‹ L'affaire DreyfusChapitre 25 sur 178 · CAN D ERA · texte numérisé non relu

CAN D ERA

Le capitaine Lebrun-Renault, de la Garde républicaine, avait été chargé de commander l’escadron du service qui alla prendre Dreyfus au Cherche-Midi et l’accompagna à l'Ecole militaire où devait avoir lieu la dégradation le 5 janvier 1895. Il resta préposé à sa garde pendant une heure environ dans la seconde des salles qui servent de bureau à l’adjudant de place. « Usant, dit-il, de moyens d'humanité que comportait « la situation pénible où se trouvait Dreyfus » (1), il causait avec lui : parfois aussi Dreyfus parlait seul, se livrant, suivant sa propre expression, « à une sorte de monologue coupé, haché » (2).

Le capitaine Dreyfus me dit, raconte le capitaine Lebrun- Renaud, qu'il avait dans l’armée un bel avenir et qu'avec cet avenir et la fortune dont il disposait, il ne comprenait pas qu'on l'accusàt de trahison. Mais, à un moment donné vers huit heures et demie, il fit entendre cette phrase : « Je suis innocent ; dans deux ou trois ans on reconnaîtra mon innocence. Le Ministre le sait ; il me l’a fait dire, il y a quelques jours, dans ma cellule par le commandant du Paty de Clam et il sait que si j'ai livré des documents à [.....], ils étaient sans importance et que c'était pour m'en procurer de plus sérieux, de plus importants » (3).

Le capitaine Lebrun-Renault a soutenu qu'il était sûr de l'exactitude du propos, ajoutant « qu'il a été là absolument « Comme un phonographe répétant ce que le capitaine Drey- « fus à dit, sans le commenter » (4).

A 8 h. 50, alors que toutes les dispositions étaient prises pour la parade et que le capitaine Bourguignon venait d’entrer dans le bureau de l’adjudant pour y prendre Dreyfus et le conduire devant les troupes, le capitaine Lebrun-Renaud sortit et se trouva immédiatement en présence du commandant Guérin qui se tenait près de la porte d'entrée du bureau.

Il était très ému, dit le commandant Guérin : il était encore sous le coup de l'émotion profonde que lui avaient faites les déclarations de Dreyfus et m'en rendit compte aussitôt. Il y avait là, à proximité, un groupe d'officiers ; le compte rendu que me faisait le capitaine Lebrun-Renaud n'avait rien de confidentiel et me parut ne pas devoir rester circonscrit entre nous... Je priai donc Je capitaine de répéter à ce groupe d'officiers les confidences, la

) Lcbrun-Renaud, cannes. Cpr. Lelltre Fhiiippe, Rennes II, 234. ) Dreyfus, Rennes I, 40.

) Lebrun-Renaud, Rennes III, 73, 74.

) Lebrun-Renaud, Rennes III, 78.

déclarätion qu'il avait reçues de Dreyfus et le capitaine Lebrun- Renaud le fit. Dans le long entretien de Dreyfus, il avait été question en particulier de la colonie où il serait probablement déporté, de son climat, de la possibilité de faire venir sa famille ; mais tout cela, ce sont des détails. Ce que j'ai retenu, ce sont {rois faits, trois déclarations importantes, à mon avis, et très caractéristiques : je ne les oublierai jamais. A un moment donné Dreyfus avait montré au capitaine Lebrun-Renaud les galons de son delman et lui avait déclaré que c'état l'orgueil de ses galons qui l'avait perdu. Puis il avait avoué avoir livré des documents à une puissance étrangère et il s'était exprimé en ces termes, — je répète les termes dent le capitaine Lebrun-Renaud s'est servi avec moi : — « Si j'ai livré des documents, ces documents étaient sans valeur et c'était pour en avoir de plus importants. » Enfin, il avait dit à plusieurs reprises que, dans {rois ans, .on fui rendrait justice » (1.

Le colonel Guérin a ajouté qu’enipassant devant les troupes et plus tard en montant dans la voiture cellulaire qui devait le conduire au dépôt de la Préfecture de police, Dreyfus avait protesté de son innocence (2).

Dès que la voiture eñt quitté la cour, a-t-il dit enfin, je me portai rapidement vers le bureau de l'adjudant de garnison et rédigeai un télégramme pour le général Saussier, lui rendant compte que la parade était terminée et que Dreyfus avait quitté l'Ecole mililaire (5).

Rencontrant peu après le contrôleur Peyrolles, il lui communiqua Ce que lui avait dit le capitaine Lebrun-Renaullt (4) ; puis il alla rendre compte immédialement au général Saussier de ce qui s'était passé « et des incidents de la « matinée dont les seuls importants, à son avis, étaient les « aveux de Dreyfus et cette échéance... de trois ans pour « qu'on lui rende justice » (5).

Le capitaine Lebrun-Renault a prétendu que, pendant que Dreyfus prononçait les mots qu'il a répétés, le capitaine d’Attel, qui était au service à la dégradation en qualité d’attaché à la Place de Paris {6, et qui devait s assurer que les consignes relatives à la Surveillance et à la garde de Dreyfus étaient strictement observées (7), était entré dans Ja salle où 11 était

(1) Colonel Guérin, Rennes III, 88.

(2) Colonel Guérin, Rennes III, 89.

(3) Colonel Guérin, Rennes III, 89.

(4) Colonel Guérin, Rennes II, 89. — Peyrolles : Rennes IT, 96. ) Colonel Guérin, Rennes III, 89.

) Lebrun-Renaud, Rennes HI, 74. — Anthoine, Rennes HIT, S4. ) Colonel Guérin, Rennes III, 87

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avec Dreylus et y élait resté cinq ou six minules (1). Il a affirmé que, ne le connaissant pas même de nom, il ne lui a pas parlé des propos de Dreyius et n’a eu avec lui aucune conversation de quelque nature qu'elle fût (2).

Le capitaine Anthoine a cependant raconté qu'au sortir de la dégradation, il s’est trouvé au tournant d'un couloir de l'Ecole militaire en face de d’Aftel ; que celui-ci qui, d’ordinaire, était très froid, extrêmement réservé, très peu communicatif (3), était très ému et lui avait rapporté en quelques courtes phrases le propos qu'il avait recueilli de la bouche du capitaine Dreyfus (4). 11 n'eut pas mème l'idée de Jui demander comment il avait su ce quii rapportail (5) : il s'était contenté de lui répondre à peine par une exclamation et avait. continué sa route (6;.

. Quelques pas plus loin, il rencontra le commandant de Mibry et lui répéta ce que venait de lui apprendre d'Attel (7).

Enfin, le capitaine d’Attel, s'étant rendu dans l'après-midi au bureau de la correspondance générale du Gouvernement militaire, y a vu l’archiviste Wunenburger. « Comment cela s'est-il passé ce matin ? lui demanda celui-ci. — « Bien, il à avoué », répondit-1, et la conversation en resta là (8.

Aussitôt après la dégradation, le capitaine Lebrun-Renault avait rassembé ses officiers et raconté à l’un d'eux, le lieutenant Philippe, ce qu'il avait déjà dit au colonel Guérin (9).

Et, dans une lettre qui a été versée aux débats à Rennes, le lieutenant Philippe a répété en ces termes les propos qui lui avaient été rapportés.

Depuis que je suis avec cette canaille de Dreyfus, lui avait dit le capitame Lebrun-Renaud, il cherche par tous les movens à lier conversation avec moi : mais je ne lui réponds pas. Ainsi il m'a dit que, s’il avail livré des documents, ils étaient insignifiants et que p, 65 c'était dans le but de s’en procurer de plus importants, ajoutant (1) Lebrun-Rénaud et Dreyfus, Rennes jiil, 82 (2) Lebrun-Renaud, Rennes IIT, 85-$6.

Anthoine, Rennes III, 84. — ColoneT Guérin, Rennes IT, 90. — For- D: Rennes II, 102.

(4) Anthoine, Rennes III, 84 (5) Anthoine, Rennes III, 85.

(6) Anthoine, Rennes III, 84-

(7) Anthoine, Rennes III, 86. — De Mitry, Rennes III, 95. — Wunen-

se et 99, I, 326. — Cpr. Lauth. Enq.crim.1,583.— Fornizetti, Rennes

(8) De Milry, Rennes 195: (9) Lebrun-Renaud, Rennes III, 74.

Op 2

qu'il était innocent du crime odieux pour lequel il allait être dégradé et que dans trois ans, son innocence serait reconnue (1).

Le capitaine Lebrun-Renaud s'en allait ensuite colportant partout, pendant toute la journée, son récit, le redisant au mess devant divers officiers de la Garde (2), sur le boulevard, à M. le député Chaulin-Servinière (3). Le soir, « assez excilé », il était au « Moulin-Rouge » et racontait devant MM. Fonbrune, Dumont et Hérisson, dit Clisson, qu'il ne connaissait même pas (4), que c'était lui qui, le matin, avait conduit Dreyfus de la prison au lieu de sa dégradation et il faisait le récit très circonstancié de la scène qui s'était passée au Cherche-Midi et de sa conversation avec Dreyfus à l'Ecole militaire. M. Clisson, qui est journaliste, en faisait aussitôt l'objet d'un article qui parut dans le Figaro du 6 janvier 1895 (5).

À la lecture de ce journal, M. le Président de la République s’indigna de telles indiscrétions, commises par un capitaine de la Garde républicaine, et M. le Président du Conseil, Charles Dupuy, le téléphona immédiatement au wunistre de la Guerre (6). Aussi, le 6 janvier le général Gonse allait-il chercher le capitaine Lebrun-Renaut et l'amenait-il au général Mercier (7). En route, dans la voiture, le capitaine lui redit le propos qu'il prétendait avoir entendu :

« Or n’a pas livré de documents, mais seulement des copies. Le Ministre sait que je suis innocent : il me l’a fait dire par M. du

Paty de Clam. Si j'ai livré des documents, c'étaient des documents. sans importance el c'élait pour en avoir de meilleurs (8) ».

I1 refit le même récit au général Mercier qui lui dit : « Rendez-vous à l'Elysée et vous raconterez au Président de la République ce que vous m'avez dit » (9).

(1) Lellre Philippe, Rennes IT, 233.

2) Lebrun-Renaud, Rennes Ill, 74.

(3) Lebrun-Renaud, Rennes III, 74.

(4) Lebrun-Renaud, Rennes II, S1-82. — Clisson, Cass. 99, I, 402.

(5) ‘Texte de l’article du Figaro, Cass. 99, I, 120, Rennes I, 68 à 70. — Clisson, Cass. 99, I, 403.

(6) Casimir-Perier, Rennes I, 64 a 68. — Ch. Dupuy, Cass. 99, I, 658$. Cpr. Générai Mercier, Rennes ï, 103. j 7) Lebrun-Renaud, Rennes III, 74. — Colonel Guérin, Rennes III, 91.

— (Général Gonse, Rennes I, 550.

S) Général Gonse, Rennes I, 550.

9) Général Mercier, Rennes I, 103. — Enq. crim. I, 286-287, — Général Gonse, Rennes I, 550. — Lebrun-Renaud, Rennes III, 75-77.

5 M CE ON ARE UE AR LE Se

Lé capitaine Lebrun-Renault obéit. Il a prétendu que, tandis qu'il attendait à l'Elysée dans l’antichambre, il entendit dans la pièce voisine les propos les plus désobligeants, les plus injurieux pour lui : on le traitait de « canaille », de «misérable » (1) ##Dequoi. ce mêle cé gendarme ? Ah ! ce sale gendarme, ce cogne, qui commet des indiscrétions avec la presse ! il pourrait lui en cuire ! (2) ». IH élait fort ému de ces paroles grossières tenues, il ne sait par qui (3), quand il fut introduit chez le Président de la République qui, en présence du Président du Conseil, lui adressa les plus vifs reproches à propos de l’article du Figaro (4). « Toul interloqué », dit-il, il se retira sans parler des aveux de Dreyfus (5), dont le Figaro ne parlait pas, que rien à ce moment n'avait encore p- 66 fait connaître au Président eb sur lesquels par suite celui-ci ne put l’interroger (6).

Le capitaine Lebrun-Renault ne rendit pas comple au gépéral Mercier de sa visite à l'Elysée (7:.

Mais il était mandé à deux heures de l'après-midi chez son chef direct, le colonel Risbourg. Celui-ci le recevait fort mal, lui adressait les plus sévères reproches. Impatienté de ses explications filandreuses : « Précisez, lui disait-il : a-t-1l réellement fait des aveux ? » Puis il lui donnait l’ordre de se taire : « Si l’on vous demande quelque chose, vous réponârez que vous ne savez rien » (8). Et c'est ce que fit depuis le capitaine.

Il a prétendu qu'en sortant vers trois bee de chez le colonel, il avait pris note sur son calepin de ce qu'il avait dit (9,. Mais il ne dressa ni rapport,ni procès-verbal et ce n'est

(1) Lebrun-Renaud, Rennes III, 77.

(2) Lebrun-Renaud, Rennes III, 81. — Peyrolles, Rennes II, 97. (3) Lebrun-Renaud, Rennes III, 81.

(4) Lebrun-Renaud, Rennes 111, 75-77. —— Colonel Guérin, II, 91-92. — Peyrolles III, 97.

(5) Lebrun-Renaud, Rennes III, 75-77. — Guérin, Peyrolles, eodem. — Casimir-Perier, Rennes I, 64-70-71. — Lettre Ch. Dupuy, Rennes I, 151.

— Général Gonse, Rennes I, 550.

(6) Casimir-Perier, Rennes I, 64, 70, 151 6oS et Renncs 1, 151-152.

(7) Général Mercier, Enq. crim. I, 287.

(S) KRisbourg, Rennes [i, 233 — Lebprun-Renaud, Rennes III, 75. — Cpr. Lettre du colonel Risbourg au Gouverneur militaire de Paris, 6 janvier 1895. — Targe, Enq. crim. I, 43, 44, 45.

(9) Lebrun-Renaud, Rennes III, 76.

. 153. — Ch. Dupuy, Cass. 99, I.

que deux ans et demi plus tard, ie 20 octobre 1897 (1), que le général Gonse le fit venir et, qu'en présence d'Henrvy, il rédigea en ces termes la version de son récit.

Le capilaine Lebrun-Renaud, de là garde républicaine, déclare que, le 5 janvier 1895, le capitaine Dreyfus, qu'il était chargé de garder dans une des pièces de l'Ecole militaire, lui a fait l’aveu suivant : « Je suis innocent : dans trois ans, mon innocence sera prouvée. Le Ministre sait que, si j'ai livré des documents sans importance, c'était pour en obtenir de plus sérieux des [.....] ».

Paris, le 20 octobre 1897, Ch. LEBRUN-RENAUD.

Le capilaine Lebrun-Renaud, de la garde républicaine, a fait la déclaration ci-jointe en présence du général Gonse et du lieutenant-colonel Henry et l'a signée de sa main. !

Paris, le 20 octobre 1897.

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