‹ L'affaire DreyfusChapitre 164 sur 178 · TE · texte numérisé non relu

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à l'encre rouge. Elle est en outre contenue dans une enveloppe sur laquelle le général Gonse a écrit de sa main: « Lettre d'avril 1894 où il est question de l'organisation des chemins de fer », et l'enveloppe porte en outre, à l'encre rouge, la mention « pièce 59 », de l'écriture du général Gonse (1). :

Toute l'argumentation à laquelle celte pièce à donné lieu repose sur la date qui lui a été attribuée. Dreyfus a été, en effet, attaché au 4° bureau pendant le 2° semestre de 1893 ; il a appartenu à la section la plus importante, celle qui s’occupe de l’organisation des transports stratégiques ; à la fin de décembre 1893, il a assisté à une conférence sur l’orga-

nisation militaire des chemins de fer français. Il a donc été

très en situation de fournir les renseignements annoncés dans la lettre et, si celle-ci était d'avril 1894, elle eût pu parfaitement le viser. Pour comprendre ‘es explications qui vont suivre, il faut savoir que le bureau des Renseignements «dressait tous les jours au Chef d'Etat-Major et tous les deux jours au Ministre un bulletin comprenant les renseignements intéressants recueillis par la section pendant les jours précédents. Ce bulletin consiste dans un bordereau énumérant les pièces qu'il contient et formant une cote dans laquelle figurent les copies des documents arrivés au service pendant la période: à laquelle il se réfère (2).

Or, il résulte d’un procès-verbal dressé le 17 octobre 1903 par le capitaine Targe et les officiers d'administration Gribelin et Dautriche (3: que, dans le bulletin des renseignements établi le 1% avril 1895 et signé par le colonel Sandherr, bulletin énonçant deux documents el seize pièces diverses, on à découvert une copie de la pièce 26, de la main de Gribelin, et faite au moment de l'arrivée de cette pièce à la Section de statistique. Le document porte ia date : « 28 mars, 3 heures du soir ».

Son authenticité ne peut être mise en doute ; elie est de la main même de Gribelin, qui l’atteste en ces termes : « Cela « a été copié et très certainement par moi (4) ». Il se porte

(1) Ce numéro 59 est celui qui avait été attribué à la pièce dans le rapport établi par le général Gonse et M. Wattinne le 1" juin 1898.

(2) Junck, Enq. crim. I, 515. — Général de Boisdeffre, Enq. crim. I, 492. — Gribelin, Eng. crim. I, 140. — Targe, Enq. eérim. I, 52. 4

(3) Procès-verbal du 17 octobre 1903. Dautriche, Enq. crim, I, 303-304.

(4) Gribelin, Enq. crim. I, 142.

fort des énonciations qu'elle contient (1) et de la date à laquelle elle a été faite, « 31 mars ou 1* avril 1895 (2) » : J’ai fait, a-t-il dit, deux copies qui sont certainement exactes...

I y a toutes les chances possibles pour qu'il n'y ait pas d'erreur ; car si je n'avais pas copié exactemen!, le Chef du service qui l'a

montré au Ministre s'en serait aperçu, puisqu'il avait vu l'origi-

nal..... J'ai copié ces pièces, le 1% avril probablement, sur des copies, et ces copies sont exactes autant que l'homme n'est pas sujet à erreur (3). ÿ

La copie faite pour le Chef d'Etat-Major a été également retrouvée dans le dossier du Service des renseignements ; elle est de tous points identique à celle que nous venons de décrire et qui avait été remise au Ministre. La date « 28 mars » cadre, du reste fort bien avec l’une des énonciations contenues dans la lettre : « Parce que, pour le 31, je dois envoyer à Rome ». Elle était pourtant incomplète, en ce qu'elle ne donnait pas le millésime. Mais la présence de cette copie dans un bordereau du 1% avril 1895, ainsi que l’atteste la,

signature du colonel Sandherr, au milieu de seize notes

diverses qui, toutes, sont de mars 1895, a, dès la première heure, conduit à penser que la pièce devait être du 28 mars 1895. On en a conclu que la date : « 28 mars, 3 heures du soir » figurait dans l’angle supérieur gauche, dont la déchirure est postérieure à la reconstitution du document, qu'une main criminelle l'a fait disparaitre et y a substitué frauduleusement, à l'angle inférieur gauche, la date « avril 1894 » dans le but de rendre la pièce applicable à Drevfus qui, le 28 mars 1895, était déjà à l’île du Diable (4). La Chambre criminelle ayant fait porler son enquête sur tous ces points, nous avons à en préciser les résultats et à en tirer les conclusions qui s'imposent en ce qui concerne l'instance en revision actuellement engagée.

Avant d'entrer dans la discussion des faits, il importe de rappeler quels sont les points définilivement élabiis par le procès-verbal du 17 octobre 1903 et ne donnant pas matière à controverse.

a) La pièce 26 a été certainement écrite un 28 mars à

(1) Gribelin, Enq. crim. 1, 142.

(2) Gribelin, Enq. crim. ], 142.

(3) Gribelin, Enq. crim. I, 143.

(4) Lettre de M. le Garde des Sceaux à M. le Procureur général près la Cour de Cassation du 25 décembre 1903, Enq. crim. I, 24.

3 heures du soir. Le commandant Cuignet ne le conteste pas : « Tout ce que je sais, a-t-il dit, et il n’est pas possible « de contredire cette constatation matérielle, c'est que la « pièce est d'un 28 mars (i;.

b) La copie faite par Gribelin est du 31 mars ou du 1% avril 1895. Cela résulte de la mention « 1% avril 1895 » mise de sa main sur la chemise renfermant dans le bordereau du 1° avril 1895 la pièce n° 26 (2).

ce) Cette copie figure dans le bulletin des renseignements au 1% avril 1895 adressé tant au Ministre qu'au chef d'Elat- Major général, ainsi que l’alteste la signature du colonel Sandherr.

L'indication du mullésime faisant défaut, deux hypothèses sont seules possibles : ou la pièce n° 26 est du 28 mars 1894 et la dale d'avril 1894 inscrite à l'angle inférieur gauche par le Bureau des Renseignements désignerail sa dale d'arrivée à la Section de statistique ; ou ele est du 23 mars 1895, la mention « avril 1894 » est un faux.

Or 1l est aisé d'établir que ia mention « avril 1894 » n'est pas seulement suspecte, mais qu'elle se heurte à des invraisemblances qui deviennent bientôt des impossibihtés absolues. |

Elle est suspecte, car elle est l'œuvre du lieutenant-colonel lienry. Le général Roget se borne, il est vrai, à déclarer qu'elle a élé écrite « au Service des renseignements pro- « bablement par Henrv (3) ». Mais M. 'Waltinne est beaucoup plus affirmatif ; pour lui « c'est Henry qui avait écrit cela ; « c'était la dale de réception indiquée par le colonel « Henry (4) ». Et Gribelin n’est pas moins net : « C'est l’écri- «vture d'Henry;ñüilen'y.a pas de doute ; cest bien Jui qui « avait ce service-là en 1894 (5). »

Celte date n’a d'ailleurs pas été apposée par Henry dès la réception de la pièce. En effet, l'usage de porter au bas des decuments qui arrivaient par la voie ordinaire la date de

1) Commandant Cuignet, Enq. crim. I, 801.

2) Gribelin, Eng. crim. I, 142.

3) Général Roget, Eng. crim. I, 611.

4) Wattinne, Eng. crim. I, 871.

5) Gribelin, Enq. crim. I, 141.

leur arrivée n'a été mis en vigueur qu'après le procès Zola à la suite des incidents auxquels a donné naissance celte pratique défectueuse de ne pas relever la date de l’arrivée des pièces dans le service. C'est le commandant Lauth qui a le premier renoncé aux anciens errements (1). Le lieutenant. colonel Picquart est particulièrement affirmatif sur ce point : « On n'avait pas, de mon temps, l'habitude d'inscrire les « dates sur les pièces qui entraient au bureau, et cela afin « de leur laisser jeur caractère d'authenticité (2)... La men- « tion à l'encre rouge « avril 1894 » a élé faite postérieure- « ment à mon départ du Service des renseignements (3) », c'est-à-dire postérieurement au 16 novembre 1896. Inscrite à une époque aussi tardive, elle présente d'autant moins de garanties que le lieutenant-colonel Henry ne pouvait la déterminer qu'en ayant recours à ses souvenirs ; Car à leur arrivée les pièces n'étaient pas « bordereautées », et n'étaient l’objet d'aucun enregistrement ; la section ne tenant pas de registre où fût constatée la date de réceplion des documents qu'elle se procurait (4), les officiers se contentaient de les empiler dans des cartons, puis de les déposer dans un coffre-fort qu'Henry avait fait placer dans son bureau (5). Aussi le lieutenant-colonel Picquart estime-t-ià très justement qu'étant donné le temps écoulé, il est très difficile d'admettre qu'on ait pu apposer une date exacte sur la pièce (6). C’est également l'avis du général Mercier, qui reconnaît qu «en principe « on ne marquait pas la date d'arrivée des documents, parce « que cette date était toujours elle-même très indécise (7) ».

Il ne faudrait pas croire que la mention portée sur l’enveloppe pût contribuer, en confirmant l'inscription faite par Henrv, à lui donner l'autorité qu'elle ne peut avoir par ellemême. Sans doute sur cette enveloppe on lit cette suscrip- Hon écrite de la main du général Gonse: « Lettre d'avril 1894 « où il est question de l'organisation des chemins de fer ».

Junck, Enq. crim. I, 514. — Cpr. général Mercier, Eng. crim. I,

Lieutenant-colonel Picquart, Enq. crim. I, 670.

Général Gonse,'Enq. crim. I, 204. — Gribelin, Enq, crim. 1, 1#5. Capitaine Junck, Enq. crim. I, 514.

) Lieutenant-colonel Picquart, Enq. crim. I, 669.

(2) Lieutenant- colonel Picquart, Eng. crim. I, 669. )

(7) Général Mercier, Enq. crim. I, 264-265.

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Mais le général Gonse, qui reconnaît en ètre l’auteur (1), déclare qu'elle est d'avril ou mai 1898. Il n’a d'ailleurs vu la pièce n° 26 pour la première fois qu'en 1898 (2) ; et, s’il suppose qu'elle est arrivée au service en 189%, il n'a aucune raison de l'affirmer d’une facon absolue (3). L'inscription portée sur l'enveloppe n'est évidemment que la reproduction de celle qu'Henry a mise sur la pièce, et dès lors elle ne peut avoir plus de valeur que cette dernière.

Alors même quelle paraitrait vraisemblable, la mention : avril 1894 ne mériterait donc qu'une créance très limitée. Prouvons maintenant qu'à la supposer exacte, elle conduit à des conséquences inadmissibles. S'il est vrai que la pièce 26 est arrivée à la section de statistique en avril 1894, il est certain qu'elle n'a été copiée el placée dans le bulletin des renccignements que le 1* avril 1895. I] faudrait donc admettre que la pièce aurait séjourné un an d'avril 1894 à avril 1895 dans les bureaux de la seclion, avant d’être communiquée au Ministre et au chef d'Etat-Major de l'armée.

Au cours de l'enquête plusieurs témoins ont déclaré croire à la réalité de celte hypothèse. Le commandant Cuignet ne veut pas sans doute se prononcer d'une facon ferme sur la date qu'il convient d'ailribuer à la pièce ; mais il estime qu'elle peut avoir été livrée en 1894 et n'avoir été communiquée au Ministre el au chef d'Etat-Major qu'un an plus tard. De ce qu'elle se trouve dans un bordereau du 1% avril 1895, il ne faut pas pour lui en conclure qu'elle soit nécessairement du 28 mars 1895 (4). Le général Gonse estime que P- 507 l’on peut attribuer à un oubli de la pièce dans les archives de la section le long espace de temps qui se serait écoulé entre ia date de la réception et celle de la communication. Ce fait ne lui parait nullement extraordinaire, puisque les pièces ne sont pas « bardereautées » à leur arrivée et qu'il est dès lors impossible d'exercer sur elle un contrôle efficace (5). Le général Mercier n'est pas étonné de ce retard qui s'explique suivant lui par l'habitude qu'avait le colonel Sandherr de ne le saisir de communications de ce genre

(1) Général Gonse, Enq. crim. I, 206.

(2) Général Gonse, Eng. crim. I, 210.

(3) Général Gonse, Enq. crim: I, 207.

(4) Commandant Cuignet, Eng. crim,. I, 801. (5) Général Gonse, Enq. crim. I, 238.

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qu'après s'être assuré au moyen de « recoupements » ou de contre-épreuves, de l'authenticité du document (E).

Ces diverses explications n'ont pas paru salisfaisantes aux officiers qui, à raison de leur séjour au Service des renseigrements, élaient à même de bien connaître le fonctionnement des bordereaux.

Le lieutenant-colonel Picquart déclare en effet :

Qu'il est impossible que’cette pièce, qui serait arrivée en 1894, n'ait été portée que sur un bordereau de 189%. IL y avait au bureau ee qu'on appelait le lazareth, c'est-à-dire un carton dans lequel on mettait les pièces douteuses. Mais une pièce du genre de la pièce des chemins de fer était montrée tout de suite. Suivant le moment auquel ce qu'on appelait la voie ordinaire voyait le commandant Henry, il pouvait s'écouler entre la date à laquelle la pièce avait été prise et l'envoi du bordereau au Ministre 3, 408 10 jours, ou bien même, si le commandant Henry s'était absenté, peut-être le délai de un mois, mais c'est le maximum (?).

Le commandant Matlon, qui a été employé à la reconstitütion des pièces, n'est pas moins affirmatif. Il considère comme impossible qu'un document d'avril 1894 n'ait élé commuuiqué qu'en avril 1895 ; car de deux choses l'une : ou le document n'avait pas d'importance, et il n'élail pas commurniqué ; ou il en avait, et la communicalion, au Cas où il fallait recueillir un complément de renseignements, pouvail être retardée d’un moise, mais jamais d'un an (3). Dans sa déposition l'archiviste Gribelin a, à trois reprises, exprimé la mème opinion, déclarant « qu'il y a toutes chances possibles, pour que celte pièce ne soit pas restée un an entre les mains d'Henry (4) ».

Nous n'avons pas voulu nous en tenir à ces appréciations, si autorisées qu'elles fussent et nous avons tenu à faire vérifier les faits eux-mêmes. À notre demande, le capitaine Farge a fait relever par le chef du deuxième bureau de l'Etat-Major de l'armée les dates des documents secrets compris dans les bordereaux communiqués au Ministre par le Service des renseignements pendant le premier semestre de 1595. Le ranport donnant le résultat de ces recherches est au dossier ; on a constaté que toutes les pièces secrètes, qui ont été commu-

(1) Général Mercier, Enq. crim. 1, 266.

(2) Lieutenant-colonel Picquart, Eng. crim. I, 669, 670. (3) Commandant Matlion, Enq. crim. I, 244.

(4) Gribelin, Enq. crim. 1, 142, 143.

niquées, sont d'une date très voisine de la date d'envoi du bulletin des renseignements (1).

Il ny a que deux exceptions, mais aussitôt expliquées. Nous trouvons en effet dans le bordereau n° 29, du 11 mars 1895, une pièce secrète du 27 avril 1894. Mais le dossier de l'agent X.…., qui a fourni celte pièce établit qu'elle est arrivée au Service le 5 mars 1895 ; elle a donc élé communiquée au Ministre exactement six jours après son arrivée. Le bordereau n° 17, du 8 février 1895, contient une autre pièce datée du 5 novembre 1894 : mais c'est la date même du document qui émane d'un ministère étranger et il est bien certain que, signé à cette date à l'étranger, il n'a pu parvenir au Bureau des renseignements qu'ultérieurement, el sans qu'on ait pu la préciser, à une date qui n'est vraisemblablement que de quelques jours antérieure au 8 février 1895 (2).

Nous avons enfin retrouvé une note de la main du général Gonse qui montre qu'en avril 1898 il s'est préoccupé de la question.

Peut-on affirmer, y demandait-il, que les pièces arrivant par la voie ordinaire ne dataient jamais de plus d'un mois ? — Voici la réponse de la main d'Henry : « D'une manière générale les pièces ne dataient jamais que d’un mois ou cinq semaines au plus, quelquefois de deux ou trois jours seulement (3). »

Toutes ces constatations paraissent de nature à clore la discussion sur ce point, en détruisant l'hypothèse soutenue par des officiers qui, comme le commandant Cuignet et le général Mercier, n'ayant pas appartenu au Service des Renseignements, ne connaissent pas suffisamment sa méthode de travail et Son mode de fonctionnement.

Si nous admettions que la pièce n° 26 eût été livrée à la Section de statistique en avril 189%, nous nous {frouverions en présence d'une seconde invraisemblance encore plus grave. Il est inadmissible en effet qu'un document de cette importance n'ait pas figuré dans le dossier du procès de 1894, et qu'aucun des officiers, qui se trouvaient à la Section de etatistique, n’en ait gardé lé souvenir. Il est vrai que, devant le Conseil de guerre de Rennes, le général Mercier a, sur une

(1) Commandant Targe, Enq. crim. FI, 9$4.

(2) Targe, Eng. crim. I, 98%.

(3) Targe, Enq. erim. I, 983.

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interpellation de M° Demange cité « le billet dans lequel « l'agent B. disait qu'il allait avoir en sa possession l’orga- « nisation militaire des chemins de fer français » parmi les pièces composant le dossier secret de 1894 (1). Le lieutenantcolonel Picquart s’est élevé contre cette allégation, affirmant qu'au bureau des renseignements il avait eu sous les yeux le dossier secret et le commentaire de 1894 et que, ni dans l’un, ni dans l’autre, il n'avait jamais été question de la pièce n° 26 (2). Devant la Chambre criminelle, dans la dernière enquête, le général Mercier a dû reconnaître que sur ce point particulier sa déposition de 1899 avait été erronée : « Je crois, « a-t-il dif, qu'il y à erreur de mu part... parce que j'ai voulu « me rerseigner et j'ai demandé au commandant du Paty de « Clam qui avait formé le dossier et en avait fait le commen- « taire, si cette pièce y était comprise ; il m'a affirmé que « non ; il doit y avoir une erreur de ma part (3) ». Tout le monde est aujourd'hui d'accord sur ce point : il n’a pas été fait état de la pièce 26 devant le Conseil de guerre de Paris en 189%. |

Cela s'explique de soi, si, comme nous prétendons l’établir, la pièce est du 28 mars 1895 ; mais si au contraire, elle était du 28 mars 1894 et qu'elle eût été livrée à la Section de statistique en avril de la même année 1894, il serait incompréhensible qu'elle n’eût joué aucun rôle dans le procès

devant le Conseil de Guerre de Paris. Aussi bien le comman-

dant Cuignet ne saisit-il pas pourquoi cette charge, qu'il veut reporter au mois de mars 1894, n'a pas été relevée contre Dreyfus Icrs des premiers débats (4), et l'explication que cherche à en donner le général Gonse est manifestement insuffisante. Suivant Jui, le colonel Sandherr aurait peutêtre écarté cette pièce avec intention dans le désir de ne pas divulguer les secrets du service qu'il dirigeait (5). L'observation est sans portée ; les conditions dans lesquelles le dossier secret était communiqué aux juges du Conseil de guerre ne présentaient-elles pas à cet égard les plus absolues garanties de discrétion ? En quoi d'autre part la divulgation de la

(4) Général Mercier, Rennes I, 483.

(2) Lieutenant-colonel Picquart, Enq. crim. I, 654. (3) Général Mercier, Enq. crim. I, 258.

(4) Commandant Cuignet, Enq. crim. I, 802.

(5) Général Gonse, Enq. crim. I, 238.

pièce 26 eùt-elle été plus dangereuse que celle de tous les autres documents du dossier secret ?

D'aiileurs, si pour un molif quelconque, que nous n’apercevons pas, l’on n'avait pas voulu utiliser la pièce, les officiers du Ministère auraient tout au moins conservé le souvenir de son existence en 1894. Au Conseil de Guerre de Rennes, le général de Boisdeffre est le seul témoin qui ait déclaré l'avoir connue avant le procès Dreyfus. Mais devant la Chambre criminelle il n'a pas maintenu celte opinion et il s’est nettement rétracté (1). Les autres officiters ont déclaré, ou avoir toujours ignoré ce document, ou n'avoir été instruits de son existence que bien plus tard, en 1898 ou 1899. C'est d’abord le commandant Lauth, à qui il est impossible de faire préciser la date d'entrée de cette pièce (2), el le l'eutement-coloue] du Paty de CJam, à qui elle n'a jamais été montrée, et qui par suite ne peut se la rappeler (3). C'est le général Gonse qui après avoir dit à Rennes : « immédiatement après l'information Val Carlos, nous voyons une lettre de l'agent B. à l'agent A. qui parle qu'il a reçu l'organisation des chemins de fer, quil la remettra à l'agent A. Ceci se passait en 1894 », affirme maintenant n'avoir pas de souvenir de 1894 de cette pièce, et ne l'avoir connue que pour l'avoir vue en 1898, lors de la confection du rapport qu'il a dressé avec M. Wattinne (4). C'est aussi le général Mercier qui estime n’en avoir eu pour Ja première fois connaissance qu'au moment où il préparait sa déposition pour le Conseil de guerre de Rennes, encore qu'il ait dit inexactement à celui-ci que la pièce avait figuré au dossier secret communiqué en 1894 aux juges de Paris (5). Bien qu'ancien chef du Seévice des renseignements, le Heutenant-colonel Picquart ne l’a pas vue davantage. Pendant son séjour au Ministère, il n’en a Jamais entendu parler, et selon lui personne ne songeajit à en faire état contre Dreyfus ; aussi a-t-il cru à la découverte d'une pièce nouvelle, lorsqu'à Rennes il a entendu le général Mercier en faire l’une des bases de son argumentation (6).

La meilleure preuve que jusqu'en 1898 personne n’a cru

(4) Général de DORAenTe Sd crim. I, 483.

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(3) Du Paty de Clam, Enq. crim. I, 167, 186.

(4) Général Gonse, End. Cine 210;

(5) se néral Mercier, Eng. erim. I, 265.

(6) Lieutenant- colonel Picquart, Enq. crim. J, 654, 669-670.

Je

pouvoir lirer argument de cette pièce contre Dreyfus, c'est qu'elle n’a pas été introduite de suite au dossier secret, lors des remarñiements dont il a été l'objet, en vue de le compléter et de l’amplifier. Ces modifications ont été constatées dans des rapports, dont l'examen est à ce point de vue tout à fait significatif.

Le 1* d’entre eux, tout entier de la main du général ionse, est d'octobre 1897. Bien qu'intitulé : Bordereau des pièces secrètes établissant la culpabilité de Dreyfus en dehors de la procédure suivie devant le 1% Conseil de guerre du Gouvernement de Paris, il ne fait nullement état de la pièce dite des chemins de fer.

Le 2°, de janvier 1898, n'est que la reproduction du 1% sous la même rubrique.

Le 3° et le 4° rapports datés de mars et d'avril 1898 sont également muels en ce qui concerne celte lettre.

Un 5°, d'avril 1898, donne à son égard quelques indications incomplètes.

Et c’est seulement dans Je rapport fait par le général Gonse et le lieutenant Wattinne, le 1° juin 1898, que figure sous le n° 59 la pièce « des chemins de fer » avec la mention : Reçue en avril 1894°et l'indicalion soulignée que cette pièce est accusatrice de Dreyfus (1). Ce long retard serait invraisemblable, si la lettre était effectivement parvenue au Service en avril 1894 ; il s'explique au contraire aisément, si elle n'a été écrite que le 28 mars 1895 ; car, par elle-même, elle ne constituait pas un dossier accusateur, et il n'a été possible de la faire entrer dans le dossier secret qu'après l'avoir allérée, et jui avoir attribué une date fausse.

A raison des circonstances dans lesquelles elle a été apposée et des invraisemblances qu'elle soulève, Ia mention « avril 1894 » apparait done comme suspecte, et, selon les expressions du lieutenant-colonel Picquart, on est amené à croire qu'en inscrivant une date sur cette pièce, on a eu plutôt le désir de charger Dreylus que d'établir exactement la date d'entrée de la pièce (2).

(1) Commandant Targe, Enq. crim. I. 52.

(2) Picquart, Enq. crim. 669.

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Il est en effet aisé de démontrer qu'un nouveau faux a été commis et qu'il est non seulement improbable, mais même impossible, que la pièce n° 26 n'ait pas été écrite le 28 mars 1894.

Ainsi que l’a établ le procès-verbal du 17 octobre 1903 (1), le bulletin des renseignements du 1% avril 1895 contenait la copie de deux pièces secrètes : celle de la pièce n° 26 et celle d'une autre leltre ainsi conçue

28 mars, 6 heures du soir.

Cher ami,

Je vous prie, mon cher ami, de m'envoyer demain matin ce que vous avez copié du telémètre ; car, comme je vous le disais dans la lettre que mon domestique vous a apportée aujourd'hui à 3 heures, j'en ai besoin, devant envoyer le tout à Rome, et remarquant que dans ce même temps vous devez aussi copier la partie que j'ai copiée moi-même. Si, à 9 heures de demain matin, Charles n'est pas venu. j'enverrai le mien chez vous.

Tout à vous.

Cette copie a été faite par l'archiviste Gribelin dans les mêmes conditions que celle de la pièce 26, et comme celle-ci p. 511 présente toute garantie d'exaclitude. D'ailleurs, aucun témoignage ne s’est élevé pour mettre en doute la parole de Gribelin qui, sous la foi du serment, à affirmé l’absolue fidélité avec laquelie il a reproduit l'original de ce second document (3). Personne ne peut contester que les deux copies de ces deux pièces secrètes aient été faites le mème jour par la même main et aient été placées en même temps dans le bordereau du 1% avril 1895. Si l'on compare les deux copies, on s'aperçoit qu'elles sont datées de la même façon : l'une du 2S mars 3 heures du soir, l’autre du 28 mars 6 heures du soir, qu'elles sont signées du même prénom : Alexandrine, qu'elles sont écrites sur le même papier et que, d’après les renseignements portés en tête de ces deux pièces, il s’agit de deux lettres de l'agent B. à l'agent A. Ces deux billets ont le même objet : la réclamation à l'agent A. de pièces qui lui ont été communiquées, pour lui permettre de les copier,

(1) Procès-verbal du 17 octobre 1903, Enq. crim. I, 12. (2) Pièce 267 du dossier secret.

(3) Gribelin, Eng. crim. ], 142.

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et dont l'agent B. demande la restitution afin de pouvoir les envoyer à Rome :-si on rapproche les deux textes, on remarque que la deuxième lettre se réfère à la première, en indiquant que toutes deux ont été écrites à quelques heures d'intervalle ; on y lit en effet la phrase suivante :

Car, comme je vous le disais dans la lettre que mon domestique vous à apportée aujourd'hui à 3 heures...

I en résulte manifestement que les deux leltres se suivent, et qu'elles ont élé envoyées le même jour 28 mars, l'une à trois heures, l’autre à 6 heures du soir {1).

Lorsqu'au cours de l'enquête nouvelle, les adversaires les plus résolus de la revision ont été mis en face de ces cons- {atations, ils n'ont pu en disculer la rigoureuse exactitude. Le commandant Cuignet a reconnu qu'il y avait identité de date (2), et le général Mercier est convenu que les deux lettres paraissaient se faire suite (3). Mais, de même que la copie de la pièce 26, celle de la pièce 267, dite du télémètre, ne porte pas une date complète : l'indication du millésime fait défaut. Pour la retrouver, il faut se reporter à l'original de la pièce qui se trouve au dossier secret, et le comparer à. la copie. On remarque que l'original ne porte plus la date : 28 mars 6 heures du soir ; l'angle supérieur gauche du document où elle devait figurer a été déchiré ; mais le Service des Renseignements, probablement par la main d'Henry (4), a pris la précaution de reproduire à l'encre rouge el à l’angle inférieur gauche la mention 28 nars, en la complétant par l'indication du millésime 1895 ; el c'est ainsi que, grâce à cette suscription, Ia Section de statistique fournit elle-même la preuve que la pièce « du télémètre » est du 28 mars 1895, 6 heures du soir.

Cette constatation est du reste de tous points conforme à la vraisemblance. La pièce à été livrée au Bureau des renseignements vers le 1% avril 1895 : le général Gonse le reconnaît ; il ne conteste pas l'exactitude du rapport qu'il à fait en collaboration avec M. Wattinne et qui porte sous le n° 104 cette mention :

(1) Commandant Targe, Enq crim. I, 142.

(2) Commandant Cuignet, Enq. crim. ÏI, 801.

(3) Général Mercier, Eng. crim. I, 26%.

(4) Gribelin, Enq. crim. I, 141.

Reçue en avril 1895 lettre de B. à A. relative au télémètre, signée Alexandrine {1).

Elle à été placée dans le bulletin des renseignements du 1% avril 1895, et les notes diverses auxquelles elle à été jointe étaient foules du mois de mars 1895. Comme cette pièce est incontestahlement du 28 mars 1895, 6 heures du soir, comme jil est non moins certain que la pièce n° 26 à été écrite le même jour, il en résulte que celle-ci est, elle aussi, indiscutablement du 28 mars 1895 (2).

Celle conclusion doit apparaître à tous les esprits impartiaux, comme l'expression de la vérité ; elle nest que la déduction logique de prémisses dont l'examen des pièces du dossier ne permet pas de mettre en doute l'exactitude. Nous pourrions donc considérer ce point comme acquis, et borner là notre discussion, si nous ne tenions à répondre à toutes les objections qui ont pu être présentées.

Il est tout d'abord une hypothèsé qu'aucun témoin n'a exposée complètement, dont personne n'a osé garantir Ja réalité, mais à laquelle le commandant Cuignet a pourtant fait allusion, semblant insinuer qu'il n'était pas impossible d'y croire. Reconnaissant que les deux lettres avaient été écrites le même jour 28 mars par l'agent B, le commandant Cuignet ajoutait : « Rien n'’établit d'une facon certaine et

« mathématique que c'est le 28 mars 1895 plutôt que le:

« 28 mars 1894 (3).

D'après l'opinion que le commandant Cuignet paraît envisager, la mention : 28 mars 1895 portée à l'encre rouge sur la pièce numéro 267 ou du télémètre, de même que celle d'avril 1394 figurant sur la pièce numéro 26 ou « de l'organisalion des chemins de fer », désignerait, non pas la date d'origine du document, mais celle où il serait parvenu au Bureau des Renseignements. On appuie cette supposilion du témoignage de Gribelin qui a déclaré que « les mentions à l'encre rouge désignaient pro- « bablement la date d'entrée au service (4) ». Les deux billets auraient élé écrits le 28 mars 1894, mais auraient été livrés,

Général Gonse, Enq. crin. I, 237.

Commandant Targe, Enq. crim. I, 53.

Commandant Cuignet, Enq. crim. I, 801.

Gribelin, Eng. crim. I, 142.

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