‹ L'affaire DreyfusChapitre 23 sur 178 · DE LA CONDAMNATION DE 1894 A LA PREMIÈRE REVISION DE · texte numérisé non relu

DE LA CONDAMNATION DE 1894 A LA PREMIÈRE REVISION DE

Dreyfus fut atterré à la lecture du jugement qui le frappait. Conduit aussitôt après dans la salle de l'infirmerie, il eut une crise de désespoir (2). L'agent principal Ménétrier eut toutes les peines du monde à l'empêcher de se jeter la tête contre les murs (3). À la vue du commandant Forzinetti, il s’écria en entrant dans sa cellule : « Mon seul crime est d'être né juif. » Et il demanda à plusieurs reprises un revolver parce qu'il voulait se détruire (4). Le commandant le consola de son mieux : il lui fit jurer de ne pas chercher à se tuer en‘ lui faisant observer que chacun dirait : « Le traître s'est fait justice », et que son innocence pourrait être reconnue un jour ou l’autre (5).

On lui permit d'écrire à sa famille sous la surveillance du commissaire du Gouvernement Brisset (6). Il faut lire ses lettres à sa femme : c’est un long cri de protestation contre l'injustice dont il est l'innocente victime.

La veille de l'ouverture des débats, il était plein de confiance.

J'arrive enfin, disait-il, aux termes de mes souffrances, au terme de mon martyre. Demain, je paraîtrai devant mes juges, le front haut, l'âme tranquille. L'épreuve ‘que je vièns de subir,

(1) Picquart; "Cass. 59, I, 134.

(2) Forzinetti, Rennes III, 106.

(3) Forzinetti, eodem.

(4) Forzinetti, eodem. Dreyfus, Rennes III, 107. : (5) Forzneiti, Cass. 99, 1.321 eb Rennes lil, 106, 108. —- Dreyfus, Rennes WI, 108.

{6) Forzineili, Cass: 99/1, 321.

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épreuve terrible s’il en fût, a épuré mon âme... Jai passé par des crises épouvantables : j'ai eu de vrais moments de folie furieuse à la pensée d’être accusé d’un crime aussi monstrueux. Je suis prêt à paraitre devant des soldats comme un soldat qui n'a rien a se reprocher. lis verront sur ma figure, ils Hront dans mon âme, ils acquerront la conviction de mon innocence comme tous ceux qui me connaissent. Dévoué à mon pays auquel j'ai consacré toutes mes forces, toute mon intelligence, je n'ai rien à craindre (1:

Le lendemain de sa condamnation, il se redresse :

Etre innocent, avoir une vie sans tache et se voir condamner pour le crime le plus monstrueux qu'un soidat puisse commettre, quoi de plus épouvantable ! Il me semble parfois que je suis le jouet d’un horrible cauchemar. C’est pour toi seule que j'ai résisté jusqu'aujourd'hui : c'est pour toi seule, mon adorée, que j'ai supporté le long martyre. Mes forces me permettront-elles d'aller jusqu'au bout ?..… Parfois aussi j'espère que Dieu, qui m'a cependant bien abandonné jusqu'à présent, finira par faire cesser le martyre d'un innocent, qu'il fera qu'on découvrira le véritable coupable. Mais pourrai-je résister jusque-là ?..… Avoir entendu tout

ce qu'on m'a dit, quand on sait en son âme et conscience n'avoir .

jamais failli, n'avoir même jamais commis la plus légère imprudence, c'est la torture morale la plus épouvantable. J'essaierai donc de vivre pour toi, mais j'ai besoin de ton aide. Ce qu'il faut surtout, quoi qu'il advienne de moi, c'est chercher la vérité, c'est remuer ciel et terre pour la découvrir, c'est y engloutir, s’il le faut, notre fortune afin de réhabiliter mon nom traîné dans la boue. I faut à tout prix laver celle tache imméritée (2).

Le 24 décembre, il pense à la dégradation militaire prochaine.

Ce sera bien terrible, dit-il, de subir cette honteuse humiliation ; j'aimerais mieux me trouver devant un peloton d'exécution. Je ne crains pas la mort : je ne veux pas du mépris. Quoi qu'il en soit, je te prie de recommander à tous de lever la tête comme je le fais moi-même, de regarder le monde en face sans faiblir. Ne courbez jamais le front et proclamez bien haut mon innocence (3).

Ce ne sont pas les souffrances physiques que je crains, ajoutet-il le 26 : celles-ci n’ont jamais pu m'abattre. Mais c'est cette torture morale de savoir mon nom traîné dans la boue, le nom d’un innocent, le nom d’un homme d'honneur ! Crie-le bien haut, ma chérie : criez tous que je suis innocent, victime d’une fatalité épouvantable (4).

elire du 13 décembre 189%. Cinq années de ma vie, vie, 24. ettre du 25 décembre 1894. Cinq années de ma vie, 3. eitre du 24 déccrnbre 1894. Lellres d’un innocent, 36. ebtre du 26 décembre 1894. Lettres d'un innocenl, 39.

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