MAD
Mon très cher ami,
Hier au Soir j'ai fini par faire appeler le Médecin qui m'a défendu de sortir. Ne pouvant donc aller chez vous demain, je vous prie de venir chez moi dans la maiincée, car D... m'a porté beaucoup de choses très intéressantes, et il faut partager le travail, ayant seulement dix jours de temps.
Tâchez donc de dire à [...] que vous ne pouvez pas monter. .. Tout à vous.
L'intérêt de cette pièce résidait dans ce fait qu'elle indiquait l’initiale de la personne qui renseignail les agents B. et A. et de ce chef elle semblait constituer une charge très sérieuse contre Dreyfus.
Or il résulte d'un procès-verbal dressé le 6 octobre 1903 par le capitaine Targe et les officiers d'administration Gribelin et Dautriche qu'à cette date, ayant procédé à des recherches dans les archives de la section de statistique, ils
“ont trouvé dans un cartonnier portant l'indication : « 1894,
Bordereaux du Cabinet du Ministre n° 1 à n° 48 » un boräereau coté sous le n° 33 daté du 21 mars 1894, signé du colonel Sandherr et contenant deux documents secrets et d’autres pièces. L'un de ces documents est la copie faite à la machine à écrire de la pièce reproduite ci-dessus, avec cette différence que, tandis que dans la pièce originale on lit maintenant : « car D... m'a porté », la copie contient : « car P... m'a porté ».
Il a été constaté de plus que les deux documents secrets étaient contenus dans une chemise donnant leur analyse, la date du 21 mars 1894, le tout écrit de la main de Gribelin et revêtu de la signature du colonel Sandherr (2).
M. le Garde des Sceaux a vu dans ces constatations les présomplions les plus graves que l'initiale D... qui figure dans la pièce n° 371 constitue une altération et par conséqeunt un faux (3). De l’ensemble de ces circonstances il lui a paru résulier un fait de nature à établir l'innocence du condamné. La Chambre criminelle s’est livrée sur ce point aux plus minutieuses investigations et nous avons à préciser les résultats de son enquête.
(1) Dossier secrel, pièce n° 371.
(2) Procès-verbal du 6 octobre 1903, Enq. crim. I, 11.
(3) Lettre du Garde des sceaux au Procureur général près la Cour de Cassation, 25 décembre 1903 ; Enq. crim. 1, 23.
Le procès-verbal du 6 octobre 1903 constate la différence qui existe entre la pièce originale n° 371 et sa copie en ce qui concerne l'initiale contenue dans son texte. Celte différence avait déjà fait l’objet d'un premier procès-verbal dressé le 30 juillet 1903 par le général Zimmer, sous-chef de l'Etat- Major général de l’armée et par le commandant Targe (1).
Deux hypothèses sont seules possibles : ou la copie n’est pas la reproduction exacte de l'original auquel elle se réfère ; ou au contraire, postérieurement à l'établissement de cette copie, l'original a été gravement altéré dans le but de substituer l’initiale D à l’initiale P préexistante. Or il n’est pas douteux que c’est cette dernière hypothèse qui est la vraie et qu'un faux a été commis sur l'original, pour en faire une nouvelle charge contre Dreyfus.
Il suffit en effet de se livrer à un examen serré de la pièce n° 371 pour se convaincre que l'original a été l’objet de graves alltéralions, qui sont de nature à le rendre des plus suspects.
A l'endroit où se trouve l’initiale, on remarque les traces d'un grattage qui a atteint le quadrillage et qui semble avoir eu pour but de faire disparaître {out vestige d’une ancienne lettre majuscule, que la nouvelle devait recouvrir. Cette lettre D, ainsi que les points d’élision qui la suivent, paraissent avoir été {tracés avec un crayon plus mou que le corps du billet. Les points d’élision sont en outre empâtés et semblent cacher des éléments de lettres minuscules.
Ces faits n'ont pas échappé à l'attention des officiers qui ont examiné la pièce. Le lieutenant-colonel du Paty de Clam a fait connaitre à la Cour les doutes et les soupçons qui lui sont venus à l'esprit. Sa suspicion avait été éveillée par la forme du D quand il a vu la pièce pour la première fois le 17 ou le 19 novembre 1897, puis par l'empâtement des trois points d’élision et par une certaine défloraison du glacé du papier, quand il l’a examinée de nouveau en 1898 (2j. Il est revenu sur ce point dans une autre partie de sa déposition : une étude minutieuse du document faite de concert avec le général Gonse et en prenant comme point de comparaison une lettre authentique de l’agent B, n'aurait pas réussi à
(1) Général Zimmer, Enq. crim. I, 297. — Targe, Eng. crim.I, 54. (2) Du Paty de Clam, Eng. crim. I, 202.