‹ L'affaire DreyfusChapitre 24 sur 178 · M UE · texte numérisé non relu

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Et la plainte continue toujours, obsédante, d’une infinie douleur jusqu'à la veille même de l'épreuve dernière.

On m'apprend que l'humiliation suprême est pour aprèsdemain. Je my attendais ; j'y étais préparé, le coup a cependant été violent. Je résisterai : je te l'ai promis. Je puiserai les forces qui me sont encore nécessaires dans ton amour, dans le souvenir de mes enfants chéris, dans l'espoir suprème que la vérité se fera jour. Mais il faut que je sente votre affection à tous rayonner autour de moi. Continuez donc vos recherches sans trêve ni repos (1).

Mieux que personne le général Mercier sentait qu'une condamnation obtenue dans de telles conditions et par de tels procédés était inquiétante et, comme à la première heure, il eüût, suivant le mot de M. Cochefert « voulu rassurer sa conscience ». [1 se décida à tenter secrètement un nouvel effort pour arracher un aveu qu'il poursuivait vainement depuis si longtemps.

Je lui envoyai donc, dit-il au Conseil de guerre de Rennes, le commandant du Paty de Clam le 31 décembre avec mission de lui dire que, sa condamnation étant prononcée et définitive, je ne pouvais rien à ce point de vue, mais que le Gouvernement pouvait encore quelque chose pour l'application de la peine et qu'à ce point de vue, par exemple pour le choix du lieu de déportation, pour la facilité qu'il pourrait avoir à l'habiter avec sa.famille ou avec certaines personnes de sa famille, le Gouvernement pourrait montrer de l'indulgence si, de son côté, il voulait entrer dans la voie du repentir et s'il disait notamment au Ministère de la Guerre de quels documents À avait été mis en possession par son fait (2).

Chargé de ce marchandage, le commandant du Paty de Clam se présenta, en effet, au Cherche-Midi avec un ordre du Ministre prescrivant « de l’admettre à communiquer dès aujourd'hui avec Drevlus (3;.

L'entretien dura près d'une heure, les deux hommes seul a seul (4).

Que s'y est-il dit ? La question est étrange, et, pour y répondre, il devrait suffire de se reporter au procès-verbal p. 60 ou rapport développé que M. Du Paty de Clam déclare avoir

(1; Lettre du 3 Janvier 1555. Cuuq années de ma vie, 43. (2) Général Mercier, Rennes J, 100 et Cass. 95, I, 6. \ (3) Du Paity de Clam, Enq. crim. !, 197. — Forzinelli, Rennes If], 106. (4) Dreyfus, Rennes I, 39. — Du Paty de Clam, Enq. crim. I, 197.

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rédigé séance tenante, remis au général Mercier (1) et qui a été transmis à la section de statistique (2). Dressé le jour même, il précisait nécessairement les propos échangés : 11 eùt permis de contrôler le récit que Dreyfus en fait, de voir, si, comme il l'a prétendu, M. du Paty de Clam lui avait demandé de la part du Ministre s'il avait commis quelque imprudence, quelque acte d'amorçage. Est-il besoin de dire que cette pièce capitale a disparu des archives de la section de statistique (3) ?

On prétend la remplacer par une lettre que le commandant du Paty de Clam dit avoir écrite (4), et le général Mercier avoir reeue (5) le 31 décembre 1894 et que ce dernier à produite devant le Conseil de guerre de Rennes le 12 août 1899 (6) et par deux notes, l’une du 24 septembre 1897 que M. du Paty dit avoir été écrite « de mémoire » et « qui lui a été demandée dans un but dont il ne se souvient plus (7) » ; l’autre non datée que nous retrouvons dans la première enquête de la Cour de cassation (8).

Dreyfus n'a cessé d'affirmer que le commandant du Paty de Clam est venu lui demander de la part du Ministre s'il n'avait pas été victime de quelque imprudence, s'il ne s'était pas livré à quelque acte d’amorçage.

C'est ce qu'il a dit dès le départ du commandant du Paty au commandant Forzinetti en lui racontant ce qui venait de se passer (9).

‘est ce qu'il écrit le soir même à M° Demange en lui rendant compte de cette entrevue.

Le commandant du Paty de Clam, écrit-il, est venu aujourd'hui 31 décembre 1894 à 5 h. 4 du soir, après le rejet du pourvoi (en revision) me demander de la part du Ministre si je n'avais pas été peut-être la victime de mon imprudence, si je n'avais pas voulu simplement amorcer..……. puis que je me sois trouvé entrainé dans un engrenage fatal Je lui ai répondu que je n'avais jamais eu de relations avec aucun agent ni attaché d'une puissance étran-

(1) Du Paty de Clam, CUass. 99, 1, 440, Enq. crimi. 1, 196, 197.—Cpr. général Mercier, Eng. crim. I, 285.

2) Du Paty de Clam, Rennes III, 513.

3) Du Paty de Clam, Enq. crim. I, 197.

4) Du Paty de Clam, eodem.

à Cpr. Général Mercier, Enq. crim. I, 285.

Du Paly de Ciam, Cass. 99, 1, 442.

S) Cass. 99, II, 147-148.

9) Forzinelti, Rennes IIT, 106, 107.

(6 Général Mercier, Rennes I, 100.

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gère, que je ne m'étais livré à aucun amorçage, que j'étais innocent... « Si vous êtes innocent, répliqua M. du Paty, vous subissez le martyre le plus épouvantable de tous les siècles ! » — « Je

suis ce martyr, lui ai-je répondu, et j'espère que l'avenir le prouvera, (1) !.1,% |

En même temps qu'il avisait son avocat, Dreyfus écrivait au Ministre en ces termes

Monsieur le Ministre,

J'ai reçu par votre ordre la visite de M. le commandant du Paty de Clam auquel j'ai déclaré que j'étais innocent et que je n'avais jamais commis aucune imprudence. Je suis condamné : je n'ai pas de grâce à demander ; mais au nom de mon honneur qui, je l'espère, me sera rendu un jour, j'ai le devoir de vous prier de vouloir bien faire poursuivre les recherches. Mai parti, qu'on cherche toujours : c'est la seule grâce que Je sollicite.

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Et devant le Conseil de guerre de Rennes, Dreyfus reproduisait dès son premier interrogatoire le récit qu'il avait déjà fourni au coinmandant Fornizelh et à M° Demange (3.

M. du Paty de Clam nie au contraire de la façon la plus formelle qu'il ait été question d’amorçage entre Dreyfus et lui. Ii n'en est pas question dans sa lettre du 31 décembre 1894, dans ses deux notes susvisées et dans sa déposition reçue

par commission rogatoire et lue au Conseil de guerre de Rennes.

Il serait téméraire de ma part de prétendre reproduire au bout de cinq ans tous les termes de ma-conversation avec le capitaine Dreyfus : mais si l'on peut avoir des hésitations sur les termes exacts de ce qui a été dit, on ne saurait en avoir pour préciser ce qui n'a pas été dit. Or, je déclare de la façon la plus formelle que je n'ai dit ni pu dire au capitaine Dreyfus que le Ministre savait qu'il était innocent ; une pareille assertion ne se discute pas. Je déclare également que je n’ai pas dit un seul mot d'amorçage, que le capitaine Dreyfus ne parle pas non plus d'amorçage dans la letire qu'il a adressée au Ministre le soir même de notre entrevue. J'ai dit au capitaine Dreyfus qu'il effacerait bien des choses s'il indiquait dans quelles conditions les faits s'étaient passés, parce qu'on pourrait prendre les précautions nécessaires. Je lui demandai à ce propos s'il n'aurait pas commis chez cette Mme Der, qu'il

(1) Lettre de Drevfus à M° Demange, 31 décembre 189% La revision : Débats de la Cour de cassalion 1899, p. 53%. 535.

(2) Rennes I, 101 ; Général Mercier : Eng. crim. 1, 290.

(3) Forzinetti, Rennes III, 106 ; Lettre à M° Demange. — Dreyfus, Rennes I, 39, 40. -

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qualifiait lui-même d'espionne, queiques indiscrétions à la suite desquelles il aurait été tenu et forcé de marcher. Le capitaine Dreyfus se leva, se promena quelques instants silencieusement ; puis, revenant vers moi, il me dit à peu près textuellement : « Non non, mon commandant ! je ne veux pas plaider les circonstances atténuantes. Mon avocat m'a promis que, dans trois ans... » puis, après une hésitation, «.. peut-être dans cimq ou six ans, mon innocence sera reconnue (1). »

Au milieu de ces contradictions mêmes, il est un fait tout au moins qui émerge indiscutable et qui domine tout : c’est que, pas plus dans cette entrevue que dans ses interrogatoires et à l'audience du Conseil de guerre ou dans sa Correspondance, Dreyfus n’a un seul instant cessé de nier les faits qu'on lui imputait : « il n'a rien voulu avouer, écrivait M. du Paty de Clam dans sa lettre du 31 décembre au Ministre, me déclarant qu'avant tout, il ne voulait pas plaider les circonstances atténuantes. »

Disons-le donc sans hésiter ! depuis la première heure où devant MM. du Pafy de Clam, Gribelin et Cochefert il criait son innocence et sa volonté de vivre pour l'établir, il n’a Jamais fléchi sous les efforts multipliés sans répit pour lul arracher l’aveu d’un crime dont ses accusateurs avaient besoin. À aucun moment de la procédure, il n’a laissé échapper un mot équivoque et dans aucun de ses interrogatoires constatés par procès-verbaux réguliers et signés de lui, il n'a eu une défaillance, une hésitation, une expression à double entente. Les rapports de M. du Paty de Clam, et de M. d'Ormescheville le constatent avec dépit. Non seulement :l nie avoir écrit le bordereau : mais il affirme qu'il n'a pas commis la plus légère imprudence. C’est ce qu'il répète encore le 31 décembre à M. du Paty de Clam dans cet entretien secret dont on voulait cacher à tous l'existence et qui ne ful Connu que le 14 janvier 1898 par la lettre que Mme Drevfus écrivit au Ministre de la Guerre, M. Cavaignac, à la suite de l'interpellation de la veille où il avait déclaré que Dreyius avait fait des aveux et par la publication qu'elle fit alors de la lettre que son mari avait écrite au général Mer- Cier le 1%. janvier 1895.

Et ce serait dans ces conditions que le jour de la dégrada-

(1) Du Paty de Clam, Rennes II, 513 et Enq. crim. I, 197 ; Cpr., Général Mercier : Rennes I, 99, 102.

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lion, seul avec le capitaine Lebrun-Renavd, Drevfus aurait tout à coup avoué le crime qu'on lui imputait, ce crime: contre lequel, tout aussitôt et publiquement, il allait, au. milieu même de son supplice, protester avec un tel accent que la conscience des assistants en était profondément ébranlée ? Reconnaissons qu'en soi le fait est peu vraisemblable et qu'il le devient moins encore quand on rapproche de sa longue, persistante, inflexible protestation, de ses dénégations ardentes, émouvantes, toujours identiques, le propos. incertain et flottant dont l'accusation prétend faire ressortir la charge suprême qui doit terrasser la défense !

Nous devons nous excuser auprès des Chambres réunies: de reprendre devant elles la discussion de cette partie du: débat. C'est, en vérité, manquer de respect à l'autorité de la chose jugée par leur arrêt du 3 juin 1899 où nous lisons :

Attendu qu'on ne peut écarter [les faits invoqués à l'appui de la demande de revision] en invoquant des faits également postérieurs au jugement comme les propos tenus le » janvier 1895 par Dreyfus devant le capitaine Lebrun-Renault : qu’on ne saurait voir,. en effet, dans ces propos un aveu de culpabilité, puisque, non seulement ils débutent par une protestation d'innocence, mais qu'il n'est pas possible d'en fixer le sens exact et complet par suite des différences existant entre les déclarations successives du capitaine: Lebrun-Renault et celles des autres témoins » (1).

Il élait impossible de dire plus clairement que les prétendus aveux imputés à Dreyfus n'ont jamais existé. C’est cependant le contraire que l'accusation a persisté à soutenir devant: le Conseil de guerre de Rennes et ce que de nombreux témoins appelés par elle à la barre de cette juridiction ont tenté d'établir au mépris de l’arrêt de la Cour suprême. Nous ne saurions, sur Ce point plus que sur tous les autres, reculer devant un examen nouveau. Bien loin de contredire la première appréciation de la Cour, les débats de Rennes l'ont pleinement confirmée et nous pouvons de plus verser auJourd'hui au dossier un document inconnu jusqu'ici, qui, décou-vert au cours de la dernière enquête de la Chambre crimi-nelle, a toute la valeur du fait nouveau le plus caractérisé et qui suffirait à lui seul, à justifier, aux termes de l’article 445, $ 4, du Code d'instruction criminelle, la revision demandée.

{1} Arrêt des Chambres réunies de la Cour de cassation du 3 juin 1899. Débats, 99, p. 711. — Rennes, I, 6.

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