‹ L'affaire DreyfusChapitre 16 sur 178 · INFORMATION DU COMMANDANT D'ORMESCHEVILLE · texte numérisé non relu

INFORMATION DU COMMANDANT D'ORMESCHEVILLE

Le commandant d'Ormescheville, rapporteur près le 1® Conseil de Guerre de Paris, fut chargé de la procédure. Le lieutenant-colonel Picquart atteste que « pendant l'instruction « il le vit plusieurs fois arriver au Ministère et qu'il est cer- « Lain que du Paty n’a cessé un instant de s'occuper de cette « instruction » (2).

La même influence allait donc s'exercer que pendant l’enquête, et le même esprit, dominer toute l'information.

Le commandant d'Ormescheville a entendu vingt-trois témoins (5) : 1l en a résumé les dépositions, « en les accentuant bien plutôt qu'en les affaiblissant » dans son rapport du 3 décembre tendant à la mise en jugement (4).

Il appert des témoignages recueillis, dit-il, que le capitaine Dreyfus pendant les deux années qu'il a passées comme stagiaire à l'Elat-major de l'armée s'est fait remarquer dans différents bureaux par une altitude des plus indiscrèles, par des allures étranges ; quil a notamment ëélé trouvé seul à des heures tardives, où en dehors de ceiies affectées au travail, dans les bureaux autres que le sien, ét où il n'a pas élé conslalté que sa présence füt nécessaire...

manière à faire souvent son service à des heures en dehors de celles prévues par le règlement, soit en demandant l'autorisation à ses chefs pour des raisons dont on n'avait pas alors à vérifier l'exactitude, soit en ne demandant pas cette autorisation. Cette manière de procéder a permis au capitaine Dreyfus de se trouver souvent seul dans les bureaux auxquels il appartenait, et d'y chercher ce qui pouvait l'intéresser.

Dans le même ordre d'idées, il a pu aussi, sans être vu de personne, pénétrer dans d’autres bureaux que le sien pour des molifs analogues. Il a été aussi remarqué par son chef de section

(1) Ordre d'informer ; Proc. Paris, cole 71.

(2) Ficquari, Cass. 99, I 128 et Rennes I, 378. — (Cpr. du Paty dé Clam,

Rennes III, 510. ‘ LUARE (3) Proc. Paris. cotés 76 à AU 3 Cass. 99, IT, 287-296. :

(4) Ranp. B. B. 15.

que, pendant son stage au 4° bureau, le capitaine Dreyfus s'était surtout attaché à l'étude des dossiers de mobilisation, et cela au détriment des questions de service courant, à ce point qu'en quittant ce bureau il possédait tout le mystère de la concentration sur le réseau de l'Est en temps de guerre... En somme, il résulte de la déposition de plusieurs témoins que le capitaine Dreyfus à souvent attiré sur lui la juste suspicion de ses camarades, qui le lui ont montré d'une façon bien nette, comme le capitaine Boullenger, en ne répondant pas aux questions indiscrètes qu'il lui posa sur des alfaires secrètes ou confidentielles qu'il traitait (1), ou encore comme le capitaine Besse, qui, le voyant travailler dans son bureau le 8 septembre dernier sur du papier particulier, au lieu de le faire sur un document similaire à celui qu'il avait à mettre à jour, lui en fit l'observation (2), cu encore le capitaine Maistre, lui disant qu'il lui communiquerait des travaux confidenliels dont il pouvait ètre chargé, mais sur place et dans son bureau seulement (3). 11 semble que ce système de furelage, de conversations indiscrètes, voulues, d'investigations en dehors de ce dont il était chargé, que pratiquait le capitaine Dreyfus, était surtout basé sur la nécessité de se procurer le plus de renseignemenis divers possible, oraux ou écrits, avant de lerminer son stage à l'Etat-Major de l'armée. Cette attitude est louche, et à nombre de points de vue présente une grande analogie avec celle des personnes qui pratiquent l'espionnage.

Le commandant d'Ormescheville constatait ensuite que, dans ses interrogatoires répétés du 5 au ‘9 novembre, Dreyfus n'avait cessé de protester de son innocence, d'affirmer qu'il n'était pas l’auteur du bordereau, et que, si les experts prétendaient que ce document était de son écriture, c’est qu'il était l'œuvre d’un faussaire. Il] déclarait que « les « réponses de Dreyfus avaient toujours été obtenues avec une « grande difficulté. et qu'il en résultait cette pénible impres- . «Sion qu'il voilait souvent la vérité, et que toutes les fois « qu'il se sentait serré de près, il s’en tirait sans trop de « difficulté, grâce à la souplesse de son esprit. »

Le commandant d'Ormescheville ajoutait que la conduite privée de Dreyfus était loin d’être exemplaire ; il lui reprochait des relations galantes avec deux femmes mariées et sa fréquentation de plusieurs cercles de Paris où l’on jouait beaucoup. Mais, conmime M. Du Patÿ de Clam, il attribuait surtout, comme mobile au crime, la rancune que Dreyfus avait gardée de « la cote d'amour » et de son numéro de sortie de l'Ecole de guerre, qui, grâce à elle, avait été inférieur à celui qu'il espérait obtenir.

(1) Voir page 301.

@ et 3) Voir pages 301 à 305.:

Il signalait enfin les facilités que Dreyfus avait eues, suivant lui, pour se rendre en Alsace, sans être inquiété par les autorités allemandes, sa connaissance approfondie de l’allemand, ses notions d'italien, et lx « souplesse, voire l’obsé- « quiosité de son caractère, qui convient beaucoup dans les « relations d'espionnage avec les agents étrangers. »

On ne peut manquer, semble-t-il, d'être frappé à la lecture de ce document de l'esprit qui l’a inspiré, de ses tendances, de ses déductions, en même temps que de son vide absolu. Pas un fait n’y est précisé. Tout y reste à l’état d'allégations vagues, qui s'évanouiront dès qu'on les pressera. Tout y devient à charge contre l'accusé, même les faits les plus naturels, et jusqu'à l'excellence de ses réponses, qui, déconcertant le magistrat instructeur, ne sont plus pour lui dès lors qu'une preuve d'habileté et de dissimulation.

Mais il est surtout un point que nous tenons à signaler ici parce qu'il nous permet de saisir en flagrant délit la façon de procéder de toute l'information. Nous venons de voir que le rapporteur reprochait à Dreyfus « ses fréquentations dans les cercles de Paris où l’on jouait beaucoup », ses relations avec des femmes galantes : il trouvait dans les besoins d'argent qui devaient en résulter l'un des mobiles du crime. Le fait qu'il relevait ainsi sur des renseignements fournis par un agent du Ministère, le sieur Guénée, valait d'être apuré avec le plus grand soin : Dreyfus le contestait avec la plus grande énergie. M. d'Ormescheville n’a pas entendu un seul témoin sur ce point capital.

Les cercles tripots de Paris, tels que le Washington club, le Betting club, les Cercles de l'Escrime et de la Presse, écrit-il dans son rapport, n'ayant pas d'annuaires, et leur clientèle étant en général très peu recommandable, les témoins que nous aurions pu trouver auraient été très suspects : nous nous sommes par suile dispensé de les entendre (1).

M. d'Ormescheville n’en a pas moins fait état contre Dreyfus de ces témoignages qu'il n’a pas recueillis : il a relevé dans son rapport comme acquis ce qu'ils auraient, suivant lui, dù lui dire, s'il les eût entendus. Et c'est d'autant plus grave que, s'il eût fait tout son devoir, il eût appris du Préfet de police, M. Lépine lui-même, que, dès le commence-

(1) Rapp. d'Ormescheville, 3 décembre 1894, Cass. 99, II, 83.

ment de novembre, il avait, à la demande de l’Etat-Major, fait vérifier avec le plus grand soin les allégations fournies par Guénée, et que cette enquête, consignée dans deux rapports du 4 et du 18 novembre 1894 (1), avail établi que l’on avait confondu l'inculpé avec d’autres homonymes ; qu'il était personnellement inconnu dans les cercles de jeux de Paris, et qu’en ce qui concernait les relations galantes, la conclusion était très dubitative. Les rapports qui contenaient ces renseignements avaient été remis à l'Etat-Major, suivant toutes vraisemblances au commandant Henry : favorables à l'accusé, ils ont été supprimés par l'accusation, et n'ont été produits qu’en 1899 devant la Cour de Cassation, qui en apprit par hasard l'existence et s’en fit délivrer par la Préfecture de police de nouvelles expéditions qui sont désormais jointes au dossier (2,.

Le commandant Henry et le général Gonse ne s’en sont pas du reste tenus là en ce qui concerne cet incident. Lorsqu’en 1898, le général Billot prescrivit de classer et de remanier le dossier secret, et chargea de ce soin M. le lieutenant de réserve Wattinne, le lieutenant-colonel Henry présenta à celui-ci, comme des rapports officiels de la Préfecture de police, les notes de Guénée, dont les rapports supprimés des 4 et 19 novembre 189% avaient démenti toutes les allégations. Et le général Gonse ne craignit pas d'écrire dans son rapport du 1% juin 1898 qu'il joignit aux pièces et fit approuver par le général de Boisdeffre :

Dreyfus avait, d'autre part, la passion du jeu. I existe à Paris des cercles en apparence régulièrement constitués, qui ne sont en réalité que des tripots et qui ne vivent que grâce à la tolérance de la police. Les noms des visiteurs ne sont pas inscrits. La Préfecture de police affirme cependant avec une rare énergie que Dreyfus a fréquenté successivement le Cercle Washington, le Beltting club et le Cercle de l'Escrime. Il y devait des sommes importantes. On sent, en lisant ces renseignements, que la Préfecture de police a reçu des déclarations précises et formelles ; mais que les personnes qui ont fait ces déclarations. ont averti à l'avance qu’elles

refuseraient de témoigner en justice, pour conserver aux cercles

leur renommée d’absolue discrétion, et pour échapper à une fermeture certaine (3).

On reste confondu devant une telle audace.

(1) Voir leur texte : Cass. 99. IT, 349.

(2) Lépine, Cass. 99, IT, p. 11 et 12.

(3) Rapport Gonse-Watlinne, du 1° juin 1898, in fine.

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