‹ L'affaire DreyfusChapitre 3 sur 178 · CHAPITRE IL LE BORDEREAU · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL LE BORDEREAU

D'où venait-il ? Et comment était-il parvenu à la Section de statistique ?

Nous nous heurtons tout de suite à l'incertitude la plus grande. Le point mérite cependant d'être élucidé et fixé. L'accusation qui s’est dressée contre Dreyfus n’a eu à l'origine d'autre base que cette pièce dont on le disait l'auteur (1), eb nous verrons qu'il reste encore, à l'heure actuelle, et au dire du-général Mercier (2), l'unique charge, avec les prétendus aveux, qui puisse être invoquée contre le condamné. Constitue-t-1l donc un fait de trahison réelle ou n'est-il qu'un acte établi pour faire croire à l'existence d'une trahison dont on n'avait pas la preuve et dont on voulait se donner le moyen de rechercher l’auteur ?

Il n'est pas douteux qu'il ait été écrit par Esterhazy. Celuici l'a, à la vérité, longtemps nié, lorsqu'il obéissait aux ordres de l'Etat-Major qui, quand il a été accusé, l'a défendu avec une ténacité dont chacun a gardé le souvenir. Mais lorsqu'il s’est vu abandonné à lui-même, lorsque, d'autre part, l'expertise ordonnée par la Cour de Cassation eût établi la matérialité du fait, lorsqu’enfin les investigations de l'enquête eurent permis de retrouver entre ses mains, à l'époque même où le bordereau a été fait, le même papier pelure que celui sur lequel était écrit ce document, il se décida à reconnaitre ce qui était déjà démontré à l'évidence, à savoir : qu'il était l’auteur du bordereau et qu’il l'avait écrit de sa main.

Un témoin, M. Chincholle, en avait recueilli l'aveu sur ses lèvres au cours même du procès Zola. Esterhazy se montrait fortirrité, depuis deux jours, de ce que tous les officiers semblaient le fuir. Le troisième jour, son abandon fut encore plus

(1) Cpr. Cavard, Eng. crim. I, 893.

(2) Général Mercier.

complet ; son irrilation, plus vive. Pendant une suspension d'audience, il s’élança dans Ja Galerie marchande où des amis civils allèrent au devant de lui, semblant lui dire de se calmer. Passant tout près du groupe, M. Chincholle l’entendit fort distinctemené dire : « Ils m'embêtent à la fin avec leur « bordereau. Eh bien ! oui, je l’ai écrit, mais ce n esb pas moi « qui l’ai fait : je l'ai fait par ordre (1) ».

Le 11 janvier 1898, Esterhazy était acquitté par le 1% Conseil de Guerre du Gouvernement militaire de Paris. Mais il était bientôt déféré à un conseil d'enquête appelé par le Ministre de la Guerre, M. Cavaignac, à donner son avis sur sa mise en réforme.M. Strong Rowland,correspondant de l Observer, de la Saint-James Gazette et du New York Times, avec lequel il était en relations assez fréquentes depuis le mois d'octobre précédent, « le trouvait dans un état d'excitation extrême, « annonçant qu'il allait tout dire, que ce serait la ruime de « du Paty de Clam et de tous les gens qui l'avaient abandonné, « aitant d’abominables les procédés de l'Etat-Major non pas « seulement à l'égard de lui, Esterhazy, mais également à « à l'égard de Dreyfus ». « Sans doute, disait-il, Dreyfus est «coupable, mais, pour obtenir sa condamnation, l'Etat-major « à eu recours à des moyens atroces » et finissant par avouer qu'il avait écrit le bordereau et qu'il l'avait fait sur l’ordre du colonel Sandherr.

« Si, disail-il, j'ai écrit le bordereau sur l'ordre du colonel Sandherr, c'est que l'Etat-Major désirait posséder une preuve matérielle contre Drevfus à l'égard duquel il n'y avait que des preuves morales... On avait décidé d'arrêter Dreyfus et de le traduire devant un Conseil de Guerre, mais, pour avoir une preuve

matérielle et pour assurer la condamnation, le colonel Sandherr m'avait dit à moi, Esterhazy, d'écrire le bordereau et je l'ai écrit sans déguiser mon écriture. Lor sque Drevfus a comparu devant le Conseil de Guerre, le bordereau à été montré à ce Conseil. »

Ce récit, confirmé et développé par Esterhazy à Londres devant M. Fielders, journaliste américain, et devant Mme Beer, directrice de l'Observer, à fait l'objet de cinq articles qui ont été publiés dans ce journal, en septembre 1898,

(1) Chincholle, Cass. 99. I. 267. — Cpr. Esterhazy, Cess. 99. FE 605-606.

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