pseudonymes qui le désignent ne lui ont pas été effectivement versées (5).
Il est très difficile de vérifier le bien fondé de ces allégations. Seuls deux hommes possédaient la clef des caisses du service et pouvaient disposer des fonds secrets : l'archi-
(1) Ê ’oltaire, 1, 10 et 30 août 1899. — Figaro, 22 août 1899. (2) Val Carlos, Enq. crim. I, 156.
(3) Val Carlos, Eng. crim. [, 152.
(4) Val Car 10S, Enq. crim. TL, 152, 153.
(5) Val Carlos, Encres:
viste Gribelin et le lieutenant-colonel Henry (1). Or, Gribelin
ne connait même pas Val Carios ; il ne lui à pas personnellement versé de mensualités (2). Quant à Henry, si l'on en P: #78 croit le capitaine Junck, ce serait lui qui aurait personnellement effectué les versements entre les mains de M. de Val Carlos (3). Mais il est mort et l'on ne peut, sur ce point, oktenir d'éclaireissements définitifs.
Les agissements d'Henry ne rendent pas, d'autre part, invraisemblables les allégations opposées par M. de Val Carlos aux mentions de là comptabilité. I est en effet établi que certaines sommes portées en dépense sur les registres n’ont pas été effeetivement dépensées, et qu'elles ont été gardées par Henry pour alimenter une sorte de caisse noire, dont il se réservailt l'entière disposition. L'examen de Ia comptabilité a donné lieu aux remarques suivantes. Alors que Gribelin a toujours inscrit en face des dépenses les numéros des reçus délivrés par les personnes à qui des sommes étaient remises (4), il est un certain nombre de versements, entre autres ceux portés sous la rubrique « Services fron- {ières », à l'égard desquels cette règle n'a pas été observée (5). Interrogé sur cette particularité, Gribelin à lui-même reconnu que ces sommes, quoique portées en dépense, n'avaient pas été en réalité dépensées, mais avaient été mises de côté par Henry pour l’organisation d'un service dans le Luxembourg en cas de guerre (6). Après la mort d'Henry, le premier soin de Gribelin a été de supprimer cette caisse secrèle et de faire rentrer dans la caisse du service tous les fonds qui en étaient irrégulièrement sortis. 25 ou 26,000 fr. auraient été ainsi retrouvés, ainsi qu'en fait foi un procèsverbal de récolement dressé à cette époque (7). En présence d'une comptabilité qui s’accommode de telles pratiques, il ne serait pas absolument impossible que les mensualités inscrites sous les noms V. C. Vésigneul ou Juana eussent été versées à la caisse noire, au lieu d'être remises à leur destinataire apparent, le marquis de Val Carlos.
(1) François, Enq. crim, I, 6:
(2) :Gribelin, Eng. crim. 1, 1 (3) Junck, Enq. crim. 1, 509.
(4) Picquart, Enq. crim. I, 680.
(5) Gribelin, Enq. crim. I, 914.
(6) Gribelin, Enq. crim. I, 914.
(7) Gribelin, Enq. crim. I, 914, 917, 918.